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Billet de blog 31 août 2012

Quand les neurosciences attestent de l'inexistence du libre-arbitre...

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Dans le journal suisse Le Temps paraissant aujourd’hui, on pourra lire l’interview du neurologue Patrick Haggard qui, dans le cadre de la TEDxHelvetia (http://www.tedxhelvetia.ch/), donnera une conférence le 13 septembre prochain à l’Ecole Polytechnique Fédéral de Lausanne (EPFL), sur les découvertes des neurosciences en lien avec la notion de libre-arbitre dans la gestion cérébrale de nos actions volontaires. Les conférences TED (Technology, Entertainment and Design) se sont essaimées autour du globe depuis leur conception en Californie, dans la Silicon Valley. Le but de ces conférences est de diffuser au possible les connaissances High-Tech auprès d’un large public dans un cadre adapté et formaté. En l’occurrence, le thème abordé par Patrick Haggard est d’importance, tant il sépare en deux, de manière radicale, deux courants fondamentaux de la philosophie depuis des siècles, les idéalistes et les matérialistes. Les tenants d’un libre-arbitre sur lequel faire peser les fondations de la morale individuelle; et les tenants du déterminisme, qui nient que la responsabilité puisse être induite d'un pur jugement de principe. Il s’avère que la recherche neurologique en la matière conduit manifestement à la négation du libre-arbitre, ou, du moins, à sa nature illusoire, sans pour autant être inutile.

Voici ce qu’en dit Patrick Haggard en répondant aux questions de la journaliste Lucia Sillig du Temps que l’on pourra lire ici (http://www.letemps.ch/Page/Uuid/c27d702e-f2cd-11e1-bd50-f1b2d4fdf578/Le_libre_arbitre_nexiste_pas) dans un article payant :

 « Le flux qui mène de nos pensées à nos actes est trompeur. Notre cerveau nous joue des tours astucieux pour nous donner une impression de contrôle, qui fait que nous nous considérons responsables de nos actions. C’est très important socialement, notamment dans notre système légal. Dans notre cadre culturel et philosophique, il y a une sorte de penseur conscient qui décide «je veux lever mon bras» et fait que notre bras se lève. C’est l’approche dualiste du corps et de l’esprit héritée de Descartes. Le problème, c’est qu’elle n’est pas compatible avec notre compréhension actuelle des mécanismes du cerveau. Mon bras se lève à cause d’un certain nombre de processus neurologiques déterministes que nous pouvons mesurer et quantifier. »

 Il est intéressant de noter que les neuroscientifiques se basent désormais sur des constatations physiques dans la mécanique interne du cerveau pour répondre à ces questions naguères métaphysiques. On mesure, on quantifie, les processus neurologiques pour parvenir à identifier les différents stades des opérations se produisant entre une prise de décision abstraite et sa matérialisation dans l’acte.

 «Durant certaines opérations neurochirurgicales, on stimule une région appelée aire motrice présupplémentaire, qui semble être concernée par la représentation abstraite et générale de l’action, alors que les patients sont conscients. Ceux-ci décrivent une forte envie de bouger tel ou tel membre: stimuler cette aire donne un sentiment qui ressemble à la volonté, au désir. Je pense qu’une bonne partie de ce que nous entendons par libre arbitre résulte de l’utilisation de ces régions du cerveau qui sont capables de développer un plan d’action et de le faire suivre aux aires motrices, qui font ensuite bouger notre corps. »

 Comment ne pas penser en lisant ces lignes à Spinoza et à ce qu’il écrivait à un de ses correspondants : « Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent. » En neurologie, il existe manifestement une aire corticale par laquelle on peut artificiellement induire le désir, la nécessité de mouvoir son bras ou sa jambe. C’est donc qu’il doit exister des degrés de déterminismes à l’intérieur même du cerveau lors de l’application « fortuite » de ses manifestations physiques instantanées. Il est possible de décomposer non plus le mouvement en tant que tel, mais le circuit de l’information de la pensée à l’acte, en de multiples zones cérébrales impliquées, intriquées, les unes aux autres dans un réseau pour le moins… nébuleux.

 « On peut tenter de remonter toujours plus loin dans la chaîne de commandes. Mais je pense qu’il faut arrêter de penser à une chaîne linéaire, parce que ça nous ramène toujours à la toute première étape et au modèle cartésien avec une sorte de «fantôme dans la machine». En fait, une bonne partie de l’input de l’aire motrice présupplémentaire vient d’une structure en boucle. »

 La chaîne des déterminismes nous menant à nos actions courantes, soi-disant libres, prouve ici la réalité de sa chaîne de causes et d’effets (causalité) non plus seulement dans les circonstances externes à l’individu, à son environnement immédiat, familial, professionnel, socio-économique et culturel, mais déjà dans le fonctionnement même de son cerveau. C’est dire si le déterminisme est implanté au cœur même de la matérialité physique et psychique de l’être humain. Le recours à des expériences de choix  virtuels, relatés dans l’article, avec utilisation d’images subliminales afin d’orienter inconsciemment et préalablement le choix des personnes étudiées, prouverait là-aussi que l’instance décisionnelle de notre conscience est perturbée dans ses choix par moults sollicitations inconscientes. Petit bémol peut-être ici dans cette étude, puisque les images subliminales ne sont pas reconnues par tous les scientifiques comme étant vraiment perçues par un individu du fait qu’elles apparaissent bien trop brièvement à l’écran pour être reconnues et conscientisées. Les hasards de la statistique peuvent peut-être également expliquer les résultats de cette étude. Ce qui n’invalide pas pour autant sa conclusion :

 « Notre conscience de nos actions est en quelque sorte construite. »

 Il apparaît on ne peut plus clair – pour des raisons peut-être plus éthologiques que neurologiques, encore que sous l’éthologie, il ne peut y avoir que la neurologie… - que ce qui induit et conditionne notre jugement, autant que nos agissements, est bien souvent préalablement appris, reçu, intégré à soi-même, par l’expérience vécue bien en amont de nos choix et de nos actes momentanés.

 « Il faut se débarrasser de ce moi pur, séparé du cerveau. Tout notre comportement est un produit de notre activité cérébrale. Et il semble peu probable qu’il y ait une sorte d’exception à la norme des opérations déterministes des neurones pour provoquer les actions. »

 « Le cerveau doit à chaque instant décider ce qu’il va faire, en utilisant toutes les données disponibles: des souvenirs, des bribes d’informations «opportunistes» qu’il peut réunir à partir de l’environnement » (…) « Ensuite, il s’engage dans un plan d’action et nous agissons. Je crois que le sentiment de contrôle est la manière dont le cerveau essaie de concilier toutes ces informations. Il nous raconte une histoire sur pourquoi nous agissons comme nous le faisons. »

 Le libre-arbitre n’appartiendrait plus à une Raison pure, à un noumène abstrait transcendantal et postulé ex-nihilo, c’est-à-dire par principe (kantien), mais au contraire, il serait une simple illusion entre les déterminismes multiples et surnuméraires qui coexistent en nous sous la forme soit immédiate de notre environnement, soit sur des connaissances ou des mémorisations acquises sur le long-terme dans un parcours de vie ; soumis à un espace-temps de préméditation-action extrêmement court, induisant par sa brièveté le sentiment de contrôle de soi. Le libre-arbitre ne serait finalement que l’assurance purement passive qu’il y a à se sentir en cohésion instinctive entre ses actes et sa pensée, l’espace de l’instant... Ce qui, bien évidemment, ne saurait faire du libre-arbitre autre chose qu’une pure sensation de la décision-action. Le libre-arbitre apparaît donc à la lumière des neurosciences davantage redevable d’un sentiment plutôt que d’une réalité tangible. Résultat qui ne dément pas les fins psychologues de la nature humaine que furent Spinoza, Hume ou Schopenhauer ; mais qui ranime encore le débat d’une moralité individuelle et judiciaire en phase avec cette réalité déterminante de plus en plus évidente : nous sommes non seulement les jouets du destin, mais également, ceux de notre âme. Sur un plan purement pénal, il devrait être possible de mettre le déterminisme sur deux plans différents, comme le suppose Patrick Haggard, celui de l’instant présent et celui de l’histoire vécue sur le long terme. Entre ces deux dimensions temporelles, les déterminismes n’agissent pas de la même façon sur une individualité ; il est sans doute possible d’en inférer un certain degré de responsabilité ou d’irresponsabilité variant. Le sujet est encore à creuser, bien que les ferments d’une morale déterministe aient déjà été pensés depuis longtemps par Spinoza, Nietzsche ou plus près de nous, Michel Onfray ; sans pour autant que le débat n’en soit clos. Et je ne suis pas sûr que les neurosciences suffisent à mettre un terme au débat… 

@LG

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