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Billet de blog 28 janv. 2022

Chronique d'une rencontre dans l'entre-deux, Chapitre 3 / 7

Troisième chapitre d'une nouvelle racontant l'accueil et l'hébergement d'une érythréenne chez un jeune couple français. Cette histoire inspirée de faits réels se déroule dans les années 2017-2018 marquées par les Nuits debout, la campagne présidentielle de 2017 et l'arrivée de nombreux demandeurs d'asile dans des zones rurales reculées dans les CAO.

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Avril 2017

Un dimanche soir, en rentrant de week-end, Aurélie et Thomas constatent que la relation des deux jeunes femmes a changé. Winta ne vient pas dîner avec eux. A la fin du repas, dans l’intimité nocturne Semret se met à raconter leur voyage. Malgré sa curiosité, Aurélie n’avait jusque là pas osé poser de question sur les raisons qui les avaient poussées à quitter leur pays. Leurs discussions étant brouillées par leur vocabulaire anglais limité et un emploi approximatif des temps, Aurélie doit redoubler d’effort pour suivre le récit de Semret, y saisir l’implicite, se représenter les lieux et les situations. Elles ont été mises en relation à distance par le mari de Semret et le cousin de Winta qui ont voyagé aussi ensemble mais loin derrière. Semret a fuit l’Éryhtrée pour suivre son mari, ils ont tenté une installation au Sud Soudan. Mais les chrétiens n’y sont pas les bienvenus comme le leur a fait sentir les policiers en leur extirpant des bakchich à chaque coin de rue jusqu’à ce que Semret n’ose plus sortir. Pour s’arracher de là, il leur avait fallu trouver un transport, forcément clandestin. Deux camions, un pour les hommes, un pour les femmes. Elles sont parties en premier, eux se sont faits arrêter. Alors, forcée d’avancer seule sur une route à sens unique, Semret a roulé vers un avenir dont elle n’avait jamais rêvé pour elle-même. Bien trop attachée à sa famille pour vouloir la quitter, cela s’est fait par la force des choses : d’abord par le service militaire obligatoire, puis par le poids de la tradition qui établit les nouveaux mariés chez les beaux-parents et enfin par l’instinct de survie qui les a poussés, elle et son mari comme tant de jeunes, hors des frontières de leur pays. 

Winta et Semret se sont rencontrées de l’autre coté de « l’eau », après leur débarquement à Lampedusa où elles ont été placées dans un premier camp, puis dans un deuxième à Rome, d’où elles s’étaient échappées et avaient pu se glisser dans des trains pour rejoindre Tesfay en France. Elles ont achevé leur périple épuisées et malades. Les cinq mois passés dans le camp en Lybie les avaient déjà éprouvées, la chaleur, le manque d’eau et de nourriture, les déplorables conditions d’hygiène. Pour Semret la traversée s’est effectuée sans encombre sur un bateau solide en seulement 4 heures malgré de mauvaises conditions météorologiques. Les hommes entassés dans la cale, les femmes et les enfants sur le pont pour limiter les risques de suffocation mais où l’air peut être glacial lorsqu’on n’a sur le dos qu’un tee-shirt. Winta a eu moins de chance, ou serait-il plus juste de dire moins d’argent et donc des conditions de traversée atroces, elle a assisté au naufrage de trente passagers. Semret s’est vue confier la protection de sa « soeur de galère » par le cousin de Winta à qui elle transmettait des nouvelles et recevait des recommandations via son mari en Egypte. Elles se sont serré les coudes faisant fi de leurs différences, de langage, d’éducation, de tempérament. 

Aurélie et Thomas ne sauront pas exactement quel a été le déclencheur de leur dispute, ils supposent que si plusieurs raisons sont en cause, la plus pressante en est le désir d’émancipation de Winta dont ils ne connaissent pas les motivations de l’exil mais voient en elle une amoureuse en quête de liberté. Bien qu’elle soit toujours sous leur toit, Winta est absente, retranchée dans un mutisme. Ils essayent de l’en faire sortir en l’assurant de leur soutien. Ils tentent d’initier un dialogue avec elle sans l’intermédiaire de Semret en faisant appel à un interprète par téléphone. La jeune femme leur répond qu’elle souhaite partir vivre à Marseille où elle connait des gens mais ils n’en sauront pas plus. Le soir même ne sachant comment réagir ils partagent leurs préoccupations sur le groupe What’s app du collectif et tous sont inquiets d’imaginer la jeune femme qui ne parle par un mot de français se débrouiller seule à Marseille. 

Au petit matin, Aurélie est réveillée par le grincement métallique de la porte d’entrée. Même si elle a déjà compris, elle se lève pour constater le départ de Winta. Devant l’armoire vide, Semret exprime avec fatalisme son impuissance à influencer le choix et l’attitude de son ancienne amie. Elle éprouve le besoin de se désolidariser clairement d’elle peut-être par crainte d’un amalgame qui la desservirait auprès de ses hôtes. 
Eux aussi se sont sentis impuissants à aider Winta, comme si elle n’avait que faire de ce qu’ils lui proposaient. Leur attention pour elle, leur prévenance, voire leur protection ont semblé au contraire lui donner envie de prendre ses jambes à son coup. Après tout, elle n’a pas coupé le cordon avec son pays et ses proches pour se retrouver entravée de nouveau par des relations d’attachement avec les premiers venus, porteurs malgré eux d’attentes, de bienséances et de jugements moraux !

Car il leur faut se dédouaner. Il leur faut se sentir utiles pour faire taire ce sentiment de culpabilité qui les tétanise à chaque fois qu’ils entendent à la radio l’annonce de nouveaux noyés en méditerranée. Il leur faut réagir, passer à l’action, s’opposer au sort funeste auquel l’Europe condamne les demandeurs d’asile. Et plus largement, se désolidariser à leur tour de la politique menée sous le mandat soit disant socialiste de François Hollande qu’il s’agisse d’immigration, d’écologie, des choix tels que celui de bâtir un nouvel aéroport sur la Z.A.D de Notre Dame des Landes. Tout aussi consternant est le choix de leurs concitoyens de se tourner massivement vers l’extrême droite et majoritairement vers un nouveau parti « En marche » sans programme et sans bord politique affiché mais clairement libéral et dont le représentant, issu de la finance, est porté par les grandes fortunes de France. Un soir où Semret et Tesfay reçoivent deux de leurs amis érythréens descendus de Briançon pour passer le week-end avec eux et que des amis de Thomas et Aurélie sont venus de Marseille, ils passent tous ensemble une soirée mémorable à éplucher les programmes électoraux, au sens propre comme au figuré. Tout en découpant les visages des différents candidats pour s’en faire des masques, ils racontent la politique française et miment les piètres candidats dans des mises en scène aussi ridicules que les débats de la campagne présidentielle qui s’achève, le lendemain il faudra voter, ou pas. Là est toute la question.  

Dans l’ambiance morose de l’entre deux tours, Thomas est contacté par un vieux pote du lycée, guitariste et chanteur d’un groupe de rock de Besançon qui cherche à organiser une petite tournée en Provence. Toutes les salles du coin sont bookées pour la période sauf un vieux troquet, repère de rockeurs, qui est partant pour installer une petite scène sur sa terrasse. Le patron ne rate pas une occasion de sortir ses enceintes pour réveiller les boulistes à l’heure de l’apéro et plus si affinités. Mais une semaine avant le concert, la demande d’autorisation de faire de la musique sur la place est refusée par la mairie. Sauf que les musiciens sont prêts, la com’ envoyée et qu’il est urgent de faire la fête ! Qu’à cela ne tienne, dernier recours… le garage, comme les vrais, à l’ancienne, ça c’est rock !! Branle bas le combat dans la maisonnée, débarrasser, décorer, prévoir les futs de bière, les invitations pour l’événement intitulé « Pot de départ de François Hollande ». Semret récupère de grands tissus satinés rouge, bleu et vert, appelle son cousin à la rescousse pour masquer les murs de bloquins derrière des drapés à la mode érythréenne. En rentrant du boulot, Aurélie assiste à un véritable sketch : Thomas que la grande taille a préposé à l’accrochage, juché sur son escabeau, tente de suivre les directives contradictoires des deux cousins qui se disputent dans leur langue au sujet de la meilleure méthode d’accrochage. Le fou rire qui saisit Aurélie se propage aux autres jusqu’à secouer dangereusement l’escabeau. Sur ces entrefaites, les musiciens jaillissent de leur van pour sonner les trois coups d’un ballet punk rythmé d’accolades fraternelles et d’entrechoquements de flight-cases. La batterie prend place devant les rideaux de scène réfléchissant les lumières des spots bricolés. A l’entrée du club improvisé, une guitare géante et le nom des groupes Go spleen et Conifères sont tagués à la bombe par Tesfay et Aurélie sur de grandes toiles. Le lendemain, veille de l’élection d’Emmanuel Macron, une cinquantaine de personnes, amis, connaissances, membres du collectif, demandeurs d’asile, assistent au concert et mettent le feu au dance-floor.  

Mai 2017

Peu de temps après c’est le sol d’une autre maison qui chauffe sous les pas de danse. Faire la fête comme pour conjurer le mauvais sort, rire, partager les musiques et les bons plats est naturellement devenu le meilleur moyen de faire connaissance. Le collectif ne manque pas une occasion de célébrer ensemble. Ce soir là pour l’anniversaire de Semret, on mange avec les doigts assis sur l’herbe les quiches lorraines, les Taïtas érythréennes et leur sauce pimentée, on déguste les boulettes de viandes accompagnées du riz à l’afghane si léger de Samin avec le pain plat et rond irakien confectionné par le kurde Pejar. Cuisiner fait passer les journées un peu moins lentement pour ces jeunes gens suspendus à la réponse que voudrait bien un jour leur donner l’Etat français. Dans l’attente du sésame qui leur permettrait de reconstruire une vie, il leur faut prendre leur mal en patience pendant de longs mois. Certains auront une réponse positive, d’autres non, ils jouent leur vie à la roulette russe, ne pouvant compter que sur leur capacité de résilience, leur adaptabilité et l’ouverture aux autres. Les autres, ceux du présent auxquels il faut bien s’habituer, ceux du passé, laissés derrière soi mais qui sont toujours là, à l’autre bout du fil ou dans les souvenirs. Entre les deux, naviguent des personnages plus complexes, les passeurs.
Il y a ceux, dans toutes les cultures, qui communiquent avec les morts. Il y a ceux qui, d’un bord à l’autre de la mer trouvent les failles, inventent les passages, créent la liaison sans toutefois l’assurer. Ceux qui n’ont pas de scrupules à extorquer de l’argent aux plus pauvres, à conduire à une mort certaine des innocents. Ceux qui deviennent les bourreaux de leurs compatriotes pour ne plus être les victimes. Ceux à qui les exilés remettent leurs espoirs et leurs derniers biens. « Ces criminels, maffieux, violeurs, raquetteurs » dont parlent les médias seraient les responsables du malheur des milliers de migrants et en même temps, leur unique chance de survie pour s’échapper des camps de concentration libyens, grecs, crétois, du HCR. Pour endiguer l’afflux de migrants sur ses côtes l’union européenne a financé la formation et l’équipement des gardes côtes libyens, qu’S.O.S Méditerranée soupçonne, lorsque les messages d’alerte restent sans réponse, de se transformer la nuit en passeurs. 

Moins connus sont ceux qui aident à franchir les frontières immatérielles des pays, dédales administratifs, barrières de la langue, ghettoïsation dans des centres d’hébergement. Dawit est l’un d’eux. Né et élevé en Erythrée, adopté à l’adolescence par un reporter parisien, il est venu vivre en France cinq ans auparavant. Parlant désormais couramment le français, il se voue à la cause de la diaspora de son pays d’origine, qui compte chaque année un peu plus de personnes fuyant les camps militaires de la dictature. Il leur raconte qu’à la capitale Asmara comme dans les villages, les maisons sont dépeuplées, les familles parsemées. Contraints de constater l’exode massif que même les menaces de représailles sur les proches des « fuyards » ne parviennent à stopper, les discours du dictateur assènent, à ceux qui les croient encore, que le pays peut se passer de cette jeunesse lâche, ingrate et occidentalisée. Une propagande qui ne dupe plus grand monde hormis les anciens comme la grand-mère de Semret nostalgiques de l’espoir qu’avait porté la révolution. Modernisation, scolarisation, progrès de l’agriculture étaient les promesses de ce parti communiste ayant arraché l’indépendance du pays à l’Éthiopie au prix d’une longue guerre. 
Cette vie meilleure offerte par « le parti de la liberté » avait été « vendue » après la révolution à l’intérieur et à l’extérieur des frontières par une propagande à laquelle, amère coïncidence, l’oncle de Thomas avait participé. Né d’un père italien et d’une mère marocaine, il avait grandi en France dans un milieu modeste en rêvant de devenir photographe. La chance lui avait souri quand au début de sa carrière il avait été invité à faire un reportage sur l’Erythrée libérée, avec publication à la clef, une aubaine ! Life in liberated eritrea était traduit en anglais, français et espagnol, ses photos en noir et blanc étaient censées constituer le « portrait d’un peuple qui construit une société nouvelle » selon le sous-titre. En réalité, le jeune photographe avait tout de suite senti l’instrumentalisation. Mené de lieu en lieu à travers le pays, il lui avait semblé assister à des mises en scène illustrant le programme politique et glorifiant le groupe armé indépendantiste. Ainsi pouvait-on lire en légende de ses images « le principal garage du Front est aussi grand et efficace que n’importe quel autre en Afrique, à peu près un tiers du personnel du garage est composé de femmes chargées en particulier des travaux d’électricité et de soudure ». Prônée par le nouveau régime comme le symbole de son progressisme, l’égalité homme/femme s’était concrétisée par l’application des mêmes obligations de service militaire pour toutes et tous. L’aventure en Erythrée libérée du jeune photographe lui revenait comme un coup de boomerang dans la conscience trente ans plus tard alors qu’il s’apprêtait à photographier la jeune réfugiée chez son neveu pour un reportage sur l’« hospitalité des demandeurs d’asiles dans des familles françaises ». Le souvenir de ce voyage de jeunesse avait déjà refait surface trois ans auparavant quand il avait appris que l’une de ses photos, montrant un groupe de jeunes gens rassemblés sous un arbre autour d’un livre, était estampiée sur un nafa, la monnaie du régime. C’est avec un pâle sourire semblant demander pardon qu’il offre le billet à Semret, surprise de retrouver cet objet familier qu’elle n’avait plus eu en poche depuis deux ans. Malgré la volonté de l’Ethiopie d’en finir avec le conflit, l’état de guerre permanent permet au régime érythréen de justifier l’un des totalitarismes les plus sévères au monde, face auquel la population, du moins la partie qui en a les moyens, n’a d’autre issue pour entrevoir un avenir meilleur que la fuite, au péril de sa vie. 

L’air grave qui passe sur le visage de Dawit entre deux sourires rappelle aux autres ce contexte, lointain mais si présent. Assis en cercle sur la pelouse avec quatre des bénévoles du collectif, le jeune homme oriente la discussion sur l’épineuse question du dédublinage de Semret : 

- Tant que la préfecture ne l’aura pas dédublinée, elle risque d’être renvoyée en Italie. C’est le préfet d’ici qui prend la décision, c’est lui qu’il faut convaincre. Moi je connais ceux qui s’occupent des dossiers de dédublinage à Marseille mais maintenant que son dossier a été transféré ici je ne peux plus rien c’est à vous de trouver un moyen maintenant. 
- Ah bon… enfin il y a une procédure en cours, elle a fait la demande de dédublinage, ça devrait marcher… 
- Tout dépend de la politique de la préfecture, vous, en tant que citoyens vous avez un pouvoir. Si vous voulez aider Semret, il faut s’en servir. Il faut tout tenter.
- Bien sûr qu’on veut aider Semret mais ne faut-il pas d’abord attendre la réponse de la préfecture ? 
-  Ce sera trop tard : si la préfecture donne une réponse négative après ils ne voudront plus changer d’avis. Il faut agir avant pour influer sur leur décision, affirme Dawit comme s’il leur lançait un défi. 
 
    Ainsi alerté, le collectif se réunit un soir de la semaine suivante pour se concerter sur l’action à mener. L’action. Passer à l’acte, s’exposer publiquement. Une à une des lumières rouges s’allument dans les regards autour de la table. Le débat commence et rapidement les arguments paradent, sortant leurs plus beaux atours, pour inconsciemment masquer l’imprononçable : Est-on prêt à se jeter dans la mare des militants, ceux qui se retrouvent englués jusqu’au cou dans la cause qu’ils défendent ? N’était-on pas mieux à les aider depuis la berge, certes sans se mouiller mais en envoyant de temps à autre des bouées. 

- Pour convaincre le Préfet, il nous faut l’appui de l’opinion publique et des élus, lançons une pétition ! La pétition fait consensus 
- Et aussi un appel à parrainage par lequel chaque personne ayant connu Semret explique en quoi elle est bien intégrée, elle a beaucoup d’amis, elle participe aux activités proposées par les associations, c’est bien la preuve de son envie de rester en France ! 
- A l’OFPRA ils s’en foutent complètement de savoir si elle apprend le français et s’investit dans la vie locale, ce qui compte c’est la situation qu’elle fuit, il faut qu’elle prouve qu’elle est en danger dans son pays. Pour Dublin c’est autre chose, ça dépend des quotas de la Préfecture alors oui on peut chercher à émouvoir le Préfet…en insistant sur le fait que c’est une femme seule et vulnérable et que si elle retourne en Italie elle sera une proie facile pour les réseaux mafieux de prostitution. 
- Mais je ne comprends pas l’intérêt de la renvoyer de l’autre côté de la frontière : l’Italie n’a pas envie de la recevoir et elle n’a pas envie d’y retourner après ce qu’elle y a vu. 
- On ne peut pas prouver que les conditions d’accueil en Italie sont mauvaises, ce n’est pas un argument recevable par l’administration, explique Bastien. La France donne de l’argent à l’Italie qui devient son sas de décompression.
- Ou plutôt de compression si on les renvoie tous là-bas !
- des opportunistes donc ! y’a que sous la pression qu’ils peuvent changer d’avis, il nous faut recueillir un max de signatures, lance l’une des lampes rouges autour de la table. 
- un article dans le journal, Semret y raconterait son histoire pour sensibiliser l’opinion sur sa situation.
- Serait-elle d’accord, se demandent en chœur les veilleuses rouges en se tournant vers Semret, qui assiste au spectacle perchée sur le tabouret de la cuisine américaine. 

On lui fait part de l'idée dans ce pseudo anglais qu’ils ont peu à peu affiné entre eux. La réponse est timide mais claire, d’accord pour le journal mais sans photo ni nom. Peur des représailles. Un article paru dans le journal local pourrait-il être lu en Erythrée ? On pense à la viralité d’Internet et que bien sûr les services secrets du monde entier utilisent facebook… Le trouillomètre est dans le rouge, remballez les projecteurs.   

- Qu’on se mobilise pour Semret, normal c’est notre amie, mais il y a des dizaines de personnes au CAO qui sont dans la même situation. Il faut qu’on s’engage contre cette loi Dublin et pour tous les dublinés ! 
- D’accord sur le principe mais dans les faits, on a plus de chance d’obtenir gain de cause pour une jeune femme seule que pour les trente gars du CAO, faut jouer stratégique ! 
- Si on politise notre action on va être dans le collimateur de la préfecture et des RG.
- Oh t’inquiète, on y est déjà ! En tout cas ceux qui étaient sur la place pour Nuit debout, c’est sûr !
- Ah ah, on était tellement des bleus qu’on s’est installés sous les caméras de vidéo surveillance, les flics pouvaient nous regarder papoter depuis leur poste, peinards en nous identifiant tranquillement. 
- De toute façon militer ici, dans notre petit bled, contre la loi Dublin, autant pisser dans un violon. C’est à Paris que ça se passe, ce genre de manif contre ce genre de loi. 
- Oui mais en attendant, les mecs du C.A.O qui ont atterri ici depuis Calais avec la promesse d’être dédublinés, eux sont à l’abri des regards dans leur centre paumé sur la colline et quand on les renverra, personne ne s’en apercevra !  

Faîtes solidarité avec RESF ! Venez bien vivre ensemble, manger, danser, jouer de la musique et boire (sans alcool c’est interdit par la Maire qui est aussi médecin), Informez-vous avec la Ligue des droits de l’homme et surtout signez la pétition ! Inscrivez-vous aux jardins partagés … peut-on lire sur les stands ayant pris Place, à l’occasion de cette fête de la solidarité, qui réunit les assos « solidaires », les habitants « sympathisants » et pour la première fois des « migrants » en nombre. Du kiosque en fer forgé habitué à accueillir les discours syndicalistes et les concerts du conservatoire, provient le flow puissant d’un rappeur guinéen. Devant lui, une petite foule commence à se rassembler, bougeant les têtes, frappant le rythme du pied et certains mêmes, arrachant à la timidité ambiante quelques claquements de mains. Le mic tourne, de slam en beat box improvisés par les jeunes étrangers jusqu’à ce que l’un d’entre eux s’installe avec sa guitare pour chanter des airs de salsa. Lorsque l’habituel groupe local prend le relai avec la sampiternelle mais très efficace Bella Ciao, les danseurs chevelus et ensandalés, déjà bien échauffés, s’agglutinent en une farandole entrainant tous ceux qui passent, les noirs, les blancs, les bleus, les rouges. 

- Cinquante neuf, soixante, soixante et un, soixante deux ! 
- C’est pas mal du tout pour un début, avec les réseaux des uns et des autres, on atteindra la centaine facilement. 
- et combien d’élus ? parce que ça compte double comme au scrabble ! 
- cinq. 
- heureusement que ça compte double alors ! 
- ouais, on devrait avoir le soutien de la députée.
- la suppléante de Castaner ? 
- tu veux dire de « NOTRE » ministre ! comme l’appelle la Maire ! 
- ben tiens, on va voir s’il est vraiment des nôtres, faisons lui passer la pétition de parrainage, ma mère connait son frère. 
- au moins que ça serve à ça d’avoir voté pour Macron contre la Le Pen ! ça m’en a coûté de mettre ce bulletin dans l’urne mais je l’ai fait uniquement dans l’espoir – on n’avait qu’à y croire puisqu’il n’y avait pas de programme électoral - que la politique d’immigration d’En Marche serait moins pire que celle de l’extrême droite. 
                    


 
19 juin 2018 soit un an plus tard, on pouvait lire sur BFM.com, un média pourtant peu critique du pouvoir. 

https://www.bfmtv.com/politique/immigration-le-discours-a-t-il-change-du-candidat-au-president-macron-1474138.html
Pour Marie-Laure Basilien-Gainche, professeure de droit à l'université Jean Moulin Lyon 3, le discours et l'action de l'exécutif marquent en tout cas un revirement complet par rapport à ce qui avait été mis en avant pendant la campagne d'Emmanuel Macron.  
"Une politique de l'inhospitalité"
"Il nous parlait de l'éthique de l'hospitalité de Ricoeur ; or sont mis en place des mécanismes qui se nourrissent les uns les autres pour développer une politique de l'inhospitalité", critique l'universitaire.
"L'hospitalité, c'est prendre en charge ses responsabilités, c'est accueillir les réfugiés, c'est organiser la solidarité entre les Etats européens pour que ce ne soit pas la Grèce et l'Italie qui portent à elles seules toute l'ampleur de l'accueil de ces personnes", développe-t-elle auprès de BFMTV.com.
Marie-Laure Basilien Gainche, qui travaille notamment sur le respect des droits fondamentaux dans la conception et l’application des politiques européennes d’immigration et d’asile, estime que la politique du gouvernement en la matière s'apparente à "un médecin qui ferait un diagnostic sur la base de symptômes mal interprétés".
"Fonder ses politiques sur une appréhension du réel déformée entraîne l'adoption de mesures qui ne peuvent conduire finalement qu'à augmenter les effets de ces flux migratoires et les violations des droits fondamentaux", dénonce-t-elle.

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