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Billet de blog 25 janv. 2022

Chronique d'une rencontre dans l'entre-deux, Chapitre 1 / 7

Premier chapitre d'une nouvelle racontant l'accueil et l'hébergement d'une érythréenne chez un jeune couple français dans le contexte social et politique des années 2016-2018. Leur histoire de vie commune relate le parcours du combattant de la demande d'asile, la souffrance de l'exil, mais aussi les joies de découvrir une autre culture, la convivialité et la solidarité.

Laurie Ho
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Mai 2016

La forme s’extrait du fond. Existe-t-elle dans le papier avant même d’apparaître ? Michel-Ange croyait que sa sculpture était contenue dans le marbre avant même qu’il ne touche le bloc. Pour l’instant personne d’autre ne la voit que cette main brune qui la cherche. Traits de crayon hésitants mais elle existe maintenant. Sa main dessinée de sa main. Le graphite s’accroche aux pores de la feuille comme pour mieux y agripper le regard. Six paires d’yeux sont suspendues aux lignes esquissées, en devenir. Elles balancent : de la main qui pose à la main qui trace.

- Montre-moi comment on fait les ombres, Olivier ! 
- Tu peux appuyer plus fort sur certains traits… oui comme ça, Amina. 
- Les nouveaux crayons sont mieux que ceux d’hier, on peut frotter avec le doigt pour estomper. 
- On dirait que Dounia a fait ça toute sa vie, regardez comme elle a l’air vraie ! - Mais je jure c’est la première fois ! Je suis venue apprendre à dessiner pour ma fille mais je pensais pas… 
- Continuez toutes comme ça et n’oubliez pas de faire aussi les motifs de vos bagues si vous en avez … Angela, il est vraiment comme ça ton ongle ?  
- Oh mais il fait rien qu’à m’embêter celui-là, qu’est-ce qu’il a mon ongle, il est trop carré… là, voilà, c’est mieux. 

Les voix rebondissent sur les murs de béton du centre d’animation sociale. De la fenêtre ouverte entrent les premiers rayons de soleil et le toussotement d’un démarreur en panne qu’elles ne calculent pas, trop occupées à se tacler les unes les autres. La « chambrette » est leur sport matinal. Angela en particulier est ceinture noire dans sa catégorie. Depuis quelques jours, elle se fait un plaisir de pratiquer un nouveau terrain, l’artiste professionnel. Ce qui visiblement ne dépayse pas Olivier. Il habite le Panier à Marseille. A quelques nationalités près, c’est le même topo qu’ici, mélange de gens et de genre. Des tours HLM avoisinent de veilles baraques. Là-bas, elles sont enclavées entre le Vieux-Port et la Digue du large, ici entre la rivière et les pans de montagne. Au milieu il y a la vie. Bien sûr, elle est plus dense chez Olivier. On n’y distinguerait pas le son d’un moteur, alors qu’ici, si on y prête attention, on peut non seulement reconnaître les bagnoles à l’oreille mais aussi suivre les conversations des voisins à travers la cloison et même, au petit matin, celles des oiseaux.  

- Ça y est, on a notre lieu d’expo ! La façade de la médiathèque, les directrices sont d’accord ! 
- Ah carrément, rien que ça, mais Aurélie tu nous prends pour des artistes ?  
- En centre ville, tout le monde va nous voir, aïe aïe aïe… 
- Olivier qu’est ce que tu nous fais faire ! 
- Ça va être super !  
- Il ne nous reste plus qu’à trouver un titre pour les affiches 
- C’est un honneur d’exposer nos doigts … mais peut-on exposer nos doigts d’honneur ? 
- Pas sûr que tout le monde apprécie un gros fuck accroché sur le boulevard ! 
- Et voilà à peine née mon âme d’artiste est déjà censurée ! 
- Faites ce que vous voulez je m’en lave les mains mais n’en venez pas aux mains… 
- Ah ça y est, t’as trouvé l’inspiration …
- Ayez la main heureuse... 
- Et pourquoi pas baladeuse tant que tu y es ! 
- Faire des pieds et des mains.
- Tiens bonne idée, comme ça Olivier est obligé de rester pour nous apprendre aussi à dessiner les pieds ! 
- La main dans l’sac… vu qu’ils nous prennent pour des voleuses. 
- Unies comme les cinq doigts de la main… 
- Ah oui ça, ça nous irait bien... sauf qu’on est six ! 
- Alors que dites-vous de à mains levées ? 
- Pas mal… c’est de circonstance. 
- Alors on vote : à mains levées ?  - À l’unanimité ! 

Des mains levées… aux Nuits debout, cela plaît bien à Aurélie, qui participe les vendredis et samedis soirs depuis 2 mois aux réunions sur les places publiques. Le mouvement a démarré de Paris et s’est rapidement répandu un peu partout en France, jusque dans leur « trou » comme est perçue leur petite ville, coincée entre les montagnes, là où l’autoroute n’arrivera jamais ! Elle se dit que, sur ce que l’on pourrait nommer « l’échelle de Thatcher » (qui semble être le modèle du gouvernement en matière de répression de manifestation), si le séisme mai 68 était de 8, en comparaison au printemps 2016 on aurait pu croire à une magnitude de 7 ! Ça a bien secoué, dans les cortèges et dans les esprits. Elle a lu sur Facebook qu’en Seine Saint-Denis, des femmes des quartiers « issues de l’immigration », comme disent les journaux pour parler d’elles (ce qui arrive rarement), se rassemblent sur les places y compris celles voilées tant stigmatisées ces dernières années. Alors, quand elle sent l’émulation et la cohésion naître dans l’atelier le matin et sur la place le soir, elle a envie d’y croire. Que des mains se tendent d’un groupe à l’autre et qu’elles se soulèvent ensemble. 
- Bon maintenant qu’on a le lieu et le titre, on peut plus reculer !
- Ne vous inquiétez pas, on a encore deux semaines, les dessins seront prêts.
- De toute façon moi c’est la première chose que je fais le matin, dès que je me lève je dessine, ça me détend ! Tiens, tu veux voir Aurélie ceux que j’ai fait hier, ça sera beau sur la façade, pas vrai ? … Ah oui, ça me plait trop hein ! Ma fille est pas revenue aujourd’hui, elle a pas le temps, elle est prise par l’organisation de la fête du quartier. Par contre moi, dès que j’ai un moment je de-ssi-ne ! - Ça se voit que tes enfants sont grands, profites-en avant d’avoir des petits-enfants ! Moi je risque pas d’avoir le temps de dessiner quand je suis chez moi. Heureusement qu’il y a les activités de Coralie. Quand on est à la maison de quartier, ils nous laissent à peu près en paix, le repas est prêt pour quand ils rentrent de l’école et du travail. 
- Moi c’est pas les enfants, c’est les voisins. Un jour le dégât des eaux, le lendemain les égouts qui débordent et qui c’est qu’on appelle, c’est bibi !!
- Angela est au syndic de la cité. 
- Tu crois que le bailleur social se bougerait pour faire les réparations ? Penses-tu ! Il faut que ce soit moi qui appelle le plombier et même qui aille éponger la merde !
- Ah, nous on travaille pas … mais c’est pas pour ça qu’on a du temps libre. 
- Mais si, vous travaillez et vous devriez être payée pour ça ! ça s’appelle le salaire universel, ils en parlent à Nuit debout. 
- Ah ah ! Oui on serait pas contre, c’est sûr, mais tu rêves Aurélie. 
- Ce serait un progrès social qui reconnaîtrait les tâches d’intérêt général que vous accomplissez toute la journée. 
- Qu’est-ce qu’ils t’ont mis dans la tête ces dort-debouts ? On verra pas ça de notre vivant tu peux me croire !
- Et voilà, un dessin de plus. 
- Mais tu es une véritable machine Dounia.  
- Sauf que c’est bien plus sensible que si c’était une machine qui l’avait fait.  
- Ah toi, Olivier, tu sais trouver les mots !
- Ça nous en fait combien ?
- Sept. 
- Et ça va tout rentrer ? Parce qu’ils sont grands nos panneaux. 
- Bien sûr, il y aura la place pour vos deux géantes mains à chacune !

Le jour J, elles se retrouvent à neuf heures devant la porte de la médiathèque. Olivier leur apporte des cafés de la machine avant de donner les consignes pour le montage, qu’il veut parfait.

- Je serai exigeant car vos dessins en valent la peine. Alors, vous avez là un niveau à bulle, du scotch double face à manier avec parcimonie, on l’apposera aux quatre coins et au milieu si nécessaire. Il faut respecter le même écart entre les bords des dessins, vous avez ici la grande règle. 
Au cours de la matinée, les dessins d’Amina, Angela, Dounia, Cécile, Fatima et Coralie sont affichés sur la façade vitrée de la médiathèque et dans quelques vitrines abandonnées du centre ville. 
- Tes enfants vont venir ce soir ? 
- Oui avec ma mère et peut-être mon mari. 
- Vous penserez à moi !
- Comment ça Amina, tu ne peux pas être là pour le vernissage ? - Je travaille, le soir après la fermeture des bureaux je fais le ménage pour la mairie, je commence justement à 18h. 
- Je ne savais pas… dit Aurélie comme si elle pensait à voix haute. Elle se souvient qu’il y a quelques semaines pendant les premières séances de dessin, quand Olivier avait remarqué le trait assuré d’Amina, celle-ci avait évoqué ses études d’architecture au Maroc. Vu le quartier où elle habite, son niveau de vie a évidemment dégringolé à son arrivée en France mais sa prestance laisse entrevoir l’image de la brillante étudiante ou la professionnelle qualifiée qu’elle a été.
- Justement, cet atelier est organisé par des structures municipales, le centre d’animation sociale et le musée, il y aura des élues au vernissage, il est peut-être possible de leur demander exceptionnellement de commencer ton travail un peu plus tard.  
- Je peux déjà te dire que ça ne va pas plaire à ma responsable, elle est stricte avec les vacataires. - Faut essayer quand-même, qu’en dis-tu Coralie ? 
- Bien sûr, si ta demande n’est pas entendue, j’essayerai de lui expliquer moi aussi. 
Ce qui n’a pas été nécessaire. Amina radieuse ainsi que les autres participantes, leurs familles, amis, quelques invités officiels et la presse, se retrouvent devant la médiathèque pour présenter sobrement et joyeusement le résultat de ce travail collectif. A la fin du vernissage, Amina confie à Aurélie, qu’elle, n’est pas allée aux nuits debout mais que son fils, qui est en Terminale et se prépare à faire ses études à Montpellier, lui, y participe. 
Si le travail de ces femmes est passé sous silence, leur temps de loisir n’en est pas moins tabou ! Une conférence donnée par Olivier à l’école d’art donne une occasion unique de les inviter à visiter l’école pour y découvrir les cours du soir de dessin, photo, céramique. C’est la fin de l’année scolaire, le directeur leur donne rendez-vous pour s’inscrire à la rentrée. 
Olivier reparti, les rassemblements autour du dessin se sont arrêtés aussi soudainement qu’ils étaient apparus. C’est la logique du projet et de son enveloppe budgétaire, selon le vocabulaire qu’emploie Aurélie dans ses dossiers de demande de subvention. Elle prépare déjà le prochain projet, prospectant pour trouver un autre contexte approprié et pour toucher de nouveaux publics éloignés de la culture. Ce jargon l’écoeure et, en même temps, il est le sésame pour aller chercher des subventions. Dans cette petite ville, la menace de l’extrême droite plane à chaque élection. Elle s’explique cela en grande partie par le cloisonnement des quartiers, le repli sur soi de nombreux foyers dont la seule ouverture vers l’extérieur est la lucarne de la télévision. Ce qui la pousse à organiser des rencontres inter-quartiers entre les habitants et avec de bons intervenants, artistes, scientifiques qui sauront échanger et transmettre un plaisir, créer, regarder, apprendre par soi-même et avec d’autres. Son amie Sophie, chargée de mission pour la démocratie participative, l’a aidée à monter ces projets, avant qu’elle même soit licenciée. 
La coupe budgétaire dans le secteur de l’économie sociale et solidaire leur a fauché l’herbe sous le pied. Dire qu’elles avaient voté pour ceux qui avaient pris cette décision ! C’était ça ou les fachos, soit disant, selon les sondages. Le mot d’ordre dans le milieu culturel était clair, la droite a promis de sanctuariser les subventions pour la culture, alors pas de scrupules ! Si l’extrême droite passe, le risque est l’ingérence dans les programmations. Des bulletins bleus pour sauver la liberté du secteur culturel et tant pis pour le socioculturel, pas assez présentable ! A force d’organiser des comités de citoyens et des festivals dans les rues, Sophie connaît bien les gens. C’est comme ça qu’elle a appris qu’Angela, dont le prénom indique les origines espagnoles, vote Extrême droite. La cinquantaine bien frappée, au chômage, elle justifie son vote contestataire par l’indifférence des pouvoirs publics à sa situation. 


Septembre 2016

- Allo Coralie ? C’est Aurélie. -  Salut, comment s’est passé ton été ? Et Olivier, tu as de ses nouvelles ? - Aux dernières, par mail, il allait bien. De mon côté la rentrée a été chargée, les vacances semblent déjà loin. Et toi ? - Ces derniers jours c’est pas la joie, le mari d’Amina est décédé vendredi, il a été malade dans l’été, un cancer foudroyant. Avec mon copain, on les fréquentait, en dehors de mon boulot quoi, on est devenus amis. On est tous si tristes. - Oh non, c’est pas possible ! La pauvre Amina et son fils, c’est terrible. - Oui, tout le monde est sous le choc, mais Amina est très forte, elle a beaucoup de choses à régler, on l’aide comme on peut. Enfin… tu m’appelais pour quelle raison ? - Justement, pour prendre des nouvelles de nos dessinatrices car j’ai su par le directeur de l’école d’art qu’elles ne s’étaient pas inscrites. 
- Finalement pas, elles n’ont pas l’habitude de faire des choses pour elles et puis aller s’inscrire à l’école d’art même si le prix est accessible c’est pas évident, un lieu et des gens nouveaux, loin du quartier. Mais qui sait… peut-être un jour ! -  C’est dommage surtout qu’elles ne continuent pas à dessiner alors que ça leur plaisait…- Ah mais si, elles continuent ! Avec un jeune réfugié qui habite dans le quartier. Il dessine très bien et elles lui ont demandé de leur apprendre à dessiner les visages ! - Quelle bonne nouvelle ! Qui est ce jeune ? - C’est Tesfay, il a vingt ans et vient d’Erythrée. Il est arrivé dans le quartier cet été, hébergé par le C.A.O. après son transfert de Calais. Les rencontres avec le groupe de dessinatrices sont un peu aléatoires car il doit souvent aller à Marseille pour ses démarches administratives mais la prochaine fois je te dirai quand il sera là, si tu veux le rencontrer… 

Janvier 2017

La rencontre avec Tesfay a bien lieu autour d’un dessin mais sans le groupe de femmes. Après avoir appris l’existence des C.A.O., Aurélie invite les demandeurs d’asile au musée en prenant contact avec les travailleurs sociaux. Bastien est de ceux-là, il accepte la proposition avec enthousiasme car il leur faut occuper ces dizaines de personnes désoeuvrées dans l’attente d’une réponse de l’administration. Penser à autre chose, un instant. Parmi le petit groupe qui entre au musée ce jour-là, il n’y a que Makeda qui parle français. Bastien raconte en aparté à Aurélie que ce jeune malien de quinze ans a débarqué la veille. Qu’il a dormi plusieurs jours à la gare St Charles. C’est là que quelqu’un l’a recueilli avant d’appeler le C.A.O. Enveloppé par les sons de l’exposition qui guident les mouvements de son feutre noir sur le papier jaune, Makeda se détend. Chez la famille où l’a amenée Bastien la veille au soir, il a dormi dans la chambre du garçon de son âge, entouré de jeux et de posters. En guise de présentation, Makeda a tracé - sur une carte de France que le père de famille a sorti de la voiture - son périple à travers le pays, de ville en ville depuis des mois sans trouver de point de chute. En sortant du musée, Makeda remerciera. Il repartira le lendemain. Il rejoindra un centre d’accueil spécial pour les mineurs à deux heures de route où il y aura une place pour lui. Il s’adaptera à cette petite ville de montagne. Il y apprendra un métier. Boucher, puisque c’est un boucher qui acceptera de le prendre en apprentissage. 
Pendant que Tesfay manie avec aisance ses crayons, Winta le regarde sans le voir. Feuille et stylo posés sur les genoux, la jeune femme est ailleurs. Aurélie lui remontre la règle du jeu en joignant à son geste des mots dans un anglais approximatif. La jeune femme noire acquiesce d’un pâle sourire lorsque son amie, Semret, lui traduit dans leur langue. Les longues tresses de Semret tombent sur la feuille comme un rideau, derrière lequel elle écrit en anglais un texte surprenant qu’elle offre à Aurélie pour la remercier de conserver dans un musée toutes ces choses anciennes et précieuses.

Les jours suivants Aurélie ne cesse de penser à ces jeunes femmes. Les sonorités étrangères de leurs noms les rendent difficiles à mémoriser. Les syllabes se mélangent, elle doit se concentrer pour les retrouver : Winta et Semret, la cousine de Tesfay. Toutes deux, arrivées en France depuis à peine deux mois, hébergées par des habitants faute de centre d’accueil pour femmes à proximité. Elle raconte à son copain Thomas qu’ici aussi des gens hébergent chez eux des demandeurs d’asile. Ils en ont déjà entendu parler dans les médias, en France depuis quelques temps et en Allemagne depuis deux ou trois ans. Dans les petites villes isolées comme la leur, les migrants n’ont a priori aucune raison de venir, ce n’est pas leur route. Jusqu’au démantèlement du camp de Calais, honteusement nommé « la jungle ». Aurélie apprendra bientôt que Tesfay a fait partie des premiers à accepter de monter dans un car pour une destination inconnue en échange de la promesse de l’obtention du droit d’asile.
Ils sont arrivés par vagues. Les premiers hébergés en centre ville dans des appartements mis à disposition par le C.A.D.A, les suivants dans un gros C.A.O. ouvert au début de l’hiver. Ils se sont retrouvés perchés dans un village de vacances désaffecté posé sur un relief, entouré de montagnes surplombantes de toute leur hauteur millénaire. Coincés par l’épaisse mémoire de cette terre dont ils n’ont que faire. Eux qui rêvaient de villes, d’être au cœur d’une vie qu’ils imaginaient, trépidante, moderne, enrichissante. Certains, prendront leur mal en patience en contemplant cette campagne d’une beauté froide et rugueuse. En sortant du réfectoire bruyant et surchauffé, ils apprécieront les premiers soirs, le silence cristallin de la nuit glaciale et les sommets phosphorescents sous la pleine lune. Ils iront au village voisin pour y rencontrer les gens du pays. Y trouveront la place déserte et les quelques villageois qu’ils croiseront sur le pas des portes, les salueront d’un simple hochement de tête, mais la plupart resteront coi comme ces paysages, qui, pourtant en auraient à raconter : la disparation de l’océan alpin, la supposée traversée des éléphants d’Hannibal, l’exode rural, le crash de l’avion de la Germanwings… A se demander si les habitants ne finissent pas par ressembler au territoire dans lequel ils sont pris. Ici c’est une réserve. 
 Personne ne leur dira que la réunion publique de présentation du C.A.O. a été houleuse. Du fond de la salle polyvalente comble, la maire encadrée d’un représentant de la préfecture, du propriétaire de la société du village de vacances et du gérant du centre avancent un à un les arguments. Leur mission est de rassurer la population, inquiète à l’idée de côtoyer sur sa commune une centaine d’étrangers. 
- Vous savez que nous sommes plusieurs dans le village à vivre du tourisme, croyez-vous que les touristes voudront louer nos gîtes à côté d’un camp de migrants ?! Lance une voix dans la foule. 
- Ne vous inquiétez pas, la situation est provisoire pour 6 mois maximum pendant l’hiver, en avril les demandeurs d’asile partiront et on rouvrira le centre de vacances. 
- Et vous faites venir cent hommes seuls dans notre village, avez-vous prévu les péripatéticiennes ou vous comptez sur nos femmes ?! 
Les réactions fusent parmi la population entassée dans la salle communale. Huée d’indignation et applaudissement de soutien s’affrontent. La rumeur s’amplifie jusqu’à jaillir par la porte où s’agglutinent quelques personnes n’ayant pas eu la place d’entrer. La tension est palpable. Dans une apparente convivialité villageoise où tout le monde se connaît et se salue, les gens s’observent en coin. Certains non habitants du village comme Aurélie, assistent à la séance en silence, ils n’ont pas leur mot à dire. Conscients que l’événement est important, ils sont venus sentir le climat suscité par le projet. C’est que la situation politique du pays est tangente, la crise migratoire au cœur des débats nationaux. Les discours véhiculés par les politiques de l’ère Sarkozy ont décomplexé le racisme ordinaire. Sous la présidence de Hollande, les médias faisant leur beurre des faits divers, relayent des situations problématiques dues à l’arrivée massive de migrants aux frontières et dans les camps. Au village, si la maire de gauche élue en 2014 et le conseil municipal composé de plusieurs couleurs politiques ont voté un avis favorable à l’ouverture du C.A.O., les dernières élections régionales de 2015 se sont traduites comme dans la majorité des régions françaises par une forte montée de l’extrême droite. Le fringant représentant du Front National est dans la salle, bien en vue. Fonctionnaire au département, une quarantaine d’année, il a été parachuté dans le coin depuis peu. Il s’y est d’abord fait connaître en créant une association pour revaloriser l’image de la ville par un blog et des autocollants « j’aime ma ville » qui ont rapidement colonisé les vitrines, les pare-brises et le mobilier urbain. Séduite par cette initiative citoyenne rafraichissante, la Maire également conseillère départementale, a immédiatement affiché son soutien au nouvel arrivant entreprenant. Jusqu’à ce qu’apparaisse, peu avant les élections régionales, sur la page Facebook de ce gendre idéal la mention travaille chez section locale Bleu Marine. Une mise à distance s’en suivit, mais le loup était dans la bergerie. S’il ne prend pas la parole ce soir là, sa présence rappelle à tous ses prises de position dans la presse de la veille contre l’ouverture du centre, qui engendrerait une insécurité. Il y a accusé la Maire « d’imposer sa vision candide du monde à sa population ». Dans ses discours, l’aide humanitaire de l’Etat et des communes pour les étrangers est mise dans la balance avec l’aide aux familles précaires. Certaines remarques qu’Aurélie entend murmurer s’en font l’écho : les fantasmes vont bon train à propos de l’indemnité journalière versée aux demandeurs d’asile. Une jeune femme souffle d’un ton désabusé à ses voisins qu’un migrant recevra sans rien faire plus d’aide qu’elle et sa famille. Le représentant de l’Etat précise que l’indemnité pour un demandeur d’asile est de 7 euros par jour, soit environ 210 euros par mois, c’est à dire moins de la moitié du Revenu de solidarité active d’environ 545 euros par mois. Une voix féminine s’élève dans l’assemblée : 

- Moi, je voudrais dire que je suis fière que notre territoire accueille ces personnes étrangères qui fuient leur pays, comme cela a été le cas jadis pour mes parents venus d’Italie. Je me propose en tant que bénévole s’il y a des besoins. Une perche lancée au gestionnaire du CAO qui s’empresse de la saisir : 
- Effectivement si la gestion de l’hébergement et les démarches administratives seront prises en charge par les salariés, nous aurons besoin de volontaires pour proposer des animations. Nous sommes preneurs de toutes les propositions, cours de français, organisation de match de foot, tout ce qui pourra rendre la vie du centre plus conviviale. 

Quelques semaines plus tard, en préparation de l’arrivée des quarante premiers jeunes hommes, une centaine de bénévoles s’est réunie pour organiser leur accueil. 


Février 2017

- Ce serait pour quelques jours, deux semaines maximum, ensuite elles seront hébergées chez quelqu’un d’autre. Ça te ferait bizarre de partager l’appartement avec deux personnes qu’on ne connait pas ?  
- Ça nous rappellera les colocs étudiantes ! Répond Thomas après s’être lavé les dents. Non, je ne sais pas, c’est différent bien sûr, c’est vrai qu’on sait rien d’elles, à part qu’elles viennent d’Érythrée.
- Jamais entendu parlé de ce pays, tu sais où c’est ?    
- En Afrique à côté de l’Ethiopie, je crois. Faudrait regarder sur Wikipédia pour en savoir plus sur la situation de leur pays.
- Mouais… mais c’est peut-être plus sain de ne pas savoir avant. Elles nous diront ce qu’elles veulent bien dire. Elles ont du vivre des trucs de fou pour arriver jusqu’ici.
- On va communiquer en quelle langue ?
- Va falloir se remettre à l’anglais, l’une le parle bien et elle traduit pour la deuxième qui ne parle que sa langue.
- Cool ! ça nous fera une occasion de pratiquer l’anglais.
- Avec notre accent pourri, ça va être drôle ! C’est sûr qu’on n’aura pas la même intimité qu’en vivant tous les deux, on pourra plus se balader à poil ! rit Aurélie en se glissant dans le lit.
- Au moins on se rend utiles ! Ça suffit plus de gueuler contre la radio à chaque fois qu’on entend les nouvelles d’expulsion ou de mise en examen de Cédric Herrou ! Maintenant qu’on a emménagé et que le chauffage est réparé on peut le faire. Et puis on verra bien. » conclut Thomas en éteignant la lumière.  

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