Hymne au petit jour

Qu’il est doux de se lever avec le jour !… Généralement, ce privilège nous est réservé par effraction. Une anomalie du sommeil, un sursaut momentané, les trivialités du corps humain, un vilain cauchemar, un bruit de voisinage, etc. Les premières lueurs du monde sont apaisantes. Chaque matin est une chance, un renouveau. Rétablissement du compteur à zéro. C’est la paix perpétuelle par les éléments. Ces instants sont la preuve que le commencement nous accompagne chaque jour, en dépit de la mort, férocement jumelée à nos ombres passagères. Le commencement se fait jour avec le jour ; il s’offre au regard de l’aube. Les oiseaux concertent le cycle en un chœur naturel. Le merle y jalouse sa compagne sur le poirier d’en face, les mésanges bleues se chahutent d’un cri aigre sur le cerisier, le verdier gazouille verticalement au sommet du pin, les martinets zèbrent l’azur clair comme des soucoupes échancrées, la tourterelle turque crécelle vers le ciel en applaudissant des ailes, des corneilles, au loin, croassent, plus sombrement. Le paysage prend la teinte éthérée d’une source claire et l’esprit s’y miroite comme dans une agate. Légèreté du silence, parcimonie de l’activité humaine ; la vie s’ébroue de la nuit profonde. Les étoiles se sont accrochées aux herbes. Il y a des diamants un peu partout, comme le suc ou la cristallisation suprême de l’éclat des choses. L’indolence matinale prouve en elle-même son appartenance à la nuit plus qu’au jour. Bien que transitoire, l’aube appartient à la nuit comme la lisière appartient à la forêt, de prime abord. Certes, nous avons vue sur la plaine ouverte, dominante et fumante ; mais la lisière n’est pas la plaine, et c’est la forêt qui lui donne son sens. De la même façon, l’aube est un prolongement de la nuit. L’éclosion progressive du bulbe nocturne. En son sein, soit nous dormons, soit nous veillons. Dans les deux cas, le psychisme se concentre plus que de raison. L’homme de la nuit, l’homme du petit matin, est un métaphysicien. Certes, il ne l’est pas au sens dialectique ou synthétique de la Raison Pure ; il l’est de manière primitive. C’est un être suprêmement conscient ; au-delà même des apparences. La nuit le restreint à l’intériorité, mais le petit jour lui offre l’occasion de faire déborder son abstraction intérieure sur la nature tout entière. Aucun moment n’est plus surréel que le petit jour. Celui-ci semble faire de son ciel – à condition qu’il soit dégagé – les arrières plans sidéraux et vacants des toiles de Chirico, de Tanguy, de Dali, de Magritte ou de Max Ernst. Opacité des songes étendus sur le visible, le paysage n’étant qu’un décor derrière lequel semble perdurer une brume contemplative, comme si l’essence du monde se permettait dès lors de rayonner… Pour ce qui est de l’éclat, nous penserons plus précisément à Appia. Le matin est naïf par essence et clairvoyant de surcroit. L’invisible et le visible se donnant à voir en une seule représentation. Il est le lieu par excellence où le sommeil et la veille se rencontrent fortuitement ; où le dormeur-éveillé bachelardien concentre les pleins pouvoirs de son évocation poétique. Lucidité prise dans le verre soufflé de l’orbe terrestre, le soleil émergeant ne fait brièvement qu’Un de l’imaginaire et du réel. Symbiose de nos antagonismes psychiques, le matin est une réconciliation profonde. J'allais dire : autant préconscient que préhistorique... De vieilles réminiscences originelles couvent dans le feu nocturne comme dans le lever du jour. Par trop réel et magique à la fois ; le matin est divin. Dieu n’a pas créé le monde en six jours mais en six heures, à partir du minuit de chaque jour… Et le miracle recommence quotidiennement, 365 jours par ans ; sans un seul Dieu pour le nécessiter… Novalis avait ses Hymnes à la Nuit ; je me contenterai en ce jour somptueux d’été par un Hymne au petit jour, dès à présent passé… Plus le bonheur est dense, plus il est court…

 

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André Kasper - Scène de Répétition

@LG

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