VIOLENCES : les clarifications ( I )

VIOLENCES : les clarifications (I)

VIOLENCES : les clarifications ( I ) 

 Les violences

 

 Introduction

Parmi les ouvrages qui  ont contribué à inspirer ces deux  premières parties (clarifications, classifications) nous soulignerons surtout :

-Pour sortir de la violence, Jacques Sémelin, les éditions ouvrières, 1983.
- Entretien dans « Alternatives non-violentes », Johan Galtung , n°34,1979. 
- Agressivité et combativité, Denise Van Caneghem, puf, 1978.
-Violence et pouvoir, François Stirn, Hatier, 1978.
-La non-violence, François Vaillant, cerf ,1991.
-Stratégie de l’action non-violente, Jean-Marie Muller, Seuil, 1981.

-et bien sûr la remarquable revue « Alternatives non-violentes », en particulier le numéro 38 sur les « violences banales » (septembre 1980).

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« La violence c’est le négatif de la tendresse. » André Gorz.

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Dans cette introduction nous partirons de termes synonymes de violences massives et terrifiantes (1), puis de l’explosion du mot dans le langage courant(2), enfin de son étymologie, sa sémantique, sa mythologie et sa cosmogonie(3).Il sera alors temps de proposer une analyse qui se voudrait globale, critique et créatrice(4).

 

1-Des violences massives et terrifiantes

Hiroshima, Auschwitz, le Goulag, la guerre du Vietnam et celle du Congo(RDC), les génocides du Cambodge et du Rwanda : voilà quelques unes des souffrances les plus gigantesques de la seconde moitié du XXème siècle, précédées par celles du début de ce même  siècle, ainsi le génocide  des arméniens  de 1915-17, ainsi la grande boucherie de 1914-18, symbolisée par l'enfer de Verdun.

Le XXIème siècle commence  par  les attentats de New York et continue par de multiples drames ,  celui de la faim, celui de l’absence d’eau potable et d’assainissement, celui d’un enfant sur deux, en 2016 dans le monde, « en situation de détresse et/ou de danger » … et d’autres violences massives et terrifiantes telles que des catastrophes écologiques liées en particulier aux changements climatiques… A cela s’ajoute la course aux armements, porteuse d’un pouvoir de destruction qui peut signifier la fin de l’humanité et d’une grande partie du vivant et qui est synonyme, ce que l’on passe presque toujours sous silence, de sommes gigantesques englouties et enlevées à des besoins criants, forme de violence massive, terrifiante et permanente depuis 1945 .                    

2- Une explosion de l’utilisation du mot violence

Ce terme a de plus en plus envahi le vocabulaire d’une partie des mondes médiatiques, des mondes politiques et d’un nombre de personnes plus ou moins important selon les lieux et les périodes, cela dans la vie quotidienne.

 C’est ainsi devenu un mot fourre-tout, on parle de la violence de la guerre, de massacres ethniques, du terrorisme, d’une injustice, d’un régime politique, de la course aux armements, d’une manifestation, d’une révolte, d’une répression, d’un crime, d’une bagarre, d’un vol, d’un forcené et, aussi, de la violence d’une tempête, d’un tremblement de terre, d’une inondation, d’un accident, d’une chute, d’une maladie, d’une gifle, d’une fessée, d’une parole, d’un fantasme, d’un rêve, d’une déclaration, d’un silence, d’un regard, d’une absence, d’un souvenir, d’un bruit, d’un reportage, d’un film, d’un livre, d’une lumière…
En arrivant à qualifier de violent un peu tout et n’importe quoi, on se demande alors si pourrait être qualifié de violent …tout ce qui est synonyme d’une certaine souffrance ou de tout ce qui nous déplait ? Mais n’y a-t-il pas des degrés dans la violence ? Ne suis-je pas, moi-même, tantôt victime, tantôt témoin, tantôt acteur de telle ou telle violence ? Ne faut-il pas distinguer les violences personnelles et les violences collectives ? Ont-elles des points communs, des différences, des oppositions ?
A ce simple niveau on constate donc qu’il est beaucoup plus proche des réalités de parler « des » violences et non pas de « la » violence.

 

3- Etymologie, sémantique, mythologie, cosmogonie et violences

Du point de vue de l’étymologie les linguistes nous apprennent que le mot violence vient du grec « bia » qui signifie la force vitale, la force.
Le mot violence vient ensuite du latin « vis » qui signifie la force physique en action, d’où d’écoulent « violentia » désignant un caractère emporté, indomptable et aussi « violentus », désignant une force violente, on parle par exemple de la force du vent. A partir du XVIème siècle le mot signifie abus de la force, on fait violence à quelqu’un. Ainsi violence, viol, violer, violation viennent du latin « violare » qui signifie porter atteinte, attaquer, agresser…

Du point de vue de la sémantique il y a  dans le mot violence « viol » ce qui renvoie à différents sens : un rapport sexuel imposé à une personne sans son consentement, une action consistant à violer quelque chose (une loi, un secret…), le fait de forcer une pensée (viol de conscience)… Les mots de cette famille vont ainsi dans le sens d’une atteinte portée à quelqu’un, à quelque chose, il y a une transgression, une agression.

Du point de vue de la mythologie, pour les grecs « Bia » est la divinité de la Force, de la Vaillance, de la Violence. C’est elle, écrit Eschyle, qui a aidé à enchainer Prométhée. Bia accompagne le dieu des dieux, Zeus, lui-même dieu de l’univers, dieu souvent violent, brutal, porteur de la foudre.
Le géant Pallas est le père de Bia. Un des fleuves des enfers, Styx, est la mère de Bia. Sa sœur se nomme Niké, la Victoire, ses frères s’appellent Zélos, l’Ardeur, et Cratos, la Puissance.
La violence existe également dans une partie de la mythologie grecque. Parmi de très nombreux exemples celui d’Oedipe qui se rend involontairement coupable du meurtre de son père et du mariage avec sa mère, laquelle ensuite se pend, Œdipe qui se crève les yeux pour ne pas voir ses crimes et termine une vie errante guidée par sa fille Antigone. Violence qui existe de même dans une partie de la mythologie romaine. Parmi de très nombreux exemples celui de la naissance d’une civilisation, pour qu’elle apparaisse l’un des deux fondateurs doit mourir, Romulus tue Rémus pour que naisse Rome.

     
Du point de vue de la cosmogonie, nombreux sont les récits des différentes civilisations relatives aux origines du monde, récits liés en partie à différentes formes de violence. Il s’agit souvent de conflits entre forces opposées, entre ordre et désordre, entre lumières et ténèbres, se déchainent également des luttes entre des dieux, entre des héros. 
Et cela… jusqu’aux cosmogonies scientifiques contemporaines : la théorie du Big Bang, proposée à partir de 1922 et établie en 1965, n’est-elle pas symbolique de la description d’une violence incommensurable? Au début il n’y avait rien, ni espace, ni temps, ni matière, ni énergie. Arrive alors -venue d’où?- une boule de feu plus petite qu’un atome, immensément chaude, dont « l’explosion » produit …l’univers.
Comment continuer notre réflexion, quelle démarche proposer?


4- Quelle démarche proposer ?


Cette démarche peut nous faire entrer dans les complexités des violences cela avec un objectif : essayer de mieux en comprendre les manifestations, donc préparer les analyses des causes, essayer de penser et de construire des contre-logiques, des moyens pour lutter contre ces violences.


Nous ferons  au départ  un travail de clarification de  la notion de violence (I).

 Nous proposerons ensuite une synthèse des  classifications des violences (II).

 Nous pourrons  alors  énumérer  les contenus des violences (III),

 Nous essaierons ensuite, réflexion essentielle,  de comprendre  les analyses des causes des violences (IV).

Enfin nous en appellerons aux  luttes contre les causes des violences, en dégageant en particulier des alternatives existantes et d’autres possibles (V).

 

 

I –Les clarifications relatives aux violences

 


Pour ce travail préalable et nécessaire de clarification nous distinguerons la notion  de violences d’autres notions  proches (A), puis nous essaierons de repérer des éléments relatifs au contenu de cette notion  de violences (B).

 


A- Violences et clarifications avec d’autres notions proches

 

Peut-être comprendrons-nous mieux les violences et la non-violence en liens avec les conflits (2) en analysant d’abord des notions proches(1) ?

 

1-Confrontation, conflit, agressivité, combativité et violences


a ) La confrontation


Quel est son contenu ? Les relations entre personnes, entre collectivités sont faites, pour une part plus ou moins importante, de confrontations, c’est-à-dire de mises en présence et de comparaisons. On confronte des valeurs, des besoins, des intérêts, des pouvoirs, des idées, des textes, cela à travers des individus et des collectivités. Qu’est-ce qu’une confrontation positive ? Cette confrontation suppose l’affirmation de soi, en tant que personne ou que collectivité, et aussi un respect à travers un certain dialogue. « Il n’y a pas deux personnes qui ne s’entendent pas, il y a seulement deux personnes qui n’ont pas discuté »dit un proverbe africain. Mais qu’est-ce donc qu’une confrontation négative ? Lorsque la confrontation débouche sur un sentiment de concurrence ou de non reconnaissance ou de mépris, alors une situation peut devenir conflictuelle. Les concurrences, les non reconnaissances et les mépris étant omniprésents dans nos sociétés productivistes, les conflits sont, eux aussi, omniprésents.

 
b ) Le conflit


Quelle est la place du conflit ? Certains pensent que le conflit est une des « lois de la vie », « le libre jeu du conflit c’est l’antidote de la guerre, la guerre c’est la loi de la mort » écrivait Odette Thibault (« Non à la guerre disent-elles », éditions Chronique sociale,1982). La guerre d’une certaine façon c’est le refus du conflit, on pense que, pour supprimer le conflit, il faut supprimer celui que je déclare être mon ennemi. La place du conflit est donc essentielle dans les relations entre personnes, entre personnes et collectivités, entre collectivités.

 Mais le conflit peut-il être facteur de changement ? Dans le conflit l’autre (une personne, une collectivité), si on le perçoit comme tel et si on l’accepte comme tel, pose souvent une ou des questions de plus. La maitrise des peurs personnelles et/ou collectives est ici très importante. C’est à travers le conflit que va se jouer une certaine transformation personnelle et/ou collective. 

Quels sont donc les mauvais moyens de règlement des conflits ? Le plus souvent on ne sait pas régler nos conflits. Soit on utilise la violence d’oppression en imposant sa loi, soit on accepte la violence de soumission en renonçant à ce que l’on juge être essentiel. 

Quel serait le moyen le plus porteur pour régler un conflit ? Lanza del Vasto (« Technique de la non-violence », Denoël, 1971 ; Gallimard, 1988) écrivait « Face au conflit cinq attitudes sont possibles : la neutralité, la bagarre, la fuite, la capitulation, la non-violence.» En ce sens l’attitude la plus porteuse serait celle d’une résolution non-violente des conflits (voir par exemple l’Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits(IRNC).Ne faudrait-il pas arriver à ce que toutes les parties au conflit trouvent, ensemble, dans la confrontation des idées  et dans le respect des personnes, des solutions justes ?


c ) L’agressivité, la combativité

Existe-t-il une différence entre les deux ? Jacques Sémelin écrit (dans l’ouvrage souvent cité ici : « Pour sortir de la violence », les éditions ouvrières, 1983) « Le langage courant réserve deux sens bien distincts au mot agressivité : une agressivité-affirmation de soi, synonyme de vitalité, d’énergie, de force et pas nécessairement de violence; et une agressivité-animosité synonyme d’antipathie, de malveillance, d’irrespect, de cruauté, voire de haine. » Denise Van Caneghem exprime aussi cette différence (« Agressivité et combativité », puf, 1978) : « Nous proposons d’appeler combativité l’ensemble des combats adaptatifs pour l’individu et son espèce. La combativité est tout ce qui témoigne d’une parole circulante ou en gestation, liée à l’amour de la vie. La combativité est un moyen au service des « besoins fondamentaux » (faim, sexualité…) dont dépend la survie de l’espèce. Je réserve le mot agressivité à toutes les formes de destructivité liées à l’amour de la mort et qui, objectivement, accroissent la solitude, la peur de l’autre et de soi. L’agressivité apparaît comme un sous-produit, un déchet d’une combativité coupée de ses inhibiteurs, de ses freins naturels et surtout de toute possibilité de ritualisation. L’agressivité est une fin en soi évoluant vers la destructivité. » Bref : ne pourrions-nous pas affirmer qu’ il s’agit de maitriser son agressivité-animosité et de la transformer en combativité, synonyme de vitalité ?

 

2-Violences, non-violence et règlement des conflits

 

a ) Violences et règlement des conflits


Comment la violence se rattache-t-elle au règlement des conflits ? On peut penser qu’un conflit non géré ou un conflit mal géré peut donner lieu à des affrontements violents. C’est la violence d’oppression ou la violence de soumission. Autrement dit, et c’est une définition classique des non-violents, la violence est un dérèglement du conflit. Jean-Marie Muller écrit (« Stratégie de l’action non-violente », Seuil, 1981) « La violence enraye le fonctionnement du conflit et ne lui permet pas de remplir sa fonction qui est d’établir la justice entre les adversaires. (…) Le conflit risque alors de ne plus être le moyen de rechercher une solution juste mais l’élimination de l’adversaire.»

 

b ) Non-violence et règlement des conflits

Quelles sont les forces du règlement non-violent ? Il en existe au moins deux : la force de la justice et, moins connue, la valorisation de l’objet du conflit.
La force de la justice doit inspirer un compromis, c’est-à-dire une avancée tenant compte de l’essentiel des positions en présence et faisant appel à l’imagination, une synthèse porteuse entre les parties au conflit. La compromission doit être refusée, elle peut-être « enceinte » d’une violence. Schématiquement on peut dire qu’il faut alors refuser l’injustice et choisir l’affrontement non-violent.
La valorisation de l’objet du conflit est primordiale, en quoi consiste-elle ? Jacques Sémelin l’explique ainsi « Dans la non-violence il y a une décontamination mimétique du conflit de personnes pour tenter de limiter celui-ci à la question du partage ou de la possession de l’objet. Cette valorisation de l’objet du conflit est une façon de se le réapproprier et d’agir de façon non-violente pour sa résolution. »

 

 

B-Violences et clarifications d’éléments contenus dans cette notion

 

 

La violence n’a-t-elle pas quelque chose à voir avec la force, la contrainte ?(1) N’est-elle pas liée à l’ordre, au désordre ? Pour qui, pour quoi, et à travers quels moyens ?(2).

 

1- Force, emploi de moyens exerçant une contrainte et violences

 

a ) Force et violences

 

La violence est-elle liée à toute force ou seulement à une force ayant atteint un certain degré ? Mais à partir de quand y-a-t-il un excès de la force ?
N’y aurait-il pas violence lorsque des acteurs (personnes et/ou collectivités), à des degrés variables, par la force, portent atteinte à d’autres acteurs, sur les plans physique, moral, matériel ou culturel ?

 

b ) Contrainte et violences

 

Ainsi, comme l’écrit François Stirn (Violence et pouvoir, Hatier, 1978) « La violence consiste dans un emploi de la force pour contraindre l’autre, nier son autonomie, ou son intégrité physique, ou même parfois sa vie. (…) Elle peut donc être définie par l’emploi de moyens portant atteinte à la liberté ou à l’existence d’individus ou de groupes (…). »
Les violences évoquent la force mais aussi l’ordre, le désordre et les moyens qui y sont liés.

 

2- Ordre, désordre et violences

 

a ) Ordre établi, refus de cet ordre

 

Les violences peuvent avoir ici deux aspects : les unes sont synonymes de tel ou telordre établi que l’on construit et/ou que l’on défend, les autres sont synonymes derefus face à cet ordre établi, ordre que l’on combat.

 

b ) L’étendue et le contenu d’un ordre

 Un des critères les plus opérationnels est celui de l’étendue du lieu, on peut ainsi distinguer les ordres locaux, nationaux, continentaux, mondiaux. On peut compléter ce critère par les domaines, on examine  ainsi par exemple l’ordre commercial international.

Un ordre peut se juger sur son contenu, c’est à dire sur les libertés, les égalités, la paix, la protection de l’environnement. Est-ce que telle ou telle situation dans tel lieu est porteuse  un peu,  moyennement, beaucoup ou pas du tout de ces quatre grands critères ? Par exemple quelles sont les égalités et les inégalités en ce lieu ? Cet ordre est-il juste ou injuste ?

c ) Les moyens de refus ou de défense d’un ordre et les violences

 Si l’on refuse un ordre injuste une question qui se pose est celle des moyens que l’on veut employer pour le remettre en cause, s’agit-il  de  moyens légaux (élections, adoptions de nouvelles  lois…), de  moyens non-violents (non-coopération).Certains ont même  mis en œuvre  des luttes armées, ainsi par exemple des mouvements de libération. 
Si l’on veut défendre un ordre juste la même question se pose donc par rapport à la nature des moyens employés.

REMARQUES TERMINALES

1-Telles sont ces quelques clarifications relatives aux violences. Si l’on devait retenir un seul élément fondamental lequel serait-il ?

Une des notions essentielle est  celle de conflit, plus ou moins présent entre  personnes, entre personnes et collectivités, entre collectivités. Le conflit peut-être facteur de changement, c’est à travers lui que vont se jouer des transformations personnelles et collectives.

 Malheureusement le plus souvent on ne sait pas régler les conflits. Soit on utilise la violence d’oppression en imposant sa loi, soit on accepte la violence de soumission en renonçant à ce que l’on juge être essentiel.

 En ce sens la 3ème attitude la plus porteuse est  celle d’une résolution non-violente des conflits (voir par exemple l’Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits(IRNC).Or une des choses les plus importantes de la vie, régler les conflits, on ne nous l’a pas apprise. Il devrait y avoir,  de la maternelle à l’université et dans tous les lieux de vie, des théories et des pratiques de règlement non-violent des conflits, à ce jour  quand cela existe c’est une exception. Ne faudrait-il pas arriver ainsi  à ce que toutes les parties au conflit trouvent, ensemble, dans la confrontation des idées  et dans le respect des personnes, des solutions justes? Confrontation, respect, justice sont ici les maitres mots.

2-Quelles sont donc les classifications des violences ?  (VOIR  II )

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