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Le Club de Mediapart sam. 6 févr. 2016 6/2/2016 Dernière édition

Le procès bâclé des nouveaux chiens de garde

  Il était difficile de suivre l’émission de propagande organisée dimanche soir 29 janvier pour Nicolas Sarkozy simultanément sur huit chaînes du secteur privé comme du service public, sans penser au titre du documentaire Les nouveaux chiens de garde, qui a été réalisé par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat et qui est sorti en salle le 11 janvier dernier.

 

 

Il était difficile de suivre l’émission de propagande organisée dimanche soir 29 janvier pour Nicolas Sarkozy simultanément sur huit chaînes du secteur privé comme du service public, sans penser au titre du documentaire Les nouveaux chiens de garde, qui a été réalisé par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat et qui est sorti en salle le 11 janvier dernier.

Car, du début jusqu’à la fin, le face-à-face entre le candidat de l’UMP pour l’élection présidentielle -qui faisait mine de parler en sa qualité de président de la République-, et quatre journalistes -qui faisaient mine de ne pas se rendre compte du subterfuge-, a fonctionné comme la meilleure et la plus terrible des bandes annonces de ce film à charge contre certaines dérives de la presse.

 

 

Tout y était ! Jusqu’à la caricature. Comme si la réalité, au pays du « coup d’état permanent », dépassait toujours la fiction. Huit chaînes donc, publiques et privées, (TF1 et sa chaîne d’information en continu, France 2, LCP, Public Sénat et TV5 Monde, I-Télé (du groupe Canal Plus) et BFMTV (du groupe NextRadioTV) ont donc fait écran unique. Pour complaire au champion de la droite. Télé-Sarko sur toutes les chaînes ! Même certains régimes autoritaires ou totalitaires n’osent pas user de semblables procédés, indignes d’une démocratie.

 

 

Et les journalistes, aussi, ont été la caricature d’eux-mêmes. Le directeur de la rédaction de BFM-Business, François Lenglet, a, certes, fait un peu mieux son office que Jean-Marc Sylvestre (I-Télévision) ou que Claire Chazal (TF1), en exerçant de proche en proche son droit de curiosité ou de suite, quand ses voisins ne se sont distingués que par leur obséquiosité ou leur servilité. Mais quelle différence ! Dans tous les cas de figure, cette mise en scène a donné la plus détestable des images qui soit du journalisme. L’image de petits marquis, tout en connivence et en simagrées, qui font partie des obligés du Palais, et n’exercent jamais leur mission, celle de l’interpellation. L’image de complices d’une mise en scène organisée non pas pour informer les citoyens mais pour les abuser.

 

 

 

 

Observant cette émission, on était donc enclin à penser que les réalisateurs des « Nouveaux chiens de garde » -ci-dessous la bande annonce- ont vu juste. Que leur travail est en fait une œuvre de salubrité publique et qu’il devrait susciter un très vaste débat public à l’occasion de la joute présidentielle, de sorte que des émissions de ce type, un tantinet soviétique, soient à tout jamais prohibées. Et surtout, au-delà, de sorte que le débat sur le rôle de la presse et son indispensable indépendance soit relancé ; de sorte que la France engage une refondation démocratique, dont l’un des premiers rouages devrait être une presse libre et indépendante.

Les Nouveaux chiens de garde Bande-annonce © toutlecine

Las ! Le documentaire ne tient, de ce point de vue, qu’une petite partie de ses promesses. Car il décrit, certes, par le menu le système de connivence dans lequel ont été happés certains hiérarques de la presse parisienne. Mais il le décrit avec si peu de finesses, avec si peu de nuances, qu’il finit par rater l’effet vertueux qu’il aurait pu avoir : susciter l’indispensable débat sur la liberté, l’honnêteté et l’indépendance de la presse.

 

 

En certains passages, le documentaire est donc tout à la fois savoureux et affligeant car il met en scène tous ces journalistes qui grenouillent dans les coulisses du pouvoir ou de la vie des affaires, qui pour mendier des honneurs, qui pour faire des « ménages », c’est-à-dire des prestations plus ou moins cachées pour des entreprises privées. Christine Ockrent ou Isabelle Giordano sont ainsi prises la main dans le sac. On voit aussi tout ce petit monde s’ébrouer à l’entrée du club Le Siècle, haut lieu du capitalisme de connivence à la française. On se croirait sous la Monarchie de Juillet, à l’époque des Splendeurs et misères des courtisanes décrites par Balzac ; on est en fait sous le régime de Nicolas Sarkozy et la presse est tout autant malmenée quand elle n’est pas même parfois corrompue.

 

 

Il faut par exemple voir cette scène stupéfiante au cours de laquelle Jean-Pierre Elkabbach, figure de proue d’Europe 1 et conseiller spécial du groupe Lagardère, multiplie les flagorneries au cours d’une émission télévisée à l’adresse d’un autre invité, qui n’est autre que... son propre patron : Arnaud Lagardère. Cela dure quelques secondes, et c’est ravageur : on mesure la distance qui sépare la France de mœurs authentiquement démocratiques.

 

 

Allez vous étonner ensuite qu’un tel système produise des émissions aussi choquantes que celle de dimanche soir ! Indéniablement, il faut donc voir Les nouveaux chiens de garde pour comprendre pourquoi la presse ne fait pas toujours son office.

 

 

Pour autant, Les nouveaux chiens de garde brouillent les enjeux de ce débat autant qu’ils les éclairent. Car tout au long du film, il y a une même simplification qui sous-tend toute l’enquête : il n’y a quasiment pas un journaliste pour racheter l’autre. Ce n’est pas dit de la sorte, aussi brutalement mais cela transparaît tout au long du documentaire : issus des classes les plus favorisées, les journalistes reproduisent le plus souvent le système dont ils viennent. La formule revient donc, en boucle, tout au long de l’enquête : « Les journalistes, dans leur grande majorité… ».

 

 

Faisant une sorte de sociologie de bas étage, les réalisateurs gâchent donc, et c’est malheureux, une partie de la matière première très riche qu’ils avaient accumulée. Et ils le gâchent plus plusieurs raisons.

 

 

D’abord, ils ne parlent certes pas que des traits de caractère de quelques vedettes des médias : des faiblesses des uns, des avidités des autres. Ils détaillent tout autant le fonctionnement et les caractéristiques de ce capitalisme du Fouquet’s, qui a permis aux amis de Nicolas Sarkozy de prendre le contrôle de presque tous les grands médias. Mais à l’évidence, le film attache plus d’importance aux dérives personnelles qu’au système qui les favorise.

 

 

Du même coup, les réalisateurs ne font pas un instant apparaître que la question de l’indépendance de la presse et de l’honnêteté de l’information fait débat au sein même de nombreuses rédactions depuis des lustres. Nulle mention – sauf de manière caricaturale et pas franchement honnête, de la crise qui a divisé la rédaction du Monde, depuis une petite décennie ; nulle mention des débats cousins qui ont miné la rédaction de Libération ; nulle mention de la révolte déontologique dans laquelle la rédaction des Echos s’est lancée quand le milliardaire Bernard Arnault a racheté le quotidien ; nulle mention des combats menés sur Internet par des équipes de journalistes pour reconquérir leur indépendance, qu’il s’agisse de notre combat, ici à Mediapart, ou de celui mené par d’autres confrères, ailleurs…

 

 

En bref, le film est tombé dans un travers insupportable, celui du procès sans nuance. Laissant croire que ce débat démocratique sur la renaissance d’une presse libre et honnête ne traverse par les rédactions – toutes les rédactions, à des degrés divers - il procède à des simplifications guère plus sophistiquées que celles dont ont usé certains courants ultra post-soixante-huitards. Ce n’est pas « enseignant-flic » reproduisant le savoir bourgeois, mais c’est tout comme : « Journaliste réac »! Réac parce que journaliste…

 

 

L’économiste Frédéric Lordon est ainsi appelé à la rescousse pour expliquer, par exemple, que la création, dans le milieu des années 1990, de pages « Entreprises » au sein du journal Monde répondait au souci de la direction du journal de se mouler dans l’idéologie de l’époque, celle de la « mondialisation heureuse ». Et pour établir cette démonstration ahurissante, le film se garde bien de mentionner quelle était en fait notre véritable ambition, la mienne qui ai dirigé ces pages, comme celle de ma consoeur Martine Orange, qui était au Monde avec moi et qui est depuis le début de l’aventure Mediapart : appliquer à ce secteur les règles du journalisme d’investigation – comme nous l’avons montré par exemple avec l’affaire Vivendi Universal.

 

 

Ces simplifications, je les redoutais avant d’aller voir le film. Car Serge Halimi est l’un de ceux qui a participé au scénario. Et dans son livre initial, paru dès 1997, Les Nouveaux Chiens de garde (Liber-Raisons d’agir), qui est avec quinze ans de recul à l’origine du film, il avait déjà donné le ton, usant de raccourcis ou d'outrances du même type.

 

 

Au total, le film ne produit donc pas tous les effets vertueux qu’il aurait pu provoquer. Montrant les connivences dans lesquelles certains hiérarques de la presse se complaisent et font carrière, il alimente une colère légitime. Mais détaillant peu le système politico-financier qui a placé la presse sous tutelle ou sous influence, il ne fait presque pas mention des réformes démocratiques qui seraient indispensables. Pour garantir une presse libre et indépendante ; pour garantir la protection des sources ; pour faire en sorte qu’en France, à rebours de la tradition néo-bonapartiste, la transparence soit la règle et le secret l’exception ; pour engager en résumé la France dans la voie de l’Islande, celle d’une révolution démocratique.

Dans le cas de la télévision, il est par exemple sûrement utile de pointer les dérives de quelques vedettes. Mais il est aussi décisif d'ouvrir le débat sur les réformes démocratiques à envisager pour redonner leur indépendance à des rédactions sous tutelle. Car un peu trop souvent la gauche pense qu'il suffira de réformer les procédures de nomination des patrons de l'audiovisuel public, alors que les enjeux sont à l'évidence beaucoup plus larges. Ne serait-il pas opportun de donner des droits moraux aux rédactions de l'audiovisuel public: pour qu'elles disposent par exemple d'un droit de veto sur les directeurs de rédaction; pour qu'elles aient le pouvoir de refuser une émission d'information, si elle n'est pas régie par des règles professionnelles ou si les journalistes sont contraints de se plier à des mises en scène dictées de l'extérieur ?

 

Et ce débat, c’est vraiment dommage que le film ne le lance qu’imparfaitement. Car des émissions comme celle dimanche ne devraient appeler qu’un seul commentaire : plus jamais ça !

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L'auteur

Laurent Mauduit

Journaliste, cofondateur de Mediapart
Paris - France

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