Retour de Clamecy

Comment sait-on qu'un événement fera date? Seule l'histoire le dira. Récit d'un lancement de campagne en province, un certain samedi 4 septembre.

Mes amis avaient loué une voiture au départ du parking Méditerranée de la Gare de Lyon. J’avais un temps hésité à partir la veille, en train, à Nevers. J'aurais passé la nuit dans la maison construite par mes arrière-grands-parents, et, le lendemain, j'aurais pris le car sillonnant la Nièvre jusqu’à Clamecy, par une route parallèle à l'ancienne ligne de chemin de fer qui reliait jadis la capitale du département à la ville de Romain Rolland.

Sortie de parking à 10h30. Après un trajet ensoleillé et une étape dans une auberge de la rue Saint-Pélerin, à Auxerre, à l’heure où commençait à se former le rassemblement des anti-pass, la voiture se gare au parking de la jonction de l’Yonne et du canal du Nivernais. Clamecy me fait aussitôt l'effet d'une ville nivernaise typiquement charmante. Il est un peu plus de 15h et nous avons encore une petite heure devants nous. Nous marchons tous les trois le long du canal pour nous dégourdir les jambes avant de nous diriger vers le centre bourg et sa mairie. La salle de trois cents places où Arnaud Montebourg doit commencer son discours est pleine et nous restons sur le parvis, à une distance raisonnable des hauts-parleurs qui  retransmettent, en guise d’introduction, “Que je t’aime”. Le candidat arrive mais repart aussitôt pour refaire son entrée, quelques instants plus tard, accompagné par les journalistes qui couvrent l’événement. La vie politique est un spectacle permanent et la présidentielle son festival de Cannes.

Je retrouve sur le parvis de la mairie un autre ami parisien qui a lui-aussi des attaches nivernaises et vient d’arriver par un des rares TER reliant Clamecy à la capitale. Le discours dure une quarantaine de minutes. Nous sommes d’accord avec les grandes lignes du programme du candidat du made in France et désormais de la remontada. Relocaliser la production, favoriser le repeuplement des petites villes, sortir la tête du gouffre de la mondialisation économique et du noeud coulant européen. Une certaine idée de la France et une autre idée de l’Europe, en quelque sorte. Surtout, à mon sens, le début de cette remontée par l’inscription dans notre constitution de la préséance du droit national sur les directives de l’UE, pour que la France ne soit pas moins souveraine que ne l’est, par exemple, l’Allemagne, déjà dotée d’un tel principe constitutionnel. Certes, il n’est pas question de sortie de l’euro, mais, comme l'a bien établi Emmanuel Todd, présent à Clamecy pour soutenir Montebourg, “alors que l’échec de l’euro est avéré, l’opposition à l’euro s’est écroulée”. Commençons donc par une remontada constitutionnelle, et prions pour la chute de l’euro, pensé-je. Après tout, puisque la monnaie unique est en réalité un dogme méta-économique de type religieux, sa fin viendra sans doute d’une nouvelle religion civique, elle-même fondée dans les anciennes croyances françaises en la nation et la démocratie. Ou bien, plus probablement, d'un choc externe. 

Le discours du candidat s’achève sur les nouvelles cathédrales à bâtir, avec une citation de Saint-Exupéry. Au-dessus de nous, à une trentaine de mètres du parvis, se dresse le clocher de la collégiale Saint-Martin que l’on peut voir, dans un journal d’actualité cinématographique du 11 janvier 1945 conservé par l’INA, veiller sur le cortège funéraire de Romain Rolland. Ce document d’archive intitulé “Deux hommes sont morts” met en parallèle la vie du grand écrivain pacifiste et celle du Colonel Fabien, toutes deux interrompues, à quelques jours d’intervalle, à la veille du nouvel an 1945. Le speaker de l'époque cite les mots ultimes du dernier livre de Romain Rolland, une biographie de Charles Péguy: “Battre comme un seul coeur”. Le bruit de fond de la communication politique ou compol, comme l’appelle notre époque paresseuse et pressée, semble anéantir cet humanisme et ce lyrisme d’un autre temps, en faisant surgir de ma mémoire le slogan de campagne du parti socialiste à la précédente présidentielle : “Faire battre le coeur de la France”. Se faire battre surtout, en l’occurrence.

Le discours terminé, la salle Romain Rolland de la mairie se vide de la foule des soutiens de Montebourg et des journalistes, téléportant l’espace d’un instant un morceau de Paris, à la frontière des 7e et 6e arrondissement, aux portes du Morvan. C’est à ce moment précis que se pose pour moi la question de l’événement historique que nous sommes en train de vivre ou non. La jonction de la Fondation Jean Jaurès et de la France périphérique aura-t-elle lieu? Des Gilets Jaunes peuvent-ils voter Montebourg? Peut-il venger Florange? “La remontada de la France” est-elle possible?

Le trajet du retour est parsemé de quelques averses qui provoquent de grands arcs-en-ciel, et l’entrée dans Paris se fait sans difficulté. Il est dix heures du soir quand nous ressortons du parking Méditerranée. La journée a été bonne.

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