La Garde de nuit (Réparer les soignants): Acte V - L’eau / Epilogue

En pleine crise des urgences et de l’hôpital, voici un éclairage cru sur la souffrance physique et psychique des soignants dont la vocation et la survie sont menacées. Comment s’en sortir par soi-même quand on se croit isolé? Comment «réparer» ceux qui consacre une grande partie de leur vie à réparer celle des autres? En commençant par leur dire: vous n'êtes pas seuls, nous vous aimons.

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Premier Acte - La pierre

Deuxième Acte - Le sang

Troisième Acte - La glace

Quatrième Acte - Le feu

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La fontaine du Vaucluse - La Sorgue - Terre natale de René Char. © L Thines La fontaine du Vaucluse - La Sorgue - Terre natale de René Char. © L Thines

 

 

Cinquième Acte :

 

L’eau

 

(ou comment l’Amour et la poésie peuvent nous sauver.)

 

 

Destin et catharsis

 

Nos destinées ne se résumeraient-elles qu’à batailler, courir puis mourir sur le fil de la dague du quotidien, tranchant argenté fouillant la chair bleue de nos apnées ?

Etions nous condamnés à accepter sans résistance nos peines capitales ?

Ainsi, dans la piètre satisfaction de mes inspirations insomniaques, naquit l’espoir insensé que cette Consomption puisse à son tour faire naître autre chose. Autre chose qui porte et sublime. Autre chose qui puisse nous sauver.

Et les mains salvatrices déposèrent les armes pour se mettre à tisser cette oriflamme manuscrite portée par quelques pages impies dévouées à leurs saigneurs.

Broder la mémoire.

Epargner ma vie.

Réparer les soignants.

 

D’une Tour à l’autre

 

Mes sept chevaux blancs affolés cavalcadent éperdument, naseaux d’échappement et crinières au toit ouvrant, de la Tour Minjoz,

Par delà

La plaine du château de Montferrand,

Les brumes de la Brème,

Les douves du Doubs,

Les louves de la Loue,

Les orcs de l’Orain,

L’aire de la vouivre,

Les impasses reculées,

La falaise de Château-Châlon,

Les maléfices de la jument verte,

Le seuil de la Seille,

L’antre de la grange rouge,

Le val de la Vallière,

La poussière de la Durlande,

Le saut de la Saône,

Les sangsues de la Leschère,

La fosse du château des Allymes,

Les surins du Suran,

Les hallebardes de l’Albarine,

Les nains haineux de l'Ain,

Les mouches folles de la Mouge,

Les griffes de la petite Grosne,

Les coutelas de l’Ardières ,

Le puits du canal de Miribel,

Les nixes de l’Ozon,

Les ombres des Claires,

Les éblouissements de l’Argentelle,

Les hydres de l’Isère,

Les tourbillons du Rhône,

Les galeuses de la Galaure,

Les mortes d’Aigues,

L’étang vaseux de la Berre,

Le péage de la garde Adhémar,

Les crimes de la majesté du Lez,

Les meurtrières de la forteresse de Mornas,

Les noyades de l’Ouvèze,

Les méandres de la Durance,

Les traits acérés de l'Arc,

Pour carrosser mon âme là haut, dans le mistral du château de Ventabren, sous la Tour de Jeanne, ma bien-aimée.

 

La bise et le mistral

 

Il est de retour l’enfant du Pays, le petit page blond platine, aux yeux purs, qui portait des oriflammes tressées de fleurs de lavandes et de coquelicots sous les rires et les quolibets.

Il est de retour l’enfant du Pays, l’écuyer au crin alezan qui te faisait tourner sur son dos, toi, son amazone noire et rebelle à toutes ses avances.

Il est de retour l’enfant du Pays, le chevalier brun, qui faisait tomber les belles de sa monture folle et indomptable, la souffrance utérine ferrougée à la croupe.

Il est de retour l’enfant du Pays, devenu saigneur, dans son armure de défiance poivre et sel, pourfendeur d’hydre vasculaire, trancheur de cœurs tendres, âme sombre et solitaire.

Il est de retour l’enfant du Pays, nu de toute protection et décharné de ton Amour, près de l’amandier de la fontaine. Il t’offrira à nouveau sa nuque, pâle sous les crocs du soleil, là, au beau milieu de l’escalier d’azur s’envolant vers la Tour de Jeanne.

Il est de retour l’enfant du Pays, les genoux crucifiés sur les pavés brûlants et les yeux pénitents sur la vallée tremblante. Un bouquet de roitelets et de cigales pour seul témoin, il t’implorera d’allumer aux braises encore rougeoyantes, les flambeaux de l’hymen pour embraser votre pinède, aux vents de vos deux âmes folles.

 

Grand-halte à la Source

 

Dès le petit matin, Jeanne et moi. Ici.

Tout est assourdissant. Les martinets noirs, qui titubent et hurlent dans les ruelles, comme une garnison d’italiens ; la Sorgue, encore grisée par sa nuit qui chavire sous les ponts la ville entre ses bras ; les rossignols carabins qui se disputent en chemin la primauté du tumulte.

Tout est étourdissant. La verdure, prégnante, qui monte en sève fraîche de la rivière chlorophylle comme une transfusion d’algues et de nénuphars à la cime des arbres ; la Nature, puissante, qui partout éjacule, exulte et éventre la terre, vibrante sous mes pieds ; le soleil d’azur, vertigineux, qui pique de la Tour du château de Cavaillon dans les cascades de rochers.

Au bout de ce val clos, on exhume soudain ce silence, étrange comme la mort, incisé seulement par les ailes et les cris de sinistres choucas dépeçant des trous de falaise, et deux arbres décharnés, ancrés au sol aride par des squelettes de racines inhalant la poussière.

Il faut continuer à disséquer plus avant pour voir surgir l’inespéré. Au fond de la noirceur thoracique du gouffre, repose un précieux cœur d’émeraude. Et toute la vie est là, patiente, limpide et belle au creux même de ma sorgue. Et tout ton Amour est là, réel, vert et battant, à même notre Sorgue. Ma résurgence mentholée.

De la Provence à l’Est, j’emporte dans mon carrosse, piégés au toit ouvrant, le souvenir de la chanson bleue des cigales et le parfum de fièvre des deux corps enlacés d’une fleur de lavande et de troène.

Ressourcé de son amour, je remonte à l’essence de ma mission. Chevalier Hospitalier.

  

Ode

  

Soignant obstiné aux urgences de la vie

De temps en temps, laisse jouer le sort. 

 

Tisserand minutieux de la chair des autres

De temps en temps, laisse errer la vie.

 

Chevalier au champ de bataille Hospitalier

De temps en temps, laisse gagner la mort. 

 

Chevalier du gué

 

Nouvelle prise de quart sur le chemin de ronde de la forteresse hospitalière. Brise-glace de nos nuits de solitude ou glacier mélancolique qui charrie impassiblement nos carcasses de patients, de soignants et finit par engloutir nos vies.

Recoudre, réparer, suturer, retisser la vie des autres mais aussi la nôtre avant que la cloche d’alarme du désespoir ne sonne en nous l’invasion de la folie.

Être une sentinelle, parmi d’autres, sur l’enceinte de la Tour, qui veille, et la nuit et le jour, sur la cité et ses alentours.

Demeurer simple passeur, sur le fleuve de la ville, qui repêche les blessés et accompagne les trépassés dans leur Traversée.

 

La cathédrale

  

Ces mains, qui gravent cette poésie, nous ont sauvé la vie.

Ces mains, qui caressent l’Amour, nous maintiennent en vie.

Ces mains, qui épargnent des vies, redonnent sens à notre vie.

Nos mains blanches jointes. Notre cathédrale des miracles.

  

Dragon blanc - Hélicoptère du SAMU Dragon blanc - Hélicoptère du SAMU

  

Epilogue

 

L’albinos

 

Mon esprit, dans la brise tiède et rosée du soir, tourne sur sa feuille, tout autour de l’esplanade, pareil à un sylphe sage chevauchant son pégase au carrousel de vent.

Le gonfalon rayé rouge et blanc de l’héliport se gorge aussi de cet air moelleux, comme d’une guimauve qu’il saisit au vol pour gonfler ses joues, tel un lampion de foire qui tente de s’arracher à son mât de cocagne.

Harassée par sa journée à courir après les nuages, la vouivre sommeille allongée sur le bitume. Quelques fumeroles s’échappent encore par ses branchies. Ses nageoires fines et noires s’affalent pesamment sur sa peau d’écailles blanche aux reflets bleus et jaunes, luisante au soleil couchant.

Dans la pénombre qui enveloppe toute âme, le temps suspend son vol au pied de la Tour.

Mais soudain ses yeux vairons s’éclairent. Elle tressaille, elle s’étire, elle respire bruyamment, et pataudement, met en branle ses pales sombres. Elle lévite un instant, semble reculer au dessus de la piste aux étoiles, puis s’évapore – pfuit – au fond de la nuit noire.

Alors, on entend, aux confins du Jura, le tocsin qui résonne.

 


Glossaire

Dragon jaune :hélicoptère de la sécurité civile du Doubs, jaune flanqué de rouge aux hélices noires

La Tour :groupe hospitalier Jean Minjoz du CHRU de Besançon.

Péristaltisme :ensemble des contractions permettant la progression du contenu intestinal.

La Plaine :Planoise, grande cité HLM au pied du CHRU de Besançon.

Crécerelle :petit faucon à la livrée brune sur le dos et beige sur le ventre, à la tête grise bleutée, à l’œil noir cerclé de jaune surmontant une moustache noire et aux serres jaunes.

Malformation artério-veineuse :peloton d’artères et de veines malformatives regroupées en nidus et responsable d’hémorragies cérébrales.

Fistule artério-veineuse :connexion malformative directe entre les artères et les veines sans nidus interposé.

Chevalier Hospitalier :moine-soldat de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem.

Immixtio manuum :temps de la cérémonie d’hommage où le vassal jure fidélité à son seigneur, ce dernier prenant alors ses deux mains jointes dans les siennes.

Liquide méningé :liquide cérébro-spinal qui baigne l’ensemble du système nerveux central, typiquement d’aspect « eau de roche ».

Méningiome :tumeur en général bénigne de la dure-mère méningée, membrane épaisse enveloppant le cerveau.

Rachis :colonne vertébrale.

Gliome, glioblastome :tumeurs primitives du cerveau.

Epineuse :processus osseux en arrière de chaque vertèbre et qui fait saillie sous la peau.

Anatomo-pathologie :branche de la médecine qui étudie la structure cellulaire des tissus, en particulier des tumeurs.

Drop-zone :zone sécurisée prévue pour l’atterrissage des hélicoptères.

Electrocardiogramme :tracé représentant l’influx électrique du cœur.

Respirateur:appareil mécanique permettant d’assurer la respiration artificielle des patients dans le coma ou victime de défaillance cardio-respiratoire.

Scope :appareil électronique permettant de mesurer les constantes vitales.

Scanner :appareil d’imagerie médicale utilisant les rayons X et permettant d’obtenir des images en coupes ou en trois dimensions du corps humain.

Cautère :technique chirurgicale ancienne de cicatrisation utilisant la brûlure.

Raptus :impulsion soudaine, violente et irrésistible poussant un malade à commettre un acte grave.

Adrénaline :hormone excitatrice du système cardio-vasculaire.

Stimulation lumineuse intermittente :technique utilisée pour diagnostiquer l’épilepsie en déclenchant des ondes électriques anormales ou des crises convulsives.

Scialytique :lampe puissante utilisée dans les blocs opératoires.

Homéostasie :maintien par l’organisme des constantes vitales proches de la normale.

Ether :gaz anciennement utilisé pour l’anesthésie générale.

Epreinte, ténesme : fausse envie douloureuse d’aller à la selle et contraction spasmodique et douloureuse du sphincter anal

Fécalome :concrétion importante de matières fécales dans l’ampoule rectale.

Anencéphalie :absence de tout ou partie de l’encéphale

Ecrasement :technique chirurgicale ancienne permettant de sectionner les tissus sans effusion de sang.

Asthénie :fatigue profonde de l’organisme.

Moraine :roches charriées par un glacier.

Sérac :bloc gigantesque de glace.

Moulin :puits profond creusé dans un glacier.

Bédière :torrent parcourant la surface ou la profondeur d’un glacier.

Surrénale :glande sécrétant les hormones du stress (adrénaline, cortisol).

Surge :avancée et fonte anormalement rapide d’un glacier.

Sandur :plaine d’épandage d’un glacier après son retrait.

Bloc erratique :rocher transporté à distance et laissé en place au retrait d’un glacier.

Scoliose :déformation dans les trois plans de la colonne vertébrale.

Hyperesthésie :sensibilité exagérée ou anormale des téguments.

Auto da fé :« acte de foi » demandé à l’accusé dans la procédure d’Inquisition avant, parfois, de l’emmener au bûcher.

Carabin :soldat armé d’une carabine harcelant ponctuellement l’ennemi, chirurgien et par extension, étudiant en médecine.

Dragon blanc (l’albinos):hélicoptère du SAMU de Besançon, blanc flanqué de bleu et de jaune aux hélices noires.

 


Bibliographie:

- Cubes poétiques (Lignes de vie), Editions de L’Harmattan, mai 2019 Cubes poétiques - éditions Harmattan.fr

- La vierge au loup (Récit d’un psychopathe), Editions Aethalides, nov 2019 La vierge au loup - Aethalides.com

BlogLe poème de Lorenzaccio

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