Générations futures : pour une fraternité transgénérationnelle (II)

Générations futures : pour une fraternité transgénérationnelle (II)

Générations futures : pour une fraternité transgénérationnelle (II)

 

                                                                         

En exergue une pensée d’Emile Zola : « ( …) Le rêve final sera de ramener tous les peuples  à l'universelle fraternité, de  les  sauver tous le plus possible de la commune douleur, de les noyer tous dans une commune tendresse. »  

 Dans cette introduction  nous voudrions partager  une  conviction, un questionnement, une complexité.

Une conviction selon laquelle cette fraternité traversant les générations  n’est pas une illusion, autrement dit  une nébuleuse floue, une étoile inaccessible, un gadget pour idéaliste. Cette fraternité traversant les générations  n’est pas non plus une fuite, autrement dit  un refuge à l’abri du présent,  un mythe d’une communauté unanime, un lot de consolation distribué par les maitres aux esclaves.

  La fraternité transgénérationnelle  pose question : existe-elle et, si oui, est-elle comme l’humanité, incarnée   à travers les temps et les lieux ?Est-elle un héritage,  un présent et une promesse ? Mais les  contraires de cette fraternité ne sont-ils pas  de terribles réalités ?  Bernard Clavel écrivait « Je ne vois pas comment la fraternité peut se développer sous des cieux où la justice est faussée par la soif de richesse, l’appétit de gloire ou l’ivresse du pouvoir.»

Situations multiples, nous sommes bien, comme l’appelle Edgar Morin, dans « le défi de la  complexité ». Ne faut-il pas essayer de rechercher le sens des ensembles ?

 Nous proposerons  ainsi trois  séries de réflexions. Nous analyserons d’abord  la fraternité transgénérationnelle au regard du politique. N’est-elle pas une valeur pour le politique qu’elle peut contribuer  à inspirer? (A)

 Nous analyserons ensuite la fraternité trans générationnelle aux regards de l’éthique. N’est-elle pas un devoir moral pour l’éthique qu’elle peut contribuer à questionner ? (B)

 Nous examinerons enfin  la fraternité trans générationnelle au regard  du juridique. N’est-elle pas un principe pour le juridique qu’elle peut contribuer à organiser? (C)

 

A- Le politique  et  la  fraternité transgénérationnelle.

 

    Cette fraternité n’est pas hors sol, elle se situe depuis au moins le XVème siècle dans le système productiviste. Quel est le cadre et quels sont les domaines dans lesquels elle se manifeste ? Quels sont les obstacles qu’elle rencontre ?

 

1-  le cadre  général constitué par le  transgénérationnel lui-même.

 

 -Si l’on part de quelques données relatives aux générations :

 Les sens du mot génération sont nombreux : pour le démographe c’est la totalité des individus nés une même année, pour le généalogiste c’est l’ensemble des personnes classées selon une relation de filiation, pour le sociologue ce sont des personnes d’un âge proche qui ont des vécus historiques communs,  pour l’historien c’est la durée de renouvellement des personnes, ce sera le sens choisi ici. Par rapport à sa  durée une génération humaine correspond  au cycle de renouvellement d’une population adulte, soit environ 30 ans.

Le nombre de générations (d’après nos calculs aussi  harassants qu’ incertains ) serait  de l’ordre de  6700 à 8000  sur  200.000 ans, date d’apparition de l’homo sapiens.

Quant aux générations présentes elles sont au nombre de quatre. Les générations à venir seraient au minimum de zéro (le lendemain de l’horreur nucléaire d’Hiroshima Jean-Paul Sartre écrit  « nous savons désormais que chaque jour peut-être la veille de la fin des temps »), ou de quatre d’ici 2100 (puisqu’existent quelques hypothèses scientifiques d’une humanité ne dépassant pas le siècle), ou alors d’un  nombre  indéterminé  de générations après 2100.

 -Que peut-on  dire ensuite du préfixe trans ? Il  signifie au-delà, il  exprime l’idée d’une traversée. L’inter générationnel est relatif aux générations différentes qui se rencontrent dans une même vie, le trans générationnel est relatif aux  générations qui se succèdent.

 L’inter et le trans générationnels existent  dans les transmissions familiales. C’est par exemple  le domaine de la psycho généalogie. La transmission intergénérationnelle est plus observable, puisque les quatre générations peuvent être en contact, la transmission transgénérationnelle à distance, est plus floue, plus porteuse d’inconnues. Ces transmissions peuvent nous alourdir, celles par exemple de traumatismes, et/ou au contraire nous aider à grandir. 

 Le transgénérationnel existe aussi au regard de l’épigénétique, et de l’inné et de l’acquis. En démontrant que des facteurs environnementaux peuvent influencer l’expression des gènes, l’épigénétique a pour une part changé la façon dont les scientifiques comprennent l’héritage génétique. On  démontre ce qu’une anthropologue américaine, en 1950 dans « Mœurs et sexualité en Océanie », avait constaté : sur un même territoire les enfants  souvent proches des bras de quelqu’un seront moins agressifs que ceux d’autres tribus qui n’ont pas ces pratiques.

 

 2- les  domaines de la fraternité transgénérationnelle 

 

Les fraternités ont, entre autres, pour noms solidarités, coopérations,  concordes, soutiens, compassions, dialogues, réconciliations, dignités... Les antifraternités  ont, entre autres, pour noms hostilités, fabrications de boucs émissaires, cruautés, racismes, fanatismes, haines... Une simple énumération de  manifestations des unes et des autres nous montre un gigantesque  contenu.

 -D’abord en ce qui concerne les  générations passées 

Par rapport à la démocratie voilà des antifraternités antidémocratiques extrêmes tels que les totalitarismes et les génocides porteurs encore aujourd’hui de  traumatismes personnels et collectifs. Voilà au contraire des fraternités  démocratiques qui ont été mises en œuvre, telles que des luttes pour le suffrage universel, pour des libérations des femmes dont bénéficient les générations présentes. 

 Par rapport à la justice voilà des antifraternités  injustes : l’esclavage, la colonisation, le système mondial productiviste avec ses injustices criantes, voilà des fraternités  justes : l’abolition de l’esclavage, la décolonisation, les luttes pour la construction d’un  système remettant en cause les injustices à tous les niveaux géographiques. 

Par rapport à la paix  voilà des antifraternités  violentes, destructrices de patrimoines culturels , des fausses paix déjà enceintes d’une autre guerre , des théories et des pratiques en appelant aux peurs et aux haines , à la course aux armements, à une mondialisation injuste et irresponsable. Par rapport à la paix voilà des fraternités pacifiques à travers des patrimoines culturels qui invitent au vivre-ensemble, de véritables traités de paix ou  d’amitié porteurs de réconciliations, de cultures et de religions  ouvertes au dialogue,   de politiques tournées vers un mondialisation solidaire et responsable.

 Par rapport à  l’environnement voilà des anti fraternités destructrices de l’environnement : certaines  activités humaines depuis l’anthropocène, environ huit générations, entrainant  des changements climatiques et un effondrement de la diversité biologique, voilà des fraternités protectrices de l’environnement : des luttes contre les changements climatiques, des luttes pour la sauvegarde  de la diversité biologique.

-En ce qui concerne les  générations futures :

Sont-elles impliquées par la fraternité transgénérationnelle ? Elles  peuvent être menacées  par certains effets incommensurablement longs du productivisme des générations présentes. Certains effets environnementaux et sanitaires (voire même financiers) ont tendance à être sans limites dans l’espace et le temps. On détruit la  liberté de choix des générations futures en lançant des mécanismes dont il n’est pas prouvé qu’elles  pourront les maitriser.

 On est loin d’indiens iroquois qui, par transmission orale depuis le XIIème siècle et par une Grande loi de paix de 1720, prenaient des décisions « en tenant compte du bien-être jusqu’à  la septième génération. » Théodore Monod disait «Il faut voir loin et clair ». 

 

 3- les obstacles rencontrés par la fraternité transgénérationnelle

 

- Le court terme du productivisme constitue un obstacle majeur

Le court terme est synonyme de dictature de l’instant au détriment d’élaborations de politiques à long terme. Pour paraphraser Montesquieu, toute génération qui a du pouvoir n’est-elle pas tentée d’en abuser ? Noyés dans des difficultés ou des drames du présent on ne peut anticiper. Le court terme est lié aussi à deux autres logiques du productivisme.

D’une part la recherche du profit, synonyme de fructification rapide de patrimoines financiers avec des opérateurs qui ont des logiques spécifiques dans lesquelles  la fraternité est absente. 

D’autre part la marchandisation du monde, synonyme de  transformation de l’argent en toute chose et de toute chose en argent. Voilà de plus en plus d’activités et d’éléments de l’environnement transformés en marchandises, d’êtres humains plus ou moins instrumentalisés au service du marché et loin de la fraternité. 

 -Qu’en est-il du long terme dans la fraternité transgénérationnelle ? 

Il implique une acceptation de se situer dans le temps. Lorsque Hans Jonas écrit  « agis de telle sorte que tes actions soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » il y a bien l’idée que nos remises en cause présentes peuvent être porteuses d’une fraternité dont nous ne verrons pas les effets.

La fraternité du long terme n’appelle-t-elle pas aussi à essayer de changer notre rapport à la mort ? 

L’idée  de consentir à quelque chose qui nous précède et qui va nous succéder n’est-ce pas une façon d’accepter sa propre finitude ? Est-ce que cette forme de fraternité ne nous invite pas à essayer de  changer également notre rapport à la  paix, au pouvoir, à la violence ?

Nous ne disons pas aux générations futures « votre mort c’est notre vie. Ta mort  c’est ma vie » qui est le cri  de la guerre, mais nous leur disons « Votre vie c’est notre vie. Ta vie c’est ma vie. »

-Les autres obstacles rencontrés par la fraternité transgénérationnelle

  L’obstacle de la compétition, loin de la coopération. 

« Etre ou ne pas être compétitif » nous dit le système mondial, si vous n’êtes pas compétitif (pays, région, ville, entreprise, université, personne) vous êtes dans les  perdants, vous êtes morts.  Riccardo Petrella écrit « La logique de la compétitivité  est élevée au rang d’impératif naturel de la société ».Autrement dit l’autre est perçu comme  concurrent, adversaire, ou ennemi, çà n’est pas un frère  et cela  qu’il soit vivant ou à venir. Mais alors, question importante, la compétition est-elle  naturelle (plus ou moins indépassable) ou est-elle un  produit de l’histoire(plus ou moins modifiable) ?Finalement ceux et celles qui pensent qu’elle est historique, qu’il y a des compétitions liées aux périodes et aux sociétés, que le productivisme pousse à une compétition omniprésente, affirment  que les solidarités, les coopérations, les biens communs, les « vivre ensemble », constitutifs des fraternités, peuvent  se développer ou voir le jour. La culture de compétition et d’agressivité ne doit-elle pas être remise en cause par une conscience pacifique, juste, écologique de la fraternité ?

 -Autre obstacle, celui de l’accélération.

 Quelle est sa réalité ? Elle  est omniprésente  dans le productivisme à travers, par exemple, une techno science en mouvement perpétuel, une circulation rapide des capitaux, marchandises, services, informations, personnes, accélération qui a  de multiples effets sur les sociétés et les individus. Quels sont ses effets sur la fraternité ? La fraternité , comme la démocratie, ne  demande-elle pas du temps ? Jean Chesneaux écrivait « Notre existence  se dissout dans un zapping permanent ; nos sociétés sur programmées sont bloquées dans l’immédiat ; notre devenir historique se brouille (…) ». Oui, dès lors  comment renouer, dans le respect de la durée, un dialogue entre le présent agissant, le passé comme expérience, l’avenir comme horizon de fraternités et de responsabilités ? Tel est ce regard porté sur cette valeur politique d’attention aux autres dans le temps  qu’est la fraternité transgénérationnelle.

 

B-L’éthique  et la fraternité transgénérationnelle

 

 1- les  fondements éthiques de la fraternité transgénérationnelle

 

 Quels sont les fondements et quelles sont les expressions éthiques de cette fraternité ?

 - C’est l’appartenance à la  famille humaine qui est le fondement éthique essentiel de la fraternité transgénérationnelle. Or la famille humaine est synonyme de plusieurs réalités qui ont des effets sur cette fraternité.

D’abord l’explosion démographique. Le nombre de personnes ayant vécu sur Terre serait  de l’ordre de 100 milliards, il y avait sept milliards d’habitants en 2011,  il y aurait en principe en 2050 de l’ordre de 9 milliards, l’explosion ralentirait ensuite puisqu’en 2100 il devrait y  avoir 10 à 11 milliards de terriens. Chaque jour 224000 personnes, en excédent de population, sont acteurs ou témoins des fraternités et de leurs contraires. Ainsi une question souvent abordée, en particulier par Claude Levi Strauss, est celle des rapports entre quantités et qualités, elle interpelle la fraternité. Par exemple n’est-il pas et ne sera-t-il pas  plus difficile, et sous quelles formes, de fraterniser dans des mégapoles de plus en plus gigantesques?

La famille humaine est synonyme aussi d’unité et de diversités. Il s’agit de  rechercher l’unité de l’espèce humaine. « Un seul monde ou aucun, s’unir ou périr » disait Einstein. La fraternité transgénérationnelle ne fait-elle pas de nous des frères et des sœurs en humanité laquelle serait une forme de Mère ?  Il s’agit également de respecter les diversités. Nous sommes ici dans des pratiques quotidiennes de fraternités et d’anti fraternités transgénérationnelles. Ne pas éliminer les différences, ne pas les exacerber, ne pas les effacer mais  les respecter. Loin des dominations, des ghettos, des assimilations, la fraternité correspond à un regard d’intégration, d’ouverture, elle reconnait des similitudes et des différences entre les personnes, les peuples, les générations.

La famille humaine est synonyme également de lieux  interdépendants où vont se vivre des fraternités dans le temps. Le vivre ensemble se déroule dans nos villages, nos villes, nos régions qui sont nos terroirs, dans nos pays qui sont nos patries, dans  nos continents qui sont nos matries , sur notre Terre qui est notre foyer de l’humanité. Ces territoires  nous aident à construire nos identités, à nous structurer. Mais ils ne doivent pas se refermer, devenir des  fractures de l’humain, des administrations de peurs de l’autre, des fabriques de l’ennemi. Ils doivent se découvrir, s’interpeller, se compléter, s’incliner les uns vers les autres. Voilà Montesquieu citoyen du  monde: « Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille mais qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et à l’Europe mais préjudiciable au genre humain, je le regarderais comme un crime. »Les lieux de vie, comme les générations, sont donc marqués par les interdépendances, n’est-ce pas  un devoir moral de les construire dans la fraternité ?

 -Outre la famille humaine, quels sont les autres fondements éthiques de la fraternité transgénérationnelle ?

 Ne sommes-nous pas fraternisés par le commun, en particulier les périls  les fragilités et les projets  communs ?

Etre frères n’est-ce pas  se rassembler contre des périls communs. Ils s’appellent  et s’appelleront très certainement débâcle écologique, armes de destruction massive, inégalités criantes, toute-puissance de la techno science et des marchés financiers. C’est être frères contre les périls communs eux-mêmes, c’est l’attitude non violente fondée sur le  respect des personnes et les dénonciations les remises en cause de mécanismes antifraternels. 

D’autre part ce sont aussi les douleurs de la vie(la fraternité de la douleur) qui peuvent nous relier en étant à l'écoute des fragilités, celles des autres et les nôtres. Vont dans ce sens des religions, des cultures, des œuvres d’art, qui nous disent «  çà n’est pas un fardeau que tu portes c’est ton frère. »  Enfants en détresse sur notre terre : un sur deux aujourd’hui et combien demain ?

 Et puis ne sommes-nous pas  aussi  fraternisés par les projets communs ? Etre frères c’est se rassembler à travers le temps pour préserver le bien commun et pour construire du commun c’est à dire relier, dans l’espace et dans le temps, le proche et le lointain ? Ces projets ne  sont-ils pas témoignages de fraternités d’espérance s’ils répondent aux urgences et s’ils construisent des politiques à long terme ?

 

 

2- les expressions  éthiques de la fraternité transgénérationnelle ?

 

-Les acteurs aux responsabilités très variables sont nombreux : Etats, organisations internationales, collectivités territoriales, entreprises, ONG, peuples, personnes…et d’autres  acteurs à venir.

 -Nous préférons insister ici sur les générations,  témoins de ce que sont ces fraternités transgénérationnelles. Ce sont les vies  de ceux et celles qui nous  ont précédés à travers ces témoins d’humanité luttant contre des forces de mort, c’est ce patrimoine culturel qu’ils nous laissent avec un grand bonheur de le découvrir, de le partager et de le transmettre. Ce sont les vies de ceux et celles  qui sont présents  aujourd’hui, ces générations vivantes qui, si elles arrivent à  penser et à mettre en œuvre des moyens fraternels porteront un projet d’humanité, alors, oui, il les portera à son tour. Ce sont les vies de ceux et celles qui vont nous suivre et qui peuvent nous dire : essayez, nous vous les prêtons, d’aimer le monde avec les cœurs et les esprits de ceux et celles qui vont arriver, et puis laissez-nous la liberté de devenir ce que nous voudrons être.

 

 -Quels  sont, au regard de l’éthique, les  moyens et les fins de cette fraternité transgénérationnelle ? 

D’un point de vue général on peut affirmer que la mondialisation productiviste  contribue à la confusion entre les fins et les moyens. Les fins, c'est-à-dire les acteurs humains en personnes, en peuples, et en humanité, sont plus ou moins ramenés aux rangs de moyens. Les moyens, c'est-à-dire surtout  la techno science et le marché, deviennent des fins suprêmes et tendent à occuper toute la place.

La fraternité, au sens éthique, en appelle à  une cohérence entre les moyens et les fins. Les fins doivent être respectées, les moyens doivent être remis à leur place.  Dans une formule  radicale, restée à ce jour inégalée, Gandhi, dans cet ouvrage posthume « Tous les hommes sont frères », écrivait « La fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la semence». Cette cohérence signifie que si l’on veut construire des fraternités transgénérationnelles il faut des moyens fraternels, c'est-à-dire démocratiques, justes, écologiques et pacifiques.  Après le politique et  l’éthique…voilà le juridique.

 

C- Le  juridique  et la  fraternité transgénérationnelle

 

 -On peut se féliciter que  le Conseil constitutionnel ait reconnu dans une décision du 6 juillet 2018 "la valeur constitutionnelle du principe de fraternité", cela au même titre que celui de liberté et que celui d'égalité. Désormais sa jurisprudence pourra y faire référence. C’est une avancée de principe très importante, d’autres développements s’y rattacheront dans l’avenir.

Comme on l’a affirmé  dans l'affaire en question ("délit de solidarité"),  ce principe  "crée ainsi une protection des actes de solidarité".

 Il est désormais acquis que chacun a « la liberté d’aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération  de la régularité de son séjour sur le territoire national ».

 Dans cette logique, la fraternité transgénérationnelle , étant l’ une des formes de la fraternité, sera-t-elle mieux  consacrée aussi dans des textes nationaux et  internationaux ? En tous les cas on peut d’ores et déjà s’interroger sur son contenu et sa mise en œuvre.

 

 1- le contenu de ce principe juridique 

 

  -La spécificité de ce principe repose probablement  sur  la non-discrimination transgénérationnelle, inscrite dans le projet français de 2015 de la « Déclaration universelle des droits de l’humanité » qui sommeille dans un tiroir du Secrétariat des Nations Unies : « Les générations présentes ne devraient entreprendre aucune activité ni prendre aucune mesure qui auraient pour effet de provoquer ou de perpétuer une forme de discrimination pour les générations futures », cela au sens bien sûr des Pactes internationaux des droits de l’homme de 1966, mais aussi au sens des droits-solidarités en particulier du droit  à la paix et du droit à l’environnement.

Cette spécificité du principe repose ensuite sur la protection de l’environnement et de la santé. 

D’abord environnement et santé, y compris pour les générations futures, sont liés comme l’affirme la CIJ en 1997.

Ensuite comme l’exigent quelques conventions, « chaque génération humaine  a le devoir de faire en sorte que  le legs des ressources de la terre soit préservé et qu’il en soit fait usage avec prudence ».

 Enfin, plus globalement, l’impératif de la protection de  l’environnement repose sur la vie  de l’humanité et de l’ensemble du vivant,  donc, comme l’affirmait Charles Gonthier,  « sur la fraternité dans ses dimensions universelle et temporelle. »

 -Non seulement ce principe a une certaine spécificité  mais  ses interdépendances existent avec d’autres principes qui , eux aussi, se transgénérationnalisent.

Ainsi le principe des responsabilités des générations présentes envers les générations futures, consacré dans la Déclaration de l’UNESCO de 1997,le principe de  solidarité par exemple sous la forme de l’assistance écologique qui est un devoir de la communauté internationale consacré par la Déclaration de Rio de 1992 , le principe de non régression selon lequel la protection de l’environnement ne peut faire l’objet que d’une amélioration constante ,  le principe de dignité de l’humanité qui implique la satisfaction des besoins fondamentaux ainsi que la protection des droits intangibles.

 A cela s’ajoute la proximité du principe de fraternité transgénérationnelle avec un concept  transgénérationnel  qui exige que des limites soient fixées aux activités humaines,« Qu’est-ce qu’une société qui ne se donne plus de limites? » demandait Jacques Ellul, concept qui est à  base d’ autolimitation et de contrainte, concept sur lequel se greffent les principes de précaution,  de coopération et d’autres à venir. Voilà pour le contenu, quelle est la mise en œuvre de ce principe juridique?

 

 2- la  mise  en  œuvre  de ce principe juridique.

 

 On se situe ici pour une large part  dans le droit  prospectif.

  -Cette mise en œuvre doit se  traduire  par des interdictions à consacrer et par des biens communs à protéger.  

Quelles  interdictions ? Constitueraient des crimes écologiques contre les générations présentes et futures et contre le vivant, des mécanismes ayant des effets sanitaires et environnementaux sans limites dans l’espace et dans le temps, ainsi les recherches sur les armes de destruction massive, ainsi l’enfouissement irréversible des déchets radioactifs.

 Quels biens communs à protéger ? Respecter la biosphère (maison commune de  l’humanité et du vivant) et le patrimoine commun de l’humanité, organiser un accès universel et effectif aux biens communs indispensables à la vie des personnes, des peuples, des générations présentes et futures.

- Evoquons à travers des fonctions essentielles,  une simple énumération de quelques institutions,  existantes ou nouvelles à créer, porteuses de fraternité transgénérationnelle. 

Fonctions de vigilance et d’anticipation, par exemple des gardiens et des Conseils pour les générations futures,  des Assemblées législatives du long terme.

Fonctions de représentation, par exemple l’humanité aurait la personnalité juridique  ,  l’Organisation mondiale de l’environnement qui verrait le jour  pourrait alors la représenter .

Fonctions de sanction, par exemple des tribunaux nationaux, c'est le début d'un processus important  condamnant des Etats à respecter leurs engagements de réduction des gaz à effet de serre, par exemple le tribunal déjà créé en 2012  « des crimes contre la nature et contre le futur de l’humanité »,  la création aussi un jour d’une Cour mondiale de l’environnement.

 

 Conclusion  relative a  la  fraternité  transgénérationnelle

 

 1/  La fraternité est-elle transgénérationnelle ?

Ethiquement   il faut qu’elle le soit, c’est un devoir moral.

 Politiquement  il faut  lui donner sa place, c’est une valeur essentielle.

 Juridiquement il faut la construire, c’est un principe porteur.

 

2/  L’esprit de fraternité

Englobant cet ensemble le voilà, « l’esprit de fraternité », consacré par la Déclaration universelle des droits de l’homme  dans l’article premier :  « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

 Esprit de fraternité  porté par « les êtres humains doués de raison et de conscience ». Il  doit souffler  sur notre terre  à travers les temps, par rapport aux générations passées, dans le respect du patrimoine mondial, par rapport aux générations  présentes  et futures dans la construction d’une communauté mondiale humainement viable. Il doit faire, de tous envers tous, des tisseurs  et des passeurs de fraternités.

 

Remarques terminales relatives aux générations futures

 

Tour à tour voilà un petit conte, une pratique facile à mettre en œuvre, une proposition plus compliquée et  certes critiquable , enfin  surtout une réflexion vitale  sur les générations .

 

1-  Pour terminer proposons  un petit  conte.

 

Un élève demandait « Quand peut-on être sûr que la nuit finit et que le jour commence ? »Le maitre répondit  «La nuit s’achève et le jour se lève lorsque l’on peut voir dans le visage de chaque être humain celui d’un frère et d’une sœur. Alors  l’aube apparait, une aube d’humanité. »

 

2-Proposons aussi une idée relative à une  pratique enseignante (possible aussi  dans d’autres lieux) :   l’applaudissement les générations futures.

 

  C’est là une expérience que nous avons souvent partagée avec des étudiant(e)s en droit international  de l’environnement à la  fin du cours. Nous applaudissions les générations futures. L’hommage était à la fois dérisoire et symbolique. Il peut être vécu dans d’autres cours et  même adapté à différents  âges.

 Les participants qui le voulaient se levaient, se tournaient vers le tableau sur lequel était  inscrit un « Vive et que vivent les générations futures ! », ils  applaudissaient.  Instants dérisoires face à ceux et celles qui n’existent pas encore, instants symboliques comme si, à travers le temps, nous voulions leur donner du courage et accueillir celui que ces générations  pouvaient  nous  transmettre …

 

3-Proposer un  premier référendum mondial pour les générations futures ?

 

 Les arguments contre ce référendum ne manquent pas.

Ce serait un  référendum  insultant  pour les générations présentes parce que vécu comme une forme de  fuite  devant  les problèmes, les menaces et  les drames  présents et une  dépense  plus ou moins coûteuse, finalement de l’énergie, du temps et de l’argent perdus.

Ce serait aussi un référendum dérisoire pour les générations futures dans la mesure où  son  apport serait quasiment nul et son contenu serait celui  d’une promesse plus ou moins mensongère.

 Ajoutons à cela qu’un tel  référendum serait impossible à mettre en  œuvre avec une organisation  trop compliquée et une représentativité  douteuse.

  Pourtant les arguments en faveur de  ce référendum existent également.

  Ce serait un référendum  porteur pour les générations présentes, il contribuerait à une forme d’ancrage plus solide dans l’humanité et à un   appel à la responsabilité.

 Ce référendum  serait porteur également pour les générations futures,  voilà une forme de promesse  à tenir, une responsabilité à venir aussi pour ces générations futures vis-à-vis des suivantes.

 Ce référendum serait possible à mettre en œuvre dans une organisation faisable comme dans une  représentativité réelle.

 Le  contenu  de ce référendum suppose des qualités à penser, des questions essentielles à déterminer,  des formulations possibles, des supports à recenser.

 Donner le jour  au premier référendum pour les générations futures suppose

  le  cheminement de cette idée  à travers des acteurs aux  différents niveaux géographiques, des moyens à mettre en œuvre pour son avancée, des processus de décision pour le réaliser.

Avant de le mettre de côté pourquoi ne pas essayer  de penser les différents  effets d'un tel référendum ?

 

 

  4- Une dernière remarque terminale vitale, celle des trois fois trois générations… 

 

       

La situation, en cette fin des  2/10èmes du XXIème siècle, est celle d’une vérité qui saute aux yeux pourvu qu’on les ouvre. « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. » écrivait  René Char dans une citation souvent reprise.

 -Nous avons reçu de trois générations passées (   1850 à 1945 environ), un environnement pour une part atteint et faisant l’objet de destructions en marche sous les logiques  du productivisme (en route en fait depuis le XVème siècle) et de l’anthropocène en route voilà près de 170 ans à travers les explosions des énergies fossiles et de la démographie.

-Nos trois générations présentes (1945 -2030 environ),… et en voie de disparition, ont produit un environnement pour une large part détruit et plongeant dans  des apocalypses écologiques multiformes, massives, en interactions et rapides, en particulier à travers le réchauffement climatique et les atteintes à la diversité biologique.

-Les  trois générations qui ont commencé à voir le jour et  qui viennent  (2030 à 2110 environ)  se trouvent donc devant  une question vitale : cette veille de fin des temps peut-elle encore, à travers quelles volontés et quels moyens, se transformer en aube d’humanité ?

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