Marx et Proudhon : d'un désaccord sur la propriété

« Le droit de propriété a été le commencement du mal sur la terre, le premier anneau de cette longue chaîne de crimes et de misères que le genre humain traîne dès sa naissance » 

Pierre-Joseph Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ?, 1840

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 Les Droits de l’homme sont-ils des « droits bourgeois » ? Dans La Question juive, de 1844, Marx les oppose aux Droits du citoyen en disant : pourquoi y a-t-il des Droits de l’homme en marge des Droits du citoyen ? Quels sont ces droits qui échapperaient à la citoyenneté de tous ? Ceux de la bourgeoisie. Qu’il en aille de la Constitution révolutionnaire de 1791 ou de 1793, plus radicale encore, Marx n’y voit que le triomphe de la bourgeoisie. Egalité, liberté, sûreté, propriété. Quelle liberté ? Celle qui consiste à ne nuire à personne, art. 6 de la Constitution de 1793. Une liberté négative renvoyant, selon Marx, chacun à sa « monade isolée ». Quelle propriété ? La propriété privée, décrite à l’article 16 de la même Constitution : « Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie. » Marx commente : « le droit de propriété privée est donc le droit de jouir et de disposer de sa fortune arbitrairement (à son gré), sans tenir compte d’autrui, indépendamment de la société, c’est le droit de l’égoïsme. C’est cette liberté individuelle tout autant que ce qui en découle qui forment la base de la société bourgeoise. » Chaque homme étant la limite de l’autre. Quelle égalité ? Celle de la liberté précitée, répond Marx, de se replier chacun sur lui-même. Quelle sûreté ? Celle de la Police qui veille à ce que les droits égoïstes en question soient respectés. La dichotomie entre l’homme individuel et l’homme politique (citoyen) permet de définir l’individu égoïste comme réalité première et l’homme moral comme abstrait. D’où l’on comprend que Marx considère l’égoïsme naturel comme n’étant pas un droit à défendre… Et pourtant ?... Dans une société libre, ne devrait-on pas défendre le droit à l’égoïsme et au repli de soi-même au même titre que l’éducation morale à la communauté et au partage ?... Cette critique radicale des Droits de l’homme et du citoyen par Marx nous donne à voir comment les abus de la propriété privée par la bourgeoisie peuvent se retrouver sur une même ligne autoritaire que celle d’un socialisme imposé par la force. En proposant une lecture de l’individu affranchi (égoïste) comme étant illégale en soi, ou intolérable, Marx nous propose nécessairement une contrainte légale à la communauté de tous les biens. Son éloge de l’émancipation humaine se fera donc par la contrainte, voir, par la dictature du prolétariat, qui faisait déjà à l’époque grincer les dents des fédérations anarchistes de l’AIT. On retrouve ici ces deux tyrannies antagonistes, lorsqu’elles règnent sans partage : la liberté individuelle absolue, immorale, via la propriété sans limites, et le communisme autoritaire, dans le sens d’une morale politique imposée indistinctement à tous.

Qu’y a-t-il de si honteux en définitive que d’être égoïste par nature, comme tout un chacun, de vouloir jouir des ses biens, de ses revenus et du fruit de son travail ou de son industrie ?... Le partage n’est-il jamais aussi révolutionnaire que lorsqu’il se fait d’un libre consentement ? Des suites d’une juste inclination ou d’une bonne éducation ? Existe-t-il seulement une seule générosité dans la contrainte ?... La propriété privée, telle qu’elle est définie dans le Droit, est un abus de propriété, c’est certain. Le communisme marxiste en est un autre, diamétralement opposé. Mais pourquoi diable un tel hallali sur l’individu affranchi, y compris de la communauté, dès l’instant où il ne nuit à personne, selon la formule consacrée ?... En admettant qu’un tel individu puisse exister, de type socratique par exemple ou sceptique, quel problème poserait-il à Marx, en dehors du cadre de la propriété privée ? En somme, si la « monade isolée » était une liberté en tant que telle, elle aurait beaucoup de chance de réduire à néant la réussite même de la révolution socialiste proposée par Marx ; car, un individu libre et affranchi, autonome, ne serait plus sensible aux structures sociétales qui sont censées le conditionner. Par conséquent, échappant à la logique déterministe marxiste, les modifications apportées à l'infrastructure économique ne pourraient plus opérer de modifications claires dans la superstructure idéologique, c’est-à-dire dans sa moralité propre. Cela nous ramène à ce que disait La Boétie en son temps, qu’un peuple libre n’est plus influençable par personne, pas même par un monarque de Droit Divin. On ose donc imaginer qu’un individu libre n’est pas plus sensible à une quelconque modification de l’infrastructure économique… La possibilité même d’un individu affranchi remet tout simplement en cause le déterminisme marxiste ! et donc, fatalement, le succès de la révolution socialiste esquissée à l’époque… Voilà peut-être pourquoi, dans une logique de pouvoir, l’individu affranchi ou solitaire, pose problème à l’éthique marxiste, et que celui-ci ne voit qu’en la liberté individuelle que la première pierre fatale de la propriété privée qui est à la fois l’inégalité par nature et la guerre de tous contre tous ; la propriété des uns empiétant toujours sur la propriété des autres…

Fi de cette alternative excessive, voyons un peu comment Proudhon s’y prend de son côté pour définir tout en nuance le problème de la propriété privée qui est au cœur de la critique marxiste de la liberté individuelle… Premièrement, Proudhon ne critique pas de manière aussi exhaustive et radicale les articles principaux de la Constitution de 1793 ; c’est-à-dire les acquis juridiques de la Révolution française. Il se contente de pointer du doigt une très ancienne tyrannie juridique, d’origine romaine, se cachant sous les allures nécessaires et fondamentales de : droit de propriété. Tous les autres droits naturels de la Constitution, sont, selon-lui, parfaitement défendables pour ce qui est de : liberté, égalité et sûreté. C’est tout juste s’il trouve mal formulé les définitions qui leur sont associées. Il adhère notamment pleinement à la maxime : « Jouir de son droit autant que cela ne nuit pas au droit d’autrui. » Il ajoute même, en antimarxiste qu’il a été sans le savoir : « L’obligation de bienfaisance, qui m’est imposée par la morale chrétienne, ne peut fonder contre moi un droit politique au bénéfice de personne, encore moins une institution de mendicité. Je veux faire l’aumône si c’est mon plaisir. (…) Je ne veux pas qu’on me force. » Contrairement à Marx, Proudhon nous explique dans son célèbre ouvrage Qu’est-ce que la propriété ? - que Marx ne peut pas ne pas avoir lu puisqu’il fut publié en 1840, soit quatre ans avant La Question juive -, que l’égalité sous-jacente au droit de propriété est selon lui, en effet, un droit fondamental qu’il décrit comme étant indispensable à toute liberté humaine. C’est un authentique droit naturel sur lequel il ne convient pas de transiger. Mais attention ! Il y a une entourloupe juridique dans la définition même de la « propriété ». Le flou sur le terme profite précisément au plus grand esclavagisme légal qui soit, au plus grand détournement inégalitaire de la Justice au profit d’une élite de possédants et de rentiers sans scrupules ; une ambiguïté multiséculaire, à laquelle il attribue le fondement même de toutes nos misères sociales, la brèche par laquelle s’infiltre dans le Droit rien moins que « la lutte des classes » tout entière… Même si le terme en lui-même n’existait pas de son temps, ou n’apparaît pas sous sa plume, c’est bien de cela dont il est question.

Si l’on entend par « propriété », le droit de possession, il s’agit là d’une propriété de fait et non de droit. Cette propriété-là, ce droit de possession, nous dit Proudhon, qui n’est que la seconde acception de la définition juridique de propriété, alors, oui, ce droit est égalitaire et il s’impose à toute démocratie digne de ce nom. Chacun a droit de posséder « la chose » qu’il a acquise par lui-même. Ce droit de possession est un droit naturel à part entière ; mais ce qui est décrit comme droit naturel dans ladite Constitution de 1793, n’est pas cette propriété là, de fait, mais une propriété de droit ! C’est-à-dire une propriété de droit Divin : absolue, sans limites. Proudhon a une formule amusante pour distinguer le droit de possession du droit de propriété, il dit : les amants se possèdent l’un l’autre de fait ; mais le mari, lui, est propriétaire… Il a tous les droits sur son épouse, et, selon la valeur d’absolu que prend cette définition de la propriété privée dans le droit romain mais également dans le droit chrétien : il peut user et abuser à sa guise de son bien, y compris en mal… Le droit de propriété autorise le propriétaire à user de son bien au-delà de toute raison, morale ou limite. C’est de l’abus pur et simple… Et ce, d’autant plus, lorsque la propriété en question repose sur des biens publics, ce qu’elle ne manque jamais de faire. Si Proudhon préconise l’abolition pure et simple de la propriété privée, ce n’est pas à titre de possession de fait, mais de propriété sans limites, donc d’abus de propriété. Sur quoi d’autre repose in fine la considérable extorsion des biens opérée par le capitalisme sur le dos de la société tout entière sinon sur un colossal abus de propriété que la loi est seule à pouvoir enfin réglementer ? Ici encore, il ne s’agit pas de toute propriété ; mais uniquement de la propriété de « Droit Divin » que s’octroient les tenants du jus ad rem (droit à la chose, du propriétaire)  au jus in re (droit dans la chose, du possédant).

 « Un homme à qui il serait interdit de passer sur les grands chemins, de s’arrêter dans les champs, de se mettre à l’abri dans les cavernes, d’allumer du feu, de ramasser des baies sauvages, de cueillir des herbes et de les faire bouillir dans un morceau de terre cuite, cet homme-là ne pourrait vivre. Ainsi la terre, comme l’eau, l’air et la lumière, est un objet de première nécessité dont chacun doit user librement, sans nuire à la jouissance d’autrui »

 Pierre-Joseph Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ?, Le livre de poche p. 220

 Si le droit de possession est naturel, le droit de propriété est absurde et insensé, puisqu’il se heurte à des nécessités naturelles, qu’il confisque abusivement. Cela est d’autant plus vrai dans le cadre de la propriété foncière où celle-ci s’arroge tous les droits du propriétaire alors que le terrain lui-même offre toujours une multitude de biens communs de toutes sortes. Cette distinction entre propriété de fait et de droit est inexistante chez Marx, et pour cause : la liberté individuelle n’y étant plus reconnue comme "privée" ou "isolée", le droit de possession n’a lui-même plus aucun sens… Mais c’est aller à mon sens un cran trop loin. Ce qui amènera Proudhon à décréter, certes, que la propriété absolue, c’est-à-dire bourgeoise, est un vol ; mais que le droit de prescription, tel qu’il fut défini originellement, permet d’envisager l’égalité des propriétés. Il n’est donc pas question pour Proudhon d’abolir toute propriété, mais de permettre leur égalité, dans un souci d’équité civile. La prescription étant fondée sur le bien public et non sur le bien particulier, elle présente une variante sociale de la propriété. Comment passe-t-on de l’une à l’autre ? Par quel glissement la prescription peut-elle devenir possession continue ? Uniquement par la durée… L’autorisation d’être propriétaire sur une durée indéfinie, sans possibilité de prescription par un tiers. Le possesseur devient propriétaire par un droit d’usurpation indéfini, sans raison véritable. Ce qui devait, par la prescription, être une assurance sur l’avenir est devenu par la suite une occasion de privilège. « L’ordre public et la sécurité des citoyens ne demandaient que la garantie des possessions ; pourquoi la loi a-t-elle créé des propriétés ? », s’interroge Proudhon. « Où est l’homme à l’âme assez peu chrétienne, qui, pour une misère, voudrait éterniser le péché d’un possesseur, ce qui arriverait infailliblement, s’il ne consentait à faire abandon de son droit ? » disait lucidement Grotius.

Dans cet ordre d’idée, Proudhon affirme que la prescription est une contradiction de la propriété, au sens de « correctif ». Elle corrige les abus de la propriété bourgeoise en permettant de repousser les prétentions injustes de cette dernière ; elle sépare la possession de la nue-propriété. « Le peuple possède à titre d’usufruit (…) ». « Je soutiens que le possesseur est payé de sa peine et de son industrie par sa double récolte, mais qu’il n’acquiert aucun droit sur le fonds. Que le travailleur fasse les fruits siens, je l’accorde ; mais je ne comprends pas que la propriété des produits emporte celle de la matière. » (…) « L’homme a tout créé, tout, excepté la matière elle-même. Or, c’est de cette matière que je soutiens qu’il ne peut avoir que la possession et l’usage, sous la condition permanente du travail, lui abandonnant pour un moment la propriété des choses qu’il a produites. » (…) «…tout capital accumulé étant une propriété sociale, nul n’en peut avoir la propriété exclusive. »

Limitation de la propriété (Proudhon) contre abolition de celle-ci par abolition des classes (Marx). La divergence a le mérite d’être intéressante en ce qu’elle présente deux types d’alternatives à la propriété ; et par là même, deux types de sociétés égalitaires dont l’une semble faire plus grand cas de la liberté que la seconde…

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 Pour l’anecdote, Maximilien Rubel cite des extraits d’un échange de lettres entre Marx et un ami poète dans sa préface à Sociologie critique, morceaux choisis de Marx, sur la question de la liberté et qui nous permet de voir que le jeune Marx de La Question juive de 1844 (il a 26 ans) émettra des réserves sur ses propres sociétés politiques. Le poète révolutionnaire Freiligrath lui écrit en 1860, alors que Marx a 42 ans : « A ma nature, comme à celle de tout poète, il faut la liberté ! Le parti ressemble, lui aussi, à une cage et l’on peut mieux chanter, même pour le parti, du dehors que du dedans. (…) Je veux donc continuer à voler de mes propres ailes, je ne veux appartenir qu’à moi-même et je veux moi-même disposer entièrement de moi ! » Ce à quoi Marx répondra : «…j’avais la ferme conviction que mes travaux théoriques étaient plus utiles à la classe ouvrière que la collaboration avec des organisations qui, sur le continent, n’avaient plus aucune raison d’être. » (…) « Si tu es poète, moi je suis critique et j’avais vraiment assez de mes expériences faites de 1849 à 1852. La Ligue – comme la Société des saisons de Paris et comme cent autres sociétés – n’était qu’un épisode dans l’histoire du parti, lequel naît spontanément du sol de la société moderne. » Un écho peut-être très finement perçu par Simone Weil lorsqu’elle écrira sa Note sur la suppression générale des partis politiques, parue sept ans après sa mort en 1950, sans savoir peut-être que Marx lui-même n’envisageait l’existence d’aucun parti politique en dehors d’un moment révolutionnaire circonstancié.

 

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Pierre-Joseph Proudhon - Karl Marx

@LG

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