Les casseurs d'horizons

Les casseurs d'horizons
  1. Les  casseurs d’horizons

 

  Nous proposons cette appellation de « casseurs » qui s’oppose donc  à  éclaireurs d’horizons,tisseurs de confiances, découvreurs  d’autres  possibles, porteurs d’utopies créatrices,  constructeurs  d’alternatives… 

 

1-Les pratiques des casseurs d’horizons.

Un témoignage  terrible parmi beaucoup d’autres : (extrait de « Mémoires de maîtres, paroles d’élèves », sous la direction de Jean-Pierre Guéno, Librio, 2003) : « Chaque matin dans ta classe, j’avais peur. Et les jours où tu disais mon nom, je me levais tandis que mon visage se vidait de son sang, je marchais dans le brouillard jusqu'à ton bureau. La salle de classe aux murs très hauts, le plancher avec ses lattes entrecroisées, le silence terrifiant accompagnaient ma traversée vers toi, vers tes paroles qui ressemblaient à des gifles, maîtresse. Je n’ai jamais fermé ce cercueil de l’école. Mon élan se brise encore aujourd’hui aux barbelés de ces peurs qui ont tissé mon enfance. »(Agnès).

De la maternelle à l’université, et dans de multiples autres lieux, familles  mais aussi professions, administrations, entreprises, associations, institutions, partis politiques…, à côté des nombreux  tisseurs et passeurs  de projets et de fraternités, voilà des casseurs d’horizons qui sont à l’œuvre. Leur nombre est important, certes difficile  à déterminer mais ils sont bien là.

Ils assèchent  des visages au lieu de contribuer à les irriguer,

ils sèment des peurs au lieu de faire naitre des confiances,

ils éteignent des braises  au lieu d’allumer des feux,

ils apprennent à ramper au lieu de se mettre debout,

ils en appellent aux compétitions tous azimuts et  recouvrent de linceuls de silence des solidarités existantes ou à construire ,

ils méprisent  des inventions, des créations, des projets en rupture d’inhumanité ,

ils commencent toujours par asséner  un  « Est-ce que c’est possible ? » au lieu d’avoir le courage d’un  « Faut-il le faire ? » et, ensuite, de se demander comment …

 

2-Le Petit Prince aurait pu rencontrer un casseur d’horizons.

 On pourrait  ajouter aux personnes rencontrées par le Petit Prince de Saint Exupéry… un casseur d’horizons :

« Qu’est-ce que vous faites ? » demanda le Petit Prince,

« Dès que je vois des ailes qui poussent je les rogne, je les casse, je les coupe. »

« Vous aimez çà ? » dit le Petit Prince d’un air effrayé,

« Oh oui j’aime çà, je n’en décolle plus ! » répondit le rogneur d’ailes.

 « Moi, dit le Petit Prince, j’aime l’horizon. J’aime marcher doucement vers une fontaine. »

 

3-« Le » grand casseur d’horizons

Et il  y a beaucoup plus grand et beaucoup plus puissant que les casseurs  d’horizons, c’est le système mondial dans lequel nous vivons ou survivons.

L’immense  majorité des terriens se retrouve dans un monde en grande partie  autoritaire,  injuste, violent, et dans des  débâcles écologiques nombreuses et en interactions.

 Beaucoup ont pour seuls horizons des drames et des menaces. Le futur est plongé dans les brouillards, des projets disparaissent. « No future ! » disent même des jeunes et des moins jeunes ,  le futur semble en voie de disparition.

 « Le » grand casseur d’horizons est en marche.

Le système  productiviste repose sur les logiques profondes qui s’appellent la recherche du profit, la fructification des patrimoines financiers, la marchandisation du monde, le développement d’armes terrifiantes, la course aux quantités, le culte de la croissance, les discours et les pratiques de la compétition, la priorité donnée au court terme, l’accélération du système.

 Les périls communs sont là : débâcle écologique dépassant des seuils d’irréversibilité, armes de destruction massive terrifiantes, épidémies catastrophiques, inégalités criantes, techno science et marchés financiers de moins en moins contrôlés par  les êtres humains…

 Ce système n’est-il pas condamnable du seul fait, par exemple, qu’il y ait  en 2017 un enfant sur deux dans le monde en situation de détresse et/ou de danger ( guerres, maladies, misère…) et du seul fait, par exemple, que les marchés financiers ont pris, depuis 1971 (fin de la convertibilité du dollar en or), une large partie de la place des conducteurs  qu’étaient  les Etats ?

Ce système n’est-il pas condamné du seul fait , par exemple, que plus de 5 milliards de dollars partent chaque jour en 2019 vers les dépenses militaires mondiales, et du seul fait, par exemple, que des activités humaines entraînent un réchauffement climatique qui menace l’ensemble du vivant (+3°C à 6°C vers 2100) et à la même période plus d'un  mètre ( voire deux ou trois ?) d’élévation du niveau des mers ?

 Ainsi  on est loin d’un futur comme horizon de responsabilité.

 La mondialisation productiviste est irresponsable et compétitive, alors qu’il faut construire une communauté mondiale responsable et solidaire. Et des chemins de bonnes intentions sont  souvent pavés de renoncements personnels et collectifs  successifs.

 

4-La résignation face aux casseurs d’horizons.

 La pente la plus forte c’est celle qui nous amène à ne pas marcher vers des fontaines, comme nous y invite le Petit Prince.

C’est celle de la résignation devant les rapports de forces alors que ceux-ci peuvent changer, alors qu’à chaque instant, le réel contient plus de possibles que l’on ne croit.

Manquer de souffle, être étouffé(e) par l’impératif du réalisme, laisser la place à des sortes d’experts d’étouffements d’horizons, et finalement de ne pas être à la hauteur des défis.

Simone de Beauvoir écrivait: « Il est peu de vertus plus tristes que la résignation. Elle transforme en fantasmes, en rêveries contingentes, des projets qui s’étaient d’abord constitués comme volonté et comme liberté. »

Mettre perpétuellement en avant et avoir à la bouche le terrible « soyons réalistes, restons réalistes »  aujourd’hui en fait, malgré soi et/ou avec soi,

 c’est être probablement fermé sur des mécanismes de mort,

c’est refuser les paris d’autres possibles,

 c’est étouffer l’audace,

c’est pactiser avec l’indifférence,

être paralysé par la peur de ne rien pouvoir faire et ne rien faire,

c’est, enfin et surtout, se laisser glisser sur la pente la plus forte : celle d’un système porteur de souffrances,de drames et de menaces.

 

5-Les leçons personnelles et collectives  face aux casseurs d’horizons.

 Un témoignage magnifique partagé toujours dans l’ouvrage cité plus haut : « Votre nom, maitresse, chantera jusqu’au bout de mes jours. Le regard que vous avez su porter sur moi m’a insufflé la confiance qui me manquait. Un regard qui savait si bien dire : « Vas-y, tu peux ! Vas-y, tu vas y arriver ! ».Grâce à vous tout devenait possible et ma révolte a trouvé son chemin : les livres et le savoir.»(Maria)

Résister personnellement et collectivement aux casseurs d’horizons c’est    

 Construire  en soi  et avec d’autres la  confiance, exercer  sa capacité de proposition, faire respirer  son imagination, découvrir le travail  en équipe et la vouloir conviviale.

 Former et des enseignants et des parents et des professionnels et des associatifs et quantité d’autres personnes et de groupes qui contribueront  à construire et à partager  « des racines et des ailes », à porter des éducations aux droits de l’homme, des peuples et de l’humanité, des éducations  à l’environnement, à la paix.

S’engager et persister dans des luttes communes, « Dire nous. Contre les peurs et les haines, nos causes communes » écrit Edwy Plenel (Editions Don Quichotte 2016.).

Critiquer et démonter, seul(e)s  et avec d’autres, des mécanismes inacceptables.

 Proposer et mettre en œuvre  des alternatives, à tous les niveaux géographiques, fondées sur des moyens démocratiques, justes, écologiques et pacifiques.

 Penser et sentir que d’autres nous ont précédés et que d’autres vont nous suivre sur ces chemins de révoltes et de constructions  pour un monde viable. Une fois de plus  Camus avait raison   :   « Il n’y a d’humanisme que celui des hommes révoltés »

 

 

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