La Garde de nuit (Réparer les soignants) Acte II - Le sang

Deuxième acte de ce recueil qui retrace la descente aux enfers d'un hospitalier, écrasé sous sa charge de travail et sa charge mentale, écartelé entre son vœu d’Hospitalité et la course à la rentabilité. Comment survivre dans cet univers médiéval, fascinant, complexe, beau et violent. Comment résister lorsque la perte de sens prend parfois le dessus sur la vocation? - Acte II - Le sang

Premier Acte - La pierre

 

 

Dans les douves de la nuit Dans les douves de la nuit

 

Deuxième Acte :

Le sang

 

 

La grande salle de Garde (publié dans la revue Poésie/Première n°75 dec 2019)

 

Aux tréfonds de la Tour, de grandes portes automatiques se lèvent sur la grande salle de Garde, où règne un chaos de rue médiévale.

Les sonneries et les alarmes hurlent à l’unisson.

On crache, on vomit, on s’évacue dans les écuelles.

Des relents de sueur et d’urine flottent dans les airs.

On pique, on draine, on coud au travers des peaux.

Les malades et les guérisseurs circulent côtes à côtes.

On piétine, on traine, on court dans les couloirs.

Des attroupements se font et se défont de place en place.

On se tient, on se lâche, on s’égare dans le tumulte.

Injonctions et invectives se répondent de proche en proche.

On piaille, on caquète, on aboie au milieu de la foule.

Paroles et insultes se défient de porte en porte.

On s’étreint, on angoisse, on geint dans le cauchemar.

Les brancards et les chariots se percutent dans les allées.

On s’allonge, on dormaille, on se tord sur les banquettes.

Des corps blessés ou morts fuient sous des draps blancs.

On soigne, on miracule, on cataplasme à pleines mains,

La vie et la mort se toisent sans cesse sans sourciller.

On joue, on gagne, on se perd au jeu du hasard.

Le temps et le sang s’écoulent au goutte-à-goutte.

Ici, c’est l’Enfer, jour après jour, depuis qu’Ils ont coupé des ailes dans les hauteurs de la Tour.

 

Les douves de la nuit

 

Aux heures les plus sombres de la route, les douves profondes de la nuit aspirent, dans leurs jabots béants, les esprits enivrés de liberté, pour les empaler à plein poitrail au cœur de leur jeunesse.

Fin de soirée arrosée de sang dans le fossé. Carrosse, vitres et âmes pulvérisées, dispersées, presque encore chaudes sur leur bas côté quand les cavaleries vermeil, azur puis albâtre ont encerclé la place.

Autour de la Drop Zone improvisée sur la plaine, des bannières jaunes fluorescentes  flottent à la croisée des chemins. Au camp, des flambeaux bleus tournent sur eux mêmes, comme plantés dans la pénombre. Le siège a déjà commencé.

Freinage, trajectoire, impact : toutes traces flashées, gravées aux registres de l’accidentologie. Au dehors de la carcasse : deux transis à emballer, embaumer, puis archiver à la rubrique nécrologie.

Au dedans, reste un précieux trésor de chair toujours saignante, amalgamée aux tôles froissées, incarcérée à la geôle d’acier, dont la cisaille pneumatique des sapeurs brisera d’un coup sec la mâchoire.

Des traits d’argent lancés à travers l’aube transpercent le gisant : exsufflation au thorax enflé; sédation lactée aux veines bleutées ; eau cristalloïde aux artères assoiffées ; intubation armée au fond de la trachée ; insufflation éthérée aux bronches rosées.

Les ailes du dragon, poussées à leur pleine puissance, massent l’air et son poitrail au rythme d’un électrocardiogramme. Le corps, pour un instant ressuscité, arrimé à sa vie, s’élève sous le regard ému des soldats puis se sublime en direction du fleuve.

 

La chrysalide rouge

 

Amarrée par son extrémité céphalique à la tubule du respirateur, elle est là qui flotte, paisible, sur le lit blanc de sa rivière.

Posée entre deux eaux. Engluée. Régurgitée au pied de la Tour par le grand dragon, elle attend maintenant que l’on prenne soin d’elle.

Au travers de sa coquille de sécurité rouge, seules les électrodes reliées au scope nous prouvent qu’elle est encore vivante - à l’intérieur.

Pourtant, à l'écran scanner, certains de ses organes sont déjà liquéfiés, sa colonne et son crâne morcelés.

Sous ses enveloppes, au sein du magma de chairs, la métamorphose est déjà enclenchée. Mais subitement, les capteurs affolés nous révèlent qu’elle se vide et s’épuise. En urgence, éventrer sa capsule pour la libérer.

Mettre à nu son organisme. Rentrer dans le vif du sujet. Inciser. Parer, réparer, suturer, écoper les épanchements, calfater les fuites puis le remplir à nouveau pour stabiliser son fluide vital.

A partir de cette matrice originelle opérer sa transformation, afin qu’elle puisse renaître, Autre, à elle-même.

A jamais Autre.

 


Mauvais sang

 

Le vil pressentiment que cette nuit sera la plus interminable de mes nuits de solitude.

Mes anges noires s’amusent et rétractent leurs ailes sous mes pieds nus - catapulté au fossé.

Le flot de bile bouillante, crachée des mâchicoulis de ma déraison, grimpe et lèche déjà mes chevilles.

Panique dans les douves de la Consomption sous le cautère ascendant de la néantisation.

Sur la crête de houle noire, irisée de lune, le raptus repoussé par miracle.

La Garde de nuit bienveille sur moi.

 

Ma route de forêt

 

Dans le sommeil :

Une sentinelle sous la lune compose le tocsin.

Dans le noir :

Emerger et écouter ; télé-imaginer et diagnostiquer ; réfléchir et réagir.

Dans la lumière :

Résurrection. Ablution gelée. Caféine au ventre. Adrénaline aux veines. Propulsion sous le pied.

Dans le noir :

Je m’envole à toute encolure. Je m’efforce à ne pas penser que le pire reste à venir. Au travers de ma route de forêt, il fait noir, tellement noir. Très loin devant, une fleur panneau routière m’éblouit le chemin. Puis une centrifugeuse bleue tente de me dépouiller de la vue. Deux stupeurs phosphorescentes dans les bosquets vampirisent ma vigilance. La stimulation lumineuse intermittente des arbres convulse ma concentration. Par la fenêtre ouverte, la bise glacée gifle tous mes endormissements. Je serre les sapins, le mors et la bride de mon attelage jusqu’aux Hauts-du-Chazal.

Dans la lumière :

Survivant, je dévale la passerelle qui mène aux portes de la Tour où j’accomplirai ma vocation de chevalier Hospitalier.

 

L’hydre du lac

 

Au fin fond de ma nuit - une autre nuit - dans le rêve, dans le noir, un écran vibraphone.

Là-bas, une jeune femme tend la main, sombre, et se noie, dans son lac rouge sang. L’hydre qui l’aspire, patiemment, par le fond, nous attend, lovée dans son lacis d’artères et de veines, prête à rejaillir en cascade vasculaire. Rupture.

Traverser à nouveau ma route de forêt, rejoindre un autre lit, celui de sa rivière blanche.

Aux écrans scanners, chercher la faille. Dans l’arbre vasculaire opacifié, reconstruire son espace. Troisième dimension. Chercher sans relâche et trouver, dans ses branches d’artères et de veines, la trouée d’étoile. Un passage.

Puis sous les pleines lunes du bloc opératoire, lever un scalpel étincelant comme un glaive pour faire reculer la bête immonde.

Aux moteurs électriques forer puis fendre l’ivoire de son crâne. Rompre le barrage. Faire s’écouler le Mal. Cautériser, ligaturer, sectionner, une à une, les tentacules afin qu’elles ne repoussent pas. Enfin, réséquer la tête de la pieuvre. Exérèse.

A l’intérieur de ce cerveau, affronter mes propres ténèbres magnifiées par le microscope, jusqu’à la prochaine aube.

Au petit matin épuisé, près du lac asséché, recueillir cette chevelure d’or et la rincer doucement aux rayons des soleils scialytiques.

 

Quatre pour une

 

Nuit du Soleil, une vie sauvée.

Jour de la Lune, une vie sauvée.

Nuit de Mercure, deux vies sauvées.

Et moi, pâle étoile filante, qui me sauvera ?

 

Equinoxe d’automne

 

Un ovate fit brûler une face de bouc toute la nuit.

Au matin, portée par la fumée indigo, Jeanne m’est réapparue au bord du lac de notre adolescence où je l’avais tant attendue.

Nous étions tous deux réfugiés sur la rive, fuyant l’effondrement de l’hyménée à même la muraille du Temps.

Envolés sur mes sept chevaux blancs, nous avons retraversé la forêt de nos âmes. Dans la clairière, près de la source du poète, nous avons renoué nos racines et nos ombrages, couchés parmi les feuilles sanguines.

Puis, à mon tour, je nous ai abandonnés.

 

Ma crécerelle (publié dans la revue Comme en Poésie n°79 sept 2019)

 

Combien cela m’apaisait de la voir survoler mes plaines hospitalières.

Je l’ai espérée, transi, tout l’hiver, au dessus des parcages blanchis où elle aimait voler, stationnaire, deux faucilles sombres, vibrionantes, découpant les planés.

Je l’ai attendue, frissonnant, tout le printemps, au dessus de la plaine fleurie où elle aimait chasser, sanguinaire, deux touffes rouges agglutinées au jaune de ses serres.

Je l’ai cherchée, brûlant, tout l’été, au dessus des poteaux desséchés où elle aimait guetter, mercenaire, deux larmes de rimmel essuyées au revers de ses joues.

Je l’ai ensuite rêvée, consumé, tout le reste de l’année, au dessus des nuages blancs puis gris où elle aimait s’enivrer, solitaire, deux diamants noirs sertis d’or brouillés d’éther.

Mais, je n’ai plus jamais entendu son cri bleuté, crochu et querelleur.

J’ai alors escaladé, par dépit, tout en haut de la tourelle chrysocale où je savais son nid téméraire, et là, dans une flaque craquelée et brunie, cette vision d’horreur : deux échiquiers de plumes renversés !

Et c’est ainsi que les griffes du malheur fondirent sur la Tour de ceux qui lui avaient coupé les ailes.

 

(à suivre dimanche prochain l'Acte III)

 

Bibliographie:

- Cubes poétiques (Lignes de vie), Editions de L’Harmattan, mai 2019 Cubes poétiques - éditions Harmattan.fr

- La vierge au loup (Récit d’un psychopathe), Editions Aethalides, nov 2019 La vierge au loup - Aethalides.com

 BlogLe poème de Lorenzaccio

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.