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Billet de blog 30 juin 2012

Parution du Journal de Henry-David Thoreau Tome 1 - 1837-1840

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Il y a quelques mois seulement, événement majeur car attendu depuis très longtemps, est paru le premier tome du journal de Henry-David Thoreau, le philosophe américain, disciple affranchi (comme tout bon disciple) d’Emerson. L’auteur de La désobéissance civile et de Walden ou la vie dans les bois, gagne à être lu par un abord plus personnel, plus intime. Le journal de Thoreau est un monument littéraire en soi, ne serait-ce que par son ampleur : près de 7000 pages étalées de 1837 à 1862, date de sa mort. L’œuvre d’une vie ! On pourrait même dire : l’œuvre-vie, car Thoreau ne distinguait pas l’œuvre de la vie, pas plus que la pensée de l’action réelle. La lecture de son journal est d’autant plus précieuse qu’il n’y consigne pas ce qu’on a l’habitude d’y consigner, à savoir : les turpitudes amères et vaines de nos quotidiens insignifiants et précaires, les détails si peu exaltants de nos habitudes les plus médiocres. Loin de se dévoiler entièrement, Thoreau souhaite surtout exprimer une pensée du quotidien ; une pensée par soi-même qui puisse, sur conseil de son maître, favoriser l’élaboration de soi. Le journal se trouve donc être à la fois l'outil d'une construction personnelle ainsi que le récit spirituel d’une âme. C’est indirectement une invite à pratiquer la philosophie quotidiennement pour soi et par le menu. Thoreau ne lésine sur aucun moyen pour se raconter ou pour s'édifier : l’aphorisme, le poème, le récit, la dissertation, le traité, etc. Il invite à penser l’intégralité du monde à partir de la petite lucarne individuelle : on y trouve en effet des considérations sur la morale, les hommes en général,  la culture, les sciences, la politique, la solitude, la souffrance, l'amitié et l'amour, les sagesses antiques, ses lectures, des événements qui se sont produits dans sa vie de tous les jours, une musique qui l’a ému, la qualité d’une aurore ou d’un soleil couchant, la contemplation de la nature et de ses phénomènes physiques, la nature des habitants des villes qu’il fréquente, ses résolutions, ses doutes et ses certitudes, ses projets, bref, sur l'intégralité du spectre des connaissances. Un chef d’œuvre du genre. Quel plaisir de le suivre et de déambuler avec son âme dans les décors fabuleux de l’Amérique sauvage qui fut la sienne. D’être aussi près de sa conscience qui lui fit découvrir dès cet âge-là que la vie n’était digne d’être vécue que sur le mode artistique et créatif… C’est-à-dire que toute sa vie, il le savait déjà, allait être celle d’un penseur-poète inlassablement occupé à vivre et à transcrire ce qu’il allait pouvoir tirer de son existence, y compris la plus banale. Car il ne lui est pas nécessaire d’avoir une vie bien particulière, bien aventureuse, bien étonnante, pour tirer de son esprit de quoi nourrir suffisamment l’intellect universel ; il lui suffit de bien lire et de bien s’appliquer à décrire avec intelligence et poésie ce qui fait le fond de ses exaltations. Le premier volume paru, aux éditions Finitude, nous dévoile les trois premières années du journal, de 1837 à 1840. Il s’agit du journal d’un tout jeune homme dont la précocité intellectuelle et littéraire est pour le moins exceptionnelle. Thoreau a en effet 20 ans lorsqu’il tourne la première page de son journal, en voici quelques extraits :

  _______________________

LE PARADIS SUR TERRE

 6 janvier 1838. – Nous devrions contempler le cycle des saisons qui revient immanquablement, éternellement, avec la même sérénité joyeuse qu’un enfant attendant l’arrivée de l’été. Comme le printemps reprend vie depuis tant d’années divines, nous devrions sortir pour admirer et embellir à nouveau notre Eden, sans jamais nous lasser.

ENFER

 19 décembre 1837 – L’enfer tout entier peut tenir dans une étincelle.

NAWSHAWTUCT

 21 novembre 1837 – On doit grimper sur une colline pour connaître le monde où l’on habite. Au cœur de cet été indien, je suis perché sur le plus haut rocher de Nawshawtuct – un vent velouté soufflant du sud – j’ai l’impression de sentir les atomes qui frappent ma poitrine. Collines, montagnes et clochers se dressent, reliefs saillants à l’horizon – pendant que je me repose sur le renflement arrondi d’un énorme bouclier, encerclé par le fleuve pareil à une veine d’argent – et de là ce bouclier monte progressivement jusqu’à sa limite, l’horizon. On ne voit pas un seul nuage, que des villages, des maisons, des forêts, des montagnes, les uns au-dessus des autres, jusqu’à ce qu’ils soient engloutis par les cieux. L’atmosphère est telle qu’en embrassant la campagne du regard de long en large, elle échappe à ma vue, et j’ai l’impression de chercher les fils du velours.

Ainsi, j’admire la grandeur de mon équipage d’émeraude – à la bordure azurée – dans lequel je roule à travers l’espace.

Déc. 1839 – Un seul instant de vie sereine et confiante est plus glorieux que toute une audacieuse campagne militaire. Nous devrions être prêts à affronter tous les problèmes et faire montre de hardiesse non pour mourir, mais pour vivre. Pour le brave, même le danger est un allié.

Décembre 1838 – De même que la plus sincère des Compagnies s’apparente toujours à la Solitude, le meilleur des Discours finit par tomber dans le Silence. Nous partons à la recherche de la Solitude et du Silence, quand bien même ils n’habitent que dans des vallons lointains et au fond des forêts – et ne s’aventurent hors de ces forteresses qu’à minuit. Le Silence était, disons-nous, avant même que le monde ne soit, comme si la création l’avait délogé – et qu’il n’en était ni la charpente ni les étais. Il ne daigne fréquenter que ses vallons préférés, mais quand nos pas nous y portent nous n’espérons pas l’y trouver. Comme le boucher de Selden occupé à chercher son couteau, alors qu’il l’avait dans la bouche. Car là où est l’homme, il y a le Silence.

 Le Silence est la communion d’une âme consciente avec elle-même.

27 juin 1840 – Pour vous forger un bouclier invulnérable, rentrez en vous-mêmes.

26 janvier 1840 – je voudrais désormais vivre en compagnie d’une âme bienveillante, vivre une vie telle qu’on peut la concevoir – double par sa diversité, simple par son harmonie. Vivre seuls tous les deux, afin de contempler notre unité et ne devenir qu’un parce qu’indivisibles. Une telle communauté est un gage de vie sacrée. Comment pourrions-nous tolérer quelque chose d’indigne dans notre entourage ? Ecouter d’une même oreille chaque son de l’été, contempler d’un même œil chaque paysage estival – nos regards se croisant et se mêlant à l’objet pour ne plus faire qu’un, courbe et dédoublé. Se lasser de deux langues, la pensée jaillissant sans cesse d’une double fontaine.

14 mars 1838 – Les masses ne s’élèvent jamais jusqu’à égaler le meilleur de leurs membres, mais se rabaissent au contraire au niveau du plus médiocre. Comme disent les réformateurs, c’est un nivellement par le bas, et non par le haut. Autrement dit, la masse n’est qu’un autre nom pour désigner la foule. Les habitants de la terre rassemblés en un même lieu formeraient la plus grande des foules. On parle de la foule comme d’un animal aveugle et fou ; les magistrats disent qu’il faut la ménager ; ils redoutent qu’elle penche de tel ou tel côté, comme les villageois craignent une inondation, quand ils ignorent à qui appartiendront les terrains inondés et combien de ponts seront emportés.

Mai 1840 - Ce que le premier philosophe a enseigné, le dernier devra le répéter. Le monde ne fait aucun progrès.

"La condition sociale du génie est toujours la même, à quelque époque que ce soit. Eschyle était indubitablement seul et sans soutien dans son respect élémentaire du mystère de l’univers."

"Celui qui use de sa propre vie comme matériau est un artiste véritable – chaque coup de ciseau doit entrer dans sa chair et dans ses os, et non gratter vaguement le marbre."

"Toutes les histoires d’amour ont pour origine l’amitié."

 MIDI

Aussitôt dissous,

Comme les brumes matinales – ou plutôt comme les imperceptibles vapeurs de midi –

Je me déployais jusque sur le versant des montagnes voisines,

Au pied des vallées – dans les profondeurs de l’atmosphère,

Baignant avec la fervente expansivité de l’âme,

Le brin d’herbe infime et le nuage sublime.

A présent le butor, oiseau solitaire,

Cache sa tête dans le murmure des fougères,

Et pas un enclos ne gâche le rivage –

Nulle plume n’ébouriffe l’air pesant,

Sauf lorsque le hoche-queue interrompt le mitan.

Henry-David Thoreau - Journal 1837-1840

Ed. Finitude 253 p.

@LG

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