mot de passe oublié
11 euros par mois

Construisez avec nous l'indépendance de Mediapart

Souscrivez à notre offre d'abonnement à 11€/mois et découvrez notre application mobile disponible sur Android et iOS.

Je m'abonne
Le Club de Mediapart ven. 27 mai 2016 27/5/2016 Dernière édition

Rencontre avec Stéphane Liévin, policier et syndicaliste sans langue de bois

Discours sécuritaire, police de proximité, fabrication des statistiques, lutte contre la petite délinquance, recherche de solutions éducatives, sentiment d’isolement du policier, problèmes de recrutement, d’affectation et d’encadrement, délitementdes moyens, double discours de l’Etat, risque de privatisation et de municipalisation de la sécurité…

Discours sécuritaire, police de proximité, fabrication des statistiques, lutte contre la petite délinquance, recherche de solutions éducatives, sentiment d’isolement du policier, problèmes de recrutement, d’affectation et d’encadrement, délitementdes moyens, double discours de l’Etat, risque de privatisation et de municipalisation de la sécurité… voilà un policier de base qui réfléchit et qui n’apas peur de dire ce qu’il pense même si ça ne va pas forcément dans le sens du vent, y compris du vent policier.
Entré dans la police nationale en 1996 en tant que Policier Auxiliaire, puis Adjoint de Sécurité à Bordeaux, Stéphane Liévin est aujourd’hui Brigadier Chef de Police et Officier de Police Judiciaire. Il travaille au Commissariat d’Orléans,en service de quart (service en charge du traitement judiciaire) de nuit. Il est aussi représentant du personnel du syndicat majoritaire Unité SGP Police. Cetteorganisation syndicale, créée en 2009 par le regroupement des organisations syndicales historiques, fondatrices de la Fédération Autonome des Syndicats dePolice (FASP) en 1969, fédération qui domina la scène syndicale jusque dans le milieu des années 1990.

Laurent Mucchielli : les questions de sécurité sont devenues hautement politiques au sens de politiciennes. Et ça ne va pas s’arranger dans les mois qui viennent car nous entrons progressivement dans la campagne pour les prochaines élections présidentielles. Nous aurions pu en parler à la fin de l’entretien mais je crois que vous avez envie de dire d’emblée comment vous vous situez dans ce débat.

Stéphane Liévin : Je tiens tout d’abord à préciser que je fais bien la différence entre « discours sécuritaire » et « politique sécuritaire ». En effet, dans mon esprit, la politique sécuritaire est la politique mise en place par un pouvoir politique à un moment donné pour tenter de régler les problèmes d’insécurité. En revanche, ce que je nomme « discours sécuritaire » est le discours selon lequel la police est la seule capable de régler les problèmes d’insécurité, et qui met donc l’accent sur les seuls acteurs de la sécurité (police, gendarmerie, justice). On peut également parler de discours « ultra-sécuritaire » ce qui est un doux euphémisme au regard de la politique prônée depuis 2002 place Beauvau.
Depuis presque trois décennies maintenant, les pouvoirs politiques successifs ont largement emprunté leurs discours sur la sécurité aux quelques universitaires qui se sont intéressés de près à ce sujet. Dévoyant souvent les conclusions de ces chercheurs, ces pouvoirs politiques successifs ont fait leur petit marché dans ces doctrines diverses et variées pour ne garder que ce qui pouvait les intéresser afin de justifier la mise en place de leur vision politique. Ils ont donc tranché, comme souvent dans le vif et sans aucun discernement, en opposant systématiquement deux notions pourtant reconnues par les professionnels de la sécurité comme complémentaires : prévention et répression.

Le discours de gauche en la matière passait auparavant (et sans doute encore aujourd’hui) pour un concept compliqué n’étudiant systématiquement que les solutions préventives et faisant passer la police pour un groupe de dangereux opposants à la démocratie. Le fait de vouloir s’intéresser davantage aux causes de l’insécurité (causes sociales, éducatives, économiques, sociologiques...) qu’à ses conséquences passait pour une permissivité inacceptable. Les événements de Mai 1968 ont d’ailleurs participé à cette idée selon laquelle « les gauchos » étaient les ennemis de l’ordre et de la sécurité.

Ce n’est sans doute pas pour rien que Nicolas Sarkozy, tout au long de sa campagne, a voulu trancher le débat en simplifiant les choses par la déclaration suivante : « moi je suis du coté des victimes et pas de celui des auteurs ». Cette phrase, prononcée à de nombreuses reprises au cours de ses meetings, consistait à répondre aux attaques sur son bilan au Ministère de l’Intérieur et à discréditer la gauche en la matière. Habile manipulation je dois le dire puisqu’elle a fonctionné à merveille. En outre, les déclarations sur les évènements de Mai 1968 auront parachevé cet amalgame entre la gauche et le désordre. Il s’agit d’un concept nouveau qui tend à déplacer les curseurs dans l’esprit collectif. Ainsi, les travailleurs ne peuvent plus demander des comptes au patronat ou aux pouvoirs publics mais aux chômeurs. En matière d’insécurité c’est la même chose. Il ne faut plus solliciter d’explication auprès du Ministère de l’Intérieur mais auprès de la gauche laxiste systématiquement du coté des voyous.
Pour les discours de droite, il n’est jamais question de répression sans prévention. Mais il faut bien reconnaître que, dans les faits, la politique sécuritaire imposée par les ministres successifs de ce bord a souvent fait la part belle à l’aspect répressif des choses évoquant l’aspect préventif uniquement comme alibi d’une répression tous azimuts. Du « il faut terroriser les terroristes » à « la racaille » en passant par l’épisode des nettoyeurs haute pression, le catalogue des formules à l’emporte-pièce a été largement utilisé. Les quelques collègues qui se sont laissés prendre à ce discours sécuritaire en se pensant « couverts » par leur ministre de tutelle ont souvent payé leurs illusions au prix fort. Ce ministre, lorsqu’un fonctionnaire de Police monte les marches du Palais de Justice où il est convoqué pour des faits de violences dont la légitimité est remise en cause par exemple, est dans son bureau, face aux caméras, jurant que des sanctions exemplaires seront prises contre les auteurs des « bavures » ! Quoi qu’on en dise, le discours sécuritaire a son pendant disciplinaire toujours implacable. Ceux qui, comme moi, siègent ou ont siégé en commission de discipline le savent et le remarquent bien aujourd’hui. D’un coté on met la pression aux policiers pour qu’ils obtiennent des résultats rapides et productifs en matière statistique et, de l’autre, on tape sur la tête de ceux qui, par zèle certainement, par idiotie quelquefois et hélas même par conviction politique à d’autres reprises, franchissent la ligne déontologique.

Lire la suite de cet entretien sur notre site Internet

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires
Très intéressant! Merci pour ce témoignage