La Garde de nuit (Réparer les soignants) Acte I - La pierre

Ce recueil retrace la descente aux enfers d'un soignant hospitalier: écrasé entre charge de travail et charge mentale, écartelé entre vœu d’Hospitalité et course à la rentabilité. Comment survivre dans cet univers médiéval, fascinant, complexe, beau et violent. Et comment résister lorsque la perte de sens prend parfois le dessus sur la vocation? - Prologue et Acte I - La pierre

Le dragon jaune Le dragon jaune

 

Prologue

Quand le dragon vole.

 

Long soir d’été.

Un dragon insomniaque, déterminé, détonnant et oblong, escarboucle lumineuse au front, escalade en flammes rouges et vertes l’à-pic de mon jardin d’étoiles avant de se jeter à l’assaut du fleuve.

Tournesol guerrier saigné au flanc, il tourne ses pétales au son doux et velouté d’un elfe recrachant sottement sa soupe de lamier blanc.

Là-haut, il découpe de ses pales la voie lactée. Elle retombe en goutte-à-goutte d’étoiles filantes dans les veines de l’être qu’il porte au ventre, bien loin du sol, au delà de la forêt des ombres.

Cette âme pâle et souffrante, heurtée et paralysée comme cette lune d’été, il l’a gobée sur la plaine, au milieu des tôles froissées. Il la régurgitera bientôt sur l’esplanade ronde de la Tour des miracles.

Ici, l’air du soir, à nouveau calme, se recouche. La Garde veillera d’un œil intranquille sur le silence des remparts de ma nuit.

Au cœur de mes rêves, un écran s’embrase de bleu et alors monte l’alerte…


La Tour de pierre La Tour de pierre

 

 

Premier Acte 

La pierre

 

La Tour

 

Informe architecturale, elle trône tel une diva sous sa peau criblée par le vitriol des ans. Neuf bourrelets de souffrance seyant sur un fondement au sous-sol tremblant.

Dans ses entrailles grises ou colorées, presque désamiantées, des trachées artères pompent de leurs plèvres encrassées cet air retraité, qu’elles exsufflent par leurs gueules grillagées.

Des veines translucides ramènent, par pulsations rythmées, les capsules de sang étiquetées vers le cœur du laboratoire de la méga cité.

Des barges, poussées par des cygnes bleus, portent les malades et glissent au flux péristaltique des canaux hospitaliers. A la poupe, des gondoliers asservis les guident hypnotisés par leur tablette connectée.

Sur les berges escarpées, on observe la ronde perpétuelle des spectres d’humanité - rose morose, verte de rage, blanche de saignée - qui filent au rythme des machines à pointer. Âmes garrotées puis vidées de leur vocation, encloîtrées entre leur vœu d’Hospitalité et la boulimie de la bête à rentabilité.

Pourtant, aux parois de ses boyaux sombres, on voit encore flamboyer quelques  torches de générosité. En ombres chinoises, donneurs et greffés, main dans la main, échangent leurs amitiés, dans une dernière valse de fraternité.

Ainsi, sous les emblèmes d’Eros et Thanatos réunis, la Tour domine tout : ses saigneurs et ses serfs, ses remparts et ses tourelles. De Planoise en contrebas, toute une volée de passerelles rampe sur son pas.

Les cheminées d’évacuation et les feux sentinelles fument au toit. Aux alentours, les odeurs de chair humaine se mêlent à celles du bois.

Et au crépuscule, le vol immobile d’une crécerelle sonne le glas.

 

Princes du sang

 

A la table ronde des conciliabules pluridisciplinaires, sous leurs armoiries colorées de bistouris ou de cathéters, les saigneurs s’affrontent en joutes orales passionnées, défendent leur maison puis transigent avant d‘emmener leur ost à la bataille.

--- Leurs campagnes : rebâtir les canaux vasculaires, lutter contre l’extravasation et dégorger les plaines inondées ; éventrer les barrages ischémiques, libérer le flux artériel des fleuves et irriguer les aires cérébrales asséchées.

--- Leurs gloires : ligaturer les vouivres anévrysmales, sauver les noyés des lacs sanguinaires, décapiter les hydres artério-veineuses, étouffer les guivres fistuleuses.

--- Leur Sainte Mission: préserver nos corps de l’hémorragie en refondant le calice vasculaire.

--- Leur Saint Graal : vaincre la Maladie, sans verser le sang des blessés ou des morts.

 

Ici, je suis.

 

Ici, je suis chevalier Hospitalier, moine soldat, mercenaire, vassal, dans l’allégeance à la Tour.

Ici, je sais écrire, trancher et recoudre, publier les bans, convoquer l’ost, mener mes troupes, faire fructifier mon fief, et par dessus tout, offrir ma vie au champ de bataille hospitalier. 

Ici, je porte encore l’exhaustion de ces années de combats larvés pour une victoire acérée sur les terres d’un prince noir. Perfidement adoubé chevalier puis homme-lige. Dans l’Immixtio manuum, vassal aux mains choyées. In fine, féal aux doigts broyés, désavoué sous le miroir brisé, emprisonné dans le vertigedes arcanes d’une autre Tour.

L’honneur en étendard et l’exil pour seule survie, je m’exfiltrai in extremis.

Ici, je suis le chevalier errant, vainqueur inféodé venu du Nord, et personne n’imagine le trésor d’énergie vitale dont il m’avait déjà patiemment spolié.

 

Chaque matin

           

Les soleils scialytiques chassent les lunes des néons. La faune ouvrière sort de sa tanière, se faufile et s’active au travers des sentes bordées de  chariots et de matériel. C’est l’heure où les grands fauves vont faire leurs ablutions au creux des cascades d’asepsie chirurgicale.

Chaque jour pourrait être un jour de printemps. Et nos mains heureuses d’enfant joueur, dans la clairière des salles opératoires, feraient voler des papillons en papier d’emballage stérile.

Mais il faut bien passer à l’acte. Rentrer dans le vif du sujet. Et la matière pensante de nos cerveaux, par ces mains prolongée, ouvre et répare les corps de nos frères allongés.

 

Artisan de l’humain (νεῦρον χειρ ουργία - neuro-chir-urgien)

 

Mains fermes de forgerons, elles frappent et soudent le titane aux colonnes écroulées. Mains calleuses de menuisier, elles chevillent et vissent l’os des nuques brisées. Mains appliquées de tuyauteur, elles détectent et calfatent les fuites de liquide méningé. Mains blanches de mosaïste, elles réassemblent les puzzles de crânes éparpillés.

Mains agiles de poissonnier, elles ligaturent et sectionnent les tentacules des hydres vasculaires. Mains féroces de volailler, elles saisissent et étranglent au col les crêtes anévrismales. Mains tranchantes d’équarrisseur, elles excisent et ficellent les chefs aux chairs scalpées. Mains rouges de boucher, elles taillent et s’essuient au bleu des tabliers.

Mains savantes de puisatier, elles forent et drainent le fluide des nappes sous-crâniennes. Mains vigiles d’aiguadier, elles dérivent et assèchent les marais sanguinaires. Mains créatrices d’architecte, elles déroutent et aqueduquent le cœur aux hémisphères désertés. Mains bleues de fontainier,  elles ponctionnent l’eau de roche à la source des lombes.

Mains têtues de maraicher, elles cueillent des méningiomes gros comme des oranges. Mains soigneuses d’horticulteur, elles plantent des électrodes aux noyaux gris des cerveaux. Mains cloquées de cantonnier, elles élargissent et égalisent l’arthrose des canaux rachidiens. Mains vertes de jardinier, elles élaguent ou arrachent des ramées de gliomes cancéreux.

Mains douces de coiffeuse, elles peignent et rasent les cheveux horripilés. Mains patientes de couturière, elles découpent et rapiècent les méninges déchirées. Mains ciseleuses de joaillière, elles attachent des colliers de veines au cou des artères. Mains mauves de lavandières, elles lavent et rincent sous les scialytiques les têtes de leurs victimes.

Mains charcutières au ventre de la bête humaine.

Mains ouvrières dans les rouages de la machine hospitalière.

Mains téméraires aux tréfonds de la Tour.

 
L’apprenti sourcier

 

Deux êtres tremblants, chacun dans leur tranchée, de chaque côté du lit de la rivière blanche qui les sépare. Face tournée au sol, le patient courbe l’échine, se recroqueville en mordant son coussin de misère. L’apprenti sourcier, lui, officie nerveusement et calcule sa trajectoire, méticuleusement.

Une bise glaciale s’abat alors sur la plaine des reins. Tressaillement dans les rangs, au premier bataillon antiseptique. Un drapeau bleu perforé a été déployé. Au centre, on aperçoit une clairière, rose comme un champ de bataille. Cercle d’effroi dans les lombes qui délimite la cible. Raidissement, au deuxième bataillon antiseptique.

Palpation appuyée d’une phalange, humide sous les gants, qui fouille profondément les ligaments. On énumère les épineuses questions. Où est la moelle épinière ? Où trouver la voie ? Où créer la brèche ?

Puis, l’alerte d’une attaque par le ciel et la peur sur les deux fronts. Derrière celui du patient, sonnent les clairons de son instinct de survie. Se réfugier dans les galeries de son courage. Se boucher les oreilles. Fermer les yeux. Serrer les dents. Crisper les poings. Et attendre…

Le bâton aiguisé et brillant de l’apprenti sourcier tremble, tremble, tremble sous la lune pâle. Il lui indique le chemin de la source. Soudain dans le bas du dos de son patient, comme la trace stridente et acérée d’une flèche brûlante. Spasme des muscles paravertébraux suivi d’un fin craquement d’outre.

Ses yeux s’éclairent alors. Son cœur ralentit. Entre ses doigts, la joie fleurit. Dans les mains du nouveau sourcier, l’eau de roche jaillit, pure. De l’autre côté du champ de bataille, on attend encore inquiet l’annonce du cessez-le-feu par l’arrachement de terre de l’étendard de la victoire.

Dernier trismus.

Enfin, on pansera la fine plaie du blessé.

 

Le chêne sacré

 

Elle est là, qui attend tremblante, comme la frondaison sous le vent mauvais, à l’heure du rendez-vous d’annonce.

Elle est là, qui angoisse au creux de ses cernes pour son Homme à l’écorce du crâne scarifiée. Elle pressent le Mal qui lui mange la cervelle, comme la vermine dans l’aubier.

Lui, le grand abatteur d’arbres, autrefois libre comme la forêt comtoise, autrefois puissant comme le chêne millénaire, et à présent, posé las, à son tour, branche ballante, racines instables, fibres cérébrales entaillées, dans ce corps qui penche et menace, comme un arbre vermoulu, sous la cognée du cancer cérébral.

Elle est là, qui s’effondre au coup vil asséné par le coin de la sentence diagnostique: glioblastome, la gale du cerveau qui poussera son Homme au chablis. Condamnation à perpétuité.

Elle est là, qui pleure à nouveau la sève amère, infiltrée dans ses veines depuis la mort du petit, accidentellement noyé durant trente trois lunes. Autre cher de sa chair, tombé et rongé avant elle.

Dans le désespoir, je serre son bois de cœur, tendre et sombre, dans ma main, et nous buvons sa douleur à l’ombre du grand chêne.

 

Sur le fil

 

Encore une journée qui s’achève, dans le bonheur masochiste de ne pas avoir encore touché un seul instant le sol.

Imprudent funambule que je suis, en équilibre, toujours instable, sur le fil à couper le bord de ma vie tendue au travers du gouffre hospitalier.

Encore une journée qui m‘achève.

 

 

Bibliographie:

- Cubes poétiques (Lignes de vie), Editions de L’Harmattan, mai 2019 Cubes poétiques - éditions Harmattan.fr

- La vierge au loup (Récit d’un psychopathe), Editions Aethalides, nov 2019 La vierge au loup - Aethalides.com

BlogLe poème de Lorenzaccio

 

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