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Billet de blog 26 juin 2022

Monsieur Friot, vendez la sécurité sociale aux patrons !

Bernard Friot a théorisé l’idée du salaire à vie et appelle à détruire le monde capitaliste à partir de ce déjà-là imposé par les luttes sociales unitaires des travailleurs. Alors appliquons sa méthode. Nous savons tous à quel point c’est une épreuve difficilement soutenable pour le capitaliste que de devoir acquitter le coût du travail : vendons-lui l’idée de le socialiser.

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Le principe est simple : de même que le malade qui se rend chez le médecin n’a pas à payer sa consultation, le patron qui créera l’emploi n’aura pas à payer son salarié : à tout emploi créé, la société paye le salaire à hauteur du SMIC. Donc ne coûte aux entreprises qui prennent des risques que la part du salaire supérieure au SMIC. Bien sûr comme il n’y a pas d’argent magique, il faut bien financer cette manne à plusieurs centaines de milliards d’euro par an. Comme c’est une nouvelle caisse de la Sécurité Sociale, elle se finance naturellement selon la même méthode : cotisations sur les revenus des facteurs de production. Plus précisément l’assiette comprend évidemment les salaires et les dividendes mais aussi tous les revenus indirects : stock options, avantages en nature comme les voitures et les appartements de fonctions, les rachats d’action,... et tout ce que le très compétitif secteur financier pourra inventer. En fait pour simplifier on peut dire que la base imposée est la valeur ajoutée produite. Avec une assiette aussi large, le taux de cotisation restera à des pourcentages très raisonnables. Et n’oublions surtout pas que l’argent prélevée ainsi aux patrons est intégralement reversée aux patrons, donc à un niveau global l'opération est monétairement neutre.

On fait ici une première trahison aux principes de la Sécurité Sociale : des cotisations qui ne reposent que sur le salaire afin que seuls les salariés soient légitimes à l’administrer. Mais cette sanctuarisation est une illusion, car elle ne peut s’imposer à tous sans la loi de l’État et le patronat arrive très facilement à corrompre des syndicalistes pour qu’ils sabotent cette œuvre. Si l’on assure le risque du coût du travail, les syndicats patronaux sont tout à fait légitimes à cogérer cette caisse et pour une fois les tensions apparaîtront entre eux car ce sont eux les bénéficiaires de ce partage : les intérêts des artisans, des PME et des firmes internationales sont antagoniques. Les salariés sortent enfin d’une guerre à laquelle ils ne veulent pas participer : celle de la concurrence à outrance entre les démiurges schumpétériens. Et ils pourraient surtout l’instrumentaliser à leur plus grand profit. Mais gageons que si les généraux entrepreneurs devaient se retrouver en première ligne, faute de chair à canon prolétaire, ils réclameront aussitôt l’armistice.

Peut-être faut-il même encore élargir l’assiette au chiffre d’affaire pour accroître ces dissensions et avoir un vrai partage de la richesse entre les industries fortement capitalistiques et donc à haute productivité et les industries faiblement capitalisées mais donc qui emploient beaucoup de main d’œuvre, pas forcément peu qualifiée, au contraire. Et pour assurer la cohésion de la société, il est tout à fait juste de partager la productivité entre les différentes entreprises, car tous les secteurs ne sont pas pareillement machinisables : comment mécaniser une coupe de cheveux, une consultation médicale… ? Or sans partage de la productivité, on produit nécessairement de fortes inégalités ou bien certains métiers seront abandonnés s’ils ne permettent pas de vivre. Or ce ne sont pas pour autant les plus inutiles, comme les services à la personne.

On peut craindre que les prestations sociales salariales seront si élevées que le chef d’entreprise ne sera pas incité à investir pour accroître la productivité des nouveaux emplois. On pourra pour une fois s’en réjouir, car l’on veut créer le maximum de postes et réduire l’empreinte écologique d’une mécanisation excessive, mais il faudra s’assurer a minima que ces nouveaux emplois ne soient pas pénibles. En dernier ressort, on pourra toujours y parvenir en réduisant le temps de travail, ce qui créera encore plus d’emplois.

Cette énorme caisse de redistribution n’est-elle pas qu’un sophisme qui élude qu’elle sera entièrement financée par les entreprises. Si cela résout le chômage, elle grèvera leur compétitivité. Certes elle en changera les termes, car il n’existe pas de compétitivité absolue : elle est toujours relative à un contexte légal, culturel, scientifique, naturel… Mais globalement l’entreprise France sera bien plus compétitive sans chômage qu’avec. Car les chômeurs sont une charge : on ne peut pas les laisser mourir de faim. En plus ils sont en moins bonne santé. Et la précarité sociale engendre la violence. Donc en plus d’être improductifs, ils coûtent à la société en soignants, assistance sociale, police,… Comment imaginer qu’une armée où la moitié des bataillons creusent des trous et l’autre moitié les rebouchent puisse être plus compétitive qu’une armée où tous les bataillons œuvrent de la pelle dans le même sens.

Pour les réservoirs à neurones libéraux de toutes chapelles, un tel choc d’offre ne pourra que supprimer le chômage. Si cela ne coûte rien d’embaucher, les patrons vont embaucher à tour de bras. De même que si la nourriture était gratuite, tout le monde en mangerait sans cesse à en perdre le sens de la vie. On aura la réalisation parfaite du phénomène de passager clandestin qu’ils chérissent tant : le patron qui embauche bénéficiera de plus de force de travail gratuitement, le coût étant supporté par l’ensemble des entreprises, et par ses concurrents en particulier.

Mais selon les économistes de cour, la loi de l’offre et de la demande commandant l’économie aussi implacablement que la première loi de la thermodynamique contraint le monde naturel, il faut naturellement réguler le montant de la prestation sociale versée : elle doit augmenter en période de fort chômage et diminuer en période de plein emploi. Ils imposeront aussi la suppression de l’assurance chômage afin que les chômeurs n’aient plus le choix de la farniente. Accordons-leur cette marotte ignoble. Après tout si l’on est au plein emploi, l’assurance chômage peut n’être réduite qu’à indemniser les chômeurs que pendant trois mois pour parer au chômage frictionnel inévitable. Enfin, comme ils adulent les hauts salaires et haïssent les bas revenus, ils demanderont à ce que la prestation risque salarié ne soit pas un forfait par emploi mais proportionnelle au salaire de cet emploi. On pourra aussi leur concéder cette proportionnalité mais uniquement jusqu’à des salaires de 3 fois le SMIC.

Et pourtant les adorateurs des prix ignobles d’économie d’une banque scandinave n’en croiront pas leur théorie, car dans la mystique libérale, le plein emploi ne doit advenir qu’au paradis, que le lendemain du jugement dernier, surtout pas avant : il ne peut y avoir de science économique qu’à la condition de cette téléologie. La comptine germaine « Les profits d’aujourd’hui, […] sont les emplois d’après-demain » et la théorie du ruissellement le disent crûment : le plein emploi est toujours pour après, jamais pour maintenant. Sur Terre, le seul destin qui vaille est la vénération absolue des créateurs de richesses. Ils avaient été aliénés durant la période de l’esclavage car ils devaient pourvoir aux besoins de leurs esclaves et même payer une milice pour châtier ceux qui ne voulaient plus être à leur charge. Ils sont enfin libérés de ces contingences navrantes grâce au capitalisme qui leur permet de fixer unilatéralement le montant des charges salariales et d’être pleinement reconnus socialement par les subventions étatiques payées par ces salariés qui leur doivent d’être contribuables. L’on a même découvert cette dernière décennie, contraint par les loyers négatifs de l’argent, qu’il était possible aux banques centrales de leur déverser des trombes d’argent via les marchés financiers, ce qui devrait à terme leur épargner l’étape chronophage de destruction de la nature pour créer de la richesse. C’est la réalité la plus radieuse que le sort de l’humanité repose sur ces dieux vivants, que l’on reconnaît simplement par le fait qu’ils sont riches, immensément riches, toujours plus immensément riches et d’une morale supérieure qui réprouve ces pauvres qui ne se sont jamais trouvés d’utilité sociale que la modeste proposition swiftienne de vendre leurs enfants comme viande de boucherie. Pour sauver cet Olympe capitaliste, les économistes orthodoxes reprendront sans aucun scrupules les arguments de leurs ennemis keynésiens qu’ils honnissent pourtant jusque dans leur tombe où ils se retournent sans repos pour les maudire encore et encore.

Car selon les rabats-joie d’économistes hétérodoxes, cette généralisation du déjà-là aux forces vives de la nation n’aura aucun effet. L’entrepreneur, n’aimant pas les risques, ne va pas embaucher des personnes supplémentaires si le carnet de commandes ne le nécessite pas. Or cette mesure n’agit pas directement sur le niveau de la demande globale. Néanmoins il existera toujours des entreprises où les cadences imposées aux salariés sont très dures. Celles-ci auraient tout intérêt à embaucher pour un coût quasi-nul. Les ex-chômeurs auront alors enfin des revenus décents qui leur permettront d’intégrer la société de consommation. Cela augmentera le carnet de commande des autres entreprises et par effet boule de neige la production s’accroîtra exponentiellement pour se stabiliser au niveau du plein emploi. Et l'on rechute une nouvelle fois dans le bonheur à long terme, jamais avant le cimetière.

Mais il y aura surtout un autre effet beaucoup plus puissant et rapide. Toutes les entreprises qui ont délocalisé leur production pour dégager des dividendes mirobolants devront cotiser beaucoup plus qu’elles ne recevront de prestations et de plus les salariés français qui avant n’étaient pas compétitifs face aux salaires de misère versés dans les pays pauvres, le redeviennent subitement. Donc on va avoir un effet d’éviction et de relocalisation. À demande globale identique, on va bouleverser la compétition internationale entre travailleurs. Comme nous allons grandement en profiter, il serait juste d’aider les pays que nous avons économiquement colonisé et qui vont en pâtir. Ce ne serait finalement qu’une politique bénéfique pour tous : la protection de l’environnement impose une économie locale et selon Keynes, il n’y a d’économie qui vaille que d’économie nationale : elle seule permet le développement endogène et le progrès social. Les échanges économiques internationaux doivent être réduits essentiellement aux besoins impossibles à satisfaire autrement.

En fait ce phénomène d’éviction va aussi accroître la demande globale car on va remplacer des salaires très faibles des pays pauvres, par des salaires faibles des pays occidentaux qui sont au moins 4 fois plus élevés et cela en leur redistribuant l’argent des hauts revenus et de l’épargne rentière et spéculative. Donc cette éviction des pauvres des pays pauvres par les pauvres des pays riches va quand même accroître la demande globale, pas seulement au niveau national, mais aussi à l’échelle mondiale.

Pour les rares qui peuvent le savoir, cette sécurité sociale du risque employeur est en fait une interprétation avec les mots de Friot de la redistribution interentreprises de Benoît Borrits. D’ailleurs si vous voulez avoir des chiffres sur les montants en jeu , lisez son analyse. Mais c’est aussi une trahison totale de son idée de salaire socialisé. Car Bernard Friot ambitionne par les caisses d’investissement de se débarrasser des capitalistes, or ici ils sont les intermédiaires indispensables qui vont redistribuer le salaire du plein emploi. Quoique. Le plein emploi est lui-même un déjà-là : quand dans les années soixante on avait le plein emploi, les salariés étaient intenables : n’ayant peur du chômage et le patron ne pouvant qu’insuffisamment faire appel à la main d’œuvre immigrée, les grèves étaient victorieuses. C’est donc via le plein emploi que l’on sait que l’on pourra imposer aux patrons les caisses d’investissements.

Les grands capitalistes ne seront pas dupes de cette ruse grossière : ils savent que leur jouissance dépend viscéralement de la misère sociale et ils s’opposeront à tout prix à toute politique de plein emploi. Mais comment ceux qui affirment être les seuls créateurs de richesses et d’emplois se tireront de cette contradiction ? Ce sera d’autant plus difficile, que l’énergie reine de l’or noire se tarissant, il faudra de nouveau employer de plus en plus de monde pour maintenir un niveau de production matériel minimal pour une vie confortable.

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