La Garde de nuit (Réparer les soignants) Acte IV - Le Feu

Comment la masse de l'iceberg hospitalier lamine nos corps. Comment la souffrance au travail vient nous chercher dans nos failles. Comment faire fondre la glace de notre isolement. Comment ne pas retourner sur nous le feu de notre propre Consomption. Comment survivre et ne pas sombrer. Comment ne pas rejoindre la longue liste des soignants poussés vers l'issue fatale chaque année?

Premier Acte - La pierre

Deuxième Acte - Le sang

Troisième Acte - La glace


consomption-2

 

Quatrième Acte :

Le feu

 

La Consomption

 

Sur ce bureau noir, de mon sang et de ma bile coagulés, froid autel sacrificiel jonché de squelettres empoussiérés, de corps parafeurs tuméfiés et de registres mauves gonflés, je surmonte mon angoisse du timbre de mes mains.

Sous cet écran cyclope, grand chambellan de mes nuits, qui me scrute de son œil bleu, scintillant, gigantesque et inquisiteur, hypnotisant même la pénombre, je filtre ma peur par la visière de mes mains.

Sous la masse immense de la Tour, le mur des trophées des joutes universitaires ploie, se fissure, s’effrite dans mon dos, et je me rétracte sous la nuquière froide de mes mains.

Mon cerveau se réfléchit sur ce miroir d’ébène en une sombre litanie.

Serais-je donc seul, à charrier la moraine administrative accumulée au sommet de mon crâne ?

Serais-je donc seul, à ressasser l’océan insondable des choses à faire piégées aux ressacs de ma mémoire ?

Serais-je donc seul, à subir la lente déformation de ma belle vocation scoliosée autour de ma moelle épinière ?

Serais-je donc seul, à plier sous le poids des réformes systémiques appliquées à la charnière des lombes ?

Serais-je donc seul, à ravaler ce sentiment de trahison et de colère étranglé au fond de ma gorge ?

Serais-je donc seul, à glisser sur cette pente avide savonnée le long de mon œsophage ?

Serais-je donc seul, à agréger cette culture insensée du chiffre en calculs amers au creux de ma vésicule ?

Serais-je donc seul, à arroser d’acide noir cette jolie fleur de stress ulcérée à la paroi de mon estomac ?

Serais-je donc seul, à me tordre de cette péristaltique Consomption vitriolée le long de mon intestin ?

Serais-je donc seul, à suffoquer de l’hémorragie de ma passion cloutées au cœur de ma cage thoracique ?

Serais-je donc seul, à garder la pâleur de mes nuits scialytiques incrustée sur ma face lunaire ?

Serais-je donc seul, à remâcher la pelote des tourments professionnels et familiaux aux joues de mon désespoir ?

Serais-je donc seul, à stocker le fiel de mes insomnies saturniques au vitré de mes paupières de plomb ?

Serais-je donc seul, à aspirer à la douce délivrance des éthers halogénés insufflés aux veines cyanosées de l'exhaustion ?

 

Avais-je prévu de mourir étouffé de mes propres mains, érigées en grand heaume de silence, soudées aux scarifications du temps sur mon visage ?

Là, dans la roide solitude tout autour.

Là, dans la froide servitude de la Tour.

Suis-je donc seul, à me consumer ?

 

Le scribe

 

Bien confraternellement assis face à moi, sur son fauteuil en cuir brun, le scribe me scrute au travers de son binocle, transparent. Je perçois, au loin, la vague verte de ses réflexions déferlant sur le grand mur blanc.

De temps à autre, il prononce une phrase lénifiante, émet un rictus gêné, ou note dans son livre de contes des bribes de mes paroles pour être certain de ne pas m’oublier.

Un jour, attendant une réponse qui ne viendrait finalement jamais, je compris, à son regard de brume sur la mer calme de ses pensées, qu’il ne pourrait rien faire de plus pour moi.

Je venais de lui demander si il était possible de s’éteindre par simple Consomption.

J’en eus pour mon argent content.

 

Solstice d’été

 

Au sol du Sandur, Jeanne rebâtit, pierre après pierre, la forteresse de son identité. Au fur et à mesure qu’elle montait avec sa Tour, je m’éloignais un peu plus, chaque jour, de son cœur.

Là haut, au plus près du brasier de ma Consomption, elle m’apercevait si petit et si frêle, Don Quichotte perdu dans son combat illusoire contre des seracs invincibles.

Elle finit par se lasser de ce spectacle mortifère. Afin de me sauver de l’autodestruction, elle abattit sa dernière carte puis en suivit les chemins et les routes jusqu’à rejoindre les terres de notre enfance.

A mon tour, je restais là, désemparé et seul, face à moi-même.

Au pied de ma Tour.

 

Bain de minuit

 

Tout chevalier Hospitalier, tout être humain sain d’esprit, ne devrait-il pas se poser au moins une fois sérieusement l’ultime question de sa propre immolation? Choisir de vivre, survivre ou mourir. Tôt ou tard.

Dans les vapeurs multicolores et moites de la nuit, le ciel presque orageux ouvrit ses bras gigantesque au travers des nuages pour offrir son torse blanc à l’Univers.

Comme un combattant las de guerroyer, il se laissa alors transpercer par quelque étoile esseulée et acérée qui vint déchirer de feu son cœur épuisé.

Par magie, l’eau et les bulles du jacuzzi se teignirent soudain en rouge sang.

 

L’accident de ma route.

 

Un midi – un court aller-retour – une parenthèse. Le jardin, le pré, la route de forêt. 

Soudain, ce crissement – bref et horrifiant – un hurlement éventrant le silence. Saignée noire répandue sur l’autel froid du bitume.

Simultanément, une explosion – étrange – un boulet de canon tiré dans un entrepôt de bois. Bruit sec de la voiture volant brutalement en éclat.

Immédiatement, un troisième impact – ligneux puis sourd – un craquement d’arbre abattu dans la forêt. Coup de boutoir du camion se fracassant sur le tronc. 

Enfin, un cri de veuve – strident et pur – au dessus du silence agonisant sur le bas côté. Si proche.

En face, dans la caserne de l’Ecole militaire, les soldats hébétés et encore tremblants, sont sorti prudemment de leurs abris.

Les gens d’armes ont pris d’assaut la place. L’habitacle rouge et chair de la voiture s’est refermé irrémédiablement sur sa proie comme une praire noire.

La vermeille s’est mise à fourmiller sur le convoyeur pour désajuster son crâne serti, telle une gemme médiévale, entre bois et métal. Nous joailliers l’avons réassemblé pièce après pièce, jusqu'au cœur de la nuit.

Depuis, tous les matins sur ma route de forêt, je repasse sur cette grande scène, dramatique et morbide, où les bouquets du jour de gloire ont bien fini par se faner.

Et chaque matin, à chaque camion, je ressasse les multiples fois où, moi aussi, j’ai songé à être cette voiture suicidaire, sans considérer la faille éthique du sacrifice d’un convoyeur. 

 

Ether de feu

 

De loin en loin, la rumeur gronde et se propage comme la déflagration de son dernier souffle. Une nuée ardente crachée enflammant la campagne de France.

Un autre chevalier s’est immolé au champ de bataille. Une autre âme hyperesthésique guerroyante dans une autre Tour, sur une autre Plaine.

Cautériser les rhizomes de son mal.

Avoir le courage de retourner en son sein l’épée de feu du destin quand les germes de l’asthénie, de l’atrophie, de l’anesthésie et de l’amnésie ont suffisamment gangréné nos plaies existentielles pour les rendre à nouveau béantes.

Ne plus subir, ne plus accepter, ne plus se battre, ne plus se débattre. Ne plus se consumer sur le bûcher de la Tour.

AUTO DA FE. La fin par le Feu.

Seul choix et seule chance de récupérer à jamais sa liberté, puissante et belle. Sans état d’âme ni peine, s’injecter une dague enflammée d’éther au pli de l’aine.

Matière pensante, humaniste et soignante, infime et seule, au sein des éléments finis. Unie pour toujours à l’univers infini.

Tes emblèmes resteront à jamais gravés dans nos mémoires. Ô frère chevalier ! Ô sœur d’armes ! Comme je connais toutes tes glorieuses routes, toutes tes croisades et toutes tes déroutes.

Ami-e, prends-tu au moins soin de toi, à présent que tu t’es libéré-e ?

 

Auprès de mon arbre

 

Il m’a reconnu. Je l’ai choisi. Un grand charme régnant sur son parterre d’herbe verte en contrebas de ma route de forêt. Il m’attendait, esseulé et fier, à la lisière du bois, protégé par un long et profond fossé.

A ses pieds, il fait toujours soleil. S’enterrer là. Nous y serons bien tous les deux.

Ici, la route est bien rectiligne, la vitesse maximale et l’angle de chute optimal. Il suffirait juste de lever les yeux une dernière fois sur le vol noir d’un rapace au bleu du ciel et de tirer légèrement la bride à dextre. Serrer un poème entre ses dents. S’envoler à son tour.

Le tronc généreux et solide nous accueillerait à bras ouvert. Nous serions amis pour toujours.

Un impact. Une fulgurance. Les odeurs de l’humus, du sang et de la sève. Le cri de la tôle et le chant du rossignol. L’aube de brume et la fumée du pétrole. Les feuilles et les vitres éparpillées. Le chevreuil apeuré et l’oiseau de proie enfuis. Le silence. Apaisé et éternel. 

Auprès de mon arbre, nous vivrons heureux.

 

Aux tréfonds

 

Il faut être descendu aux tréfonds de la Tour pour comprendre la pierre, la vocation, la compassion, le sacrifice, la désillusion, l’amer, le sang, la blessure, la fracture, le défi, la souffrance, la finitude, la peur, la solitude, le désespoir, la nuit, l’angoisse, l’insomnie, l’épuisement, la glace, le dévouement, l’iceberg, le noir, le froid, la lame, l’entaille, la chair, l’aiguille, le fil, le feu, la perte de sens, l’absence de repères, le lâcher prise, la déraison, le raptus, le suicide, la carrosserie, le camion, le fossé, l’arbre, l’impact. La mort.

L’eau.

Descendre inéluctablement aux tréfonds de la Tour comme une pierre. Grise. Froide. Funeste. Fugace.

Propulsé entre les icebergs de cet océan de glace. Blanc. Gelé. Aseptisé. Déshumanisé.

Torturé par la masse de la Tour, le sang explosant aux tympans. Carmin. Tiède. Palpitant. Vivant.

Se sentir défaillir. Céder enfin. Espérer dans ses veines le feu. Doré. Brûlant. Apaisant. Irradiant.

Toucher le fond.

S’allonger ou rebondir.

Comme si il était seulement encore possible de choisir la Vie.

 

( Suite et Fin - Dimanche prochain:  Acte V - L’eau + Epilogue )

 


Bibliographie:

- Cubes poétiques (Lignes de vie), Editions de L’Harmattan, mai 2019 Cubes poétiques - éditions Harmattan.fr

- La vierge au loup (Récit d’un psychopathe), Editions Aethalides, nov 2019 La vierge au loup - Aethalides.com

BlogLe poème de Lorenzaccio

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