laurent-monserrat
Photographe et enseignant
Abonné·e de Mediapart

30 Billets

0 Édition

Billet de blog 5 nov. 2021

De la mode au cinéma, entretien avec la réalisatrice allemande Mika’Ela Fisher

Après avoir été successivement Maître tailleur, modèle puis actrice auprès de Guillaume Canet, Mika’Ela Fisher s’est désormais muée en réalisatrice. Retour sur un parcours atypique pour une jeune Allemande arrivée à Paris en 1999 pour conquérir le milieu de la haute couture avant de gagner les plateaux de cinéma.

laurent-monserrat
Photographe et enseignant
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Photo par Andreas Licht © Andreas Licht

Comment êtes-vous devenue « Maître tailleur » ? 

Jeune fille, je suis allée à Milan pour faire une école de stylisme où l'on m'a conseillé de commencer par apprendre la couture. De retour en Allemagne, j'ai eu la chance de faire un apprentissage de tailleur, de trois ans, chez un maître tailleur. Après l'obtention de mon diplôme, mon maître m'a recommandée à la maison Max Dietl haute Couture à Munich. Là-bas, pendant presque quatre ans de compagnonnage avec un maître italien, j'ai préparé et obtenu mon diplôme de maître tailleur. J'étais et je reste fascinée par la mise en toile et la réalisation de la structure d'une veste : un travail d'architecte qui est l'essence de l'Art Sartorial qui tend à disparaître.

Est-il compliqué pour une femme d’obtenir de la reconnaissance dans un milieu le plus souvent dominé par les hommes ? 

Oui, lorsque j'ai commencé à apprendre ce métier c'était un métier masculin. Les femmes faisaient souvent de petits travaux d'aiguille, mais, grâce à mon caractère combatif, j'ai convaincu mon maître de mon talent et de ma capacité à réaliser un travail minutieux et rigoureux. Le président de la Fédération de maîtres tailleurs m'a demandé de participer pour la France au congrès mondial de maître tailleur qui a eu lieu en 2001 à Paris. Aujourd'hui, il y a très peu de maîtres tailleurs et ceux qui restent sont principalement des hommes.

Créations de Mika'Ela Fisher

De créatrice de vêtements pour la haute couture, vous êtes devenue modèle : n’était-il pas difficile de devenir une sorte de « porteuse de vêtements de luxe » alors que vous étiez vous-même créatrice ? 

J'ai eu beaucoup de plaisir à être modèle et à porter les vêtements d'autres créateurs. J'ai aimé l'ambiance des défilés et j'ai découvert le prêt-à-porter. Parfois, certains stylistes ont fait confiance à mes connaissances de maître tailleur et m'ont demandé si les vêtements tombaient bien. J'ai, alors, pris conscience de mon savoir-faire dans le domaine du sur-mesure qui reste ma spécialité de prédilection. Mon destin est de créer sans distinction, que ce soit pour la mode ou pour le cinéma.

Comment êtes-vous devenue actrice ? 

Inscrite dans des agences de mannequins, j'ai participé à des castings de publicité et j'ai fait de la figuration. C'est là que j'ai rencontré une actrice qui m'a recommandée auprès de son agent. Quelque temps plus tard, un photographe de mode m'a donné le rôle principal dans son film et je me suis inscrite à l'Actor's Studio avec Jack Waltzer. C'est ainsi qu'un jour, mon agent m’a appelée pour jouer le rôle de Zak, la tueuse du film de Guillaume Canet : "Ne le dis à personne".

Auprès de Guillaume Canet, vous étiez un personnage d’une grande cruauté. Peut-on jouer autre chose qu’un rôle de méchante, quand on est une femme allemande dans le cinéma français ?

Je pense que oui, mais, en tant que femme allemande, on ne me propose que des rôles de méchante. Peut-être est-ce toujours l'ombre de la Seconde Guerre mondiale qui pèse sur moi.

L'Architecte textile, film de Mika'Ela Fisher, 2017.

En quoi votre film « L'Architecte textile » est-il une forme d’aboutissement pour vous ? 

Le film "l'architecte textile" est un hommage au métier, assez méconnu et trop peu apprécié, de maître tailleur.  Il parle des nombreuses années de travail et d'engagement qu'il m'a fallu pour arriver à ce niveau de compétence. Pourtant, je ne regrette aucune des secondes investies dans mon long apprentissage. Celui-ci m'a apporté, dans tous les domaines de l'existence, un savoir-faire, mais aussi une philosophie ancrée au plus profond de mon âme.

Est-ce que la mode est désormais derrière vous ?

La mode est présente partout dans ma vie parce que j'ai pratiqué ce premier métier de manière obsessionnelle. La profession de maître tailleur ne m'a pas quittée, bien au contraire, elle m'inspire. Tous mes projets de création, les scénographies de mes films, en particulier, sont marqués d'un esthétisme que je tiens d'abord de ce métier. 

L'air de la montagne pour tous et pour personne, film de Mika'Ela Fisher, 2021.

Tout en vivant à Paris, on a le sentiment que vous vous rapprochez de l’Allemagne au fur et à mesure de vos films. Qu'en est-il ? 

À Paris, une certaine fluidité m'a permis d'évoluer artistiquement et de traverser plusieurs métiers qui m'ont apporté une richesse et une force créatrice. Mais, maintenant, pour aller plus loin, je souhaite renouer avec ma culture. En effet, j'ai tourné mon premier long métrage de fiction "Die Höhenluft - für Alle und Keinen" en Bavière. Les dialogues sont en allemand et certains textes de Nietzsche m'ont nourrie. Maintenant j'ai le grand plaisir de voir mon film invité au Festival «  Internationale Hofer Filmtage « , le plus important évènement cinématographique pour les nouveaux talents en Allemagne. C'est mon premier pas pour rallier mon pays.

Pure Air of the Mountain: For All and None / Die Höhenluft - für Alle und Keinen (L'air de la [...] © UniFrance

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Agriculture
« Le recul démographique du monde agricole n’est pas une fatalité »
Moins 100 000 fermes en dix ans : c’est le résultat du recensement rendu public le mois dernier par le ministère de l’agriculture. Face à l’hémorragie, le retour à un pilotage par l’État et à des politiques publiques volontaristes est nécessaire, selon la sociologue Véronique Lucas.
par Amélie Poinssot
Journal — Europe
Dans leur bastion de l’Alentejo, les communistes résistent au déclin
Lors des législatives anticipées qui se déroulent dimanche, le Parti communiste, tout juste centenaire, espère limiter la casse, malgré la poussée socialiste dans certains de ses bastions, dont l’Alentejo. En embuscade, l’extrême droite de Chega lorgne vers d’anciens électeurs du PCP.
par Ludovic Lamant
Journal
En Syrie, la plus grande prison au monde de djihadistes tombe aux mains… des djihadistes
L’État islamique s’est emparé pendant une semaine d’un centre de détention à Hassaké, obligeant l’armée américaine à intervenir. Des dizaines de prisonniers sont en fuite. Pour les Forces démocratiques syriennes, le retour du phénix djihadiste est une très mauvaise nouvelle.
par Jean-Pierre Perrin
Journal — Santé
En laissant courir Omicron, l’Europe parie sur un virus endémique
Un à un, les pays européens lèvent les restrictions comme les mesures de contrôle du virus. Certains, comme le Danemark ou la France, sont pourtant touchés par une contamination massive. Ils font le choix d’une immunisation collective, avec l’espoir de vivre avec un virus circulant tout au long de l’année à basse intensité.  
par Caroline Coq-Chodorge

La sélection du Club

Billet de blog
La maltraitance dans les Ehpad : fatalité ou surdité profonde des autorités ?
Puisse le combat de nombreuses familles de résidents en Ehpad[1], relayé par la Presse, soit enfin suivi d’effet … Aujourd’hui, nous apprenons l’audition du Directeur Général d’un Groupe gérant une chaîne de maisons de retraite et attendons avec intérêt le résultat des investigations. Pour illustrer cette actualité, voici un témoignage parmi tant d’autres…
par Claudia CANINI
Billet de blog
Entre maltraitances et dividendes, Orpea n'a pas hésité
La sortie du livre de Victor Castanet « Les fossoyeurs » publié chez Fayard, rouvre le débat de la façon dont nos sociétés traitent les plus vulnérables, ici les personnes âgées. A travers cette question, c'est aussi celle des financements publics au sein de structures privées qui cherchent prioritairement la profitabilité.
par Muriel Dugas-Andriocci
Billet de blog
Lettre à mes octogénaires
Salut les grands parents, c’est moi. C’est moi, celle que vous attendez et que vous croyez affairée. Celle qui ne passe pas le portillon du bout du jardin, celle qui trouve autre chose à placer avant, toujours.
par Soldat Petit Pois
Billet de blog
Ehpad privés: un business sur la vieillesse à changer
Des Ehpad privés financés pour près de 50% par le contribuable génèrent un business juteux pour les actionnaires alors que nos aînés finissent leur vie en étant soignés par un personnel insuffisant et mal payé. De multiples rapports parlementaires, enquêtes, documentaires, livres, montrent la réalité d'une situation inacceptable alors que le vieillissement de la population s'accroît.
par serge_escale