Reconversion financière face aux apocalypses écologiques:facteurs favorables? ( I I)

Reconversion financière face aux apocalypses écologiques: facteurs favorables?( I I )

II-  Reconversion financière : quels  facteurs favorables ?

 

Au moins quatre  facteurs  sont favorables à la mise en œuvre de ce bouleversement.

 

Certains  acteurs  sont plus ou moins ouverts  à des  résistances et des propositions(A).

Des Etats,  encore lentement et   dérisoirement ,   commencent à aller dans ce sens (B).

Une  toute petite partie des mondes financiers commence à bouger (C).

Les générations présentes ont probablement encore des marges de manœuvres(D).

 

 

A-Certains  acteurs  plus ou moins ouverts  à des  résistances et des propositions.

 

1-L’espoir de suites porteuses  réside donc, une fois de plus,  dans l’ensemble des acteurs c'est-à-dire  des  Etats qui continueront à négocier, des collectivités territoriales, des  entreprises, des ONG ,des citoyens, des peuples…  qui amorceront  des  transitions énergétiques et, de façon plus globale, qui mettront en œuvre des moyens démocratiques, justes, pacifiques  et écologiques…  

 2-Les  Etats  continueront à négocier dans les COP à venir et dans d’autres lieux de gouvernance .Le rôle des Etats  peut être ici essentiel dans les temps à venir pour aller vers des réformes et mais surtout  vers des remises en cause. Dans «  le temps qui reste » les réformes , c’est une certitude, ne suffiront pas.

 3-Bien sûr des collectivités territoriales, des  entreprises et des acteurs  de la société civile (ONG , citoyens,  syndicats, mouvements sociaux) , bien sûr aussi  des fondations engagées, qui amorceront la transition énergétique, qui lancent et lanceront diverses alternatives pouvant  se rencontrer ici et là. Il ne faut  pas sous-estimer également  les juridictions  qui  , de plus en plus  saisies en particulier par des associations  et des citoyen.ne.s ,  demandent des comptes aux Etats quant à  l’exécution de leurs obligations nationales et internationales.

4- Interviennent aussi scientifiques, journalistes spécialisés, juristes, économistes, sociologues, philosophes, diplomates, fonctionnaires internationaux, militants d’ ONG environnementales et beaucoup d’autres , cela  pour analyser et proposer des remises en cause  à travers  ouvrages,  articles,  émissions, appels,  tribunes et autres moyens d’expression....

5-Des marches de jeunes et de moins jeunes  pour "Sauver le climat "se multiplient, des grèves  par des élèves  de leur enseignement,  à partir de janvier 2019, voient le jour une fois par semaine dans certains pays. Si on atteignait des chiffres gigantesques  de jeunes sur la  planète ,  en révolte non-violente,  résistante et constante, celle-ci pourrait avoir une influence importante entre autres  sur une telle reconversion financière.

 

B-Des Etats, encore lentement et  dérisoirement  ,   commencent à aller dans ce sens. 

 

  1- Voilà   quelques avancées de levées partielles des secrets bancaire et judiciaire, qui est un des contre-mécanismes des paradis fiscaux, mais on est encore très  loin d'une  véritable remise en cause que  serait , entre autres, une transparence   généralisée .

  Les sommes abritées dans les  paradis fiscaux en 2018, c'est à dire dans plus d'une soixantaine de pays et territoires, seraient de l'ordre de 15.000(?) à 40.000(?) milliards de dollars! C'est l'une des sommes les plus gigantesques que l'on puisse imaginer. Il est vrai que l'on est encore loin des 226.000 milliards de dollars (192.000 milliards d'euros) du total de la dette mondiale en 2018 ,  soit trois fois le PIB mondial...On notera l’imprécision  massive  , opacité oblige, des sommes cachées dans les paradis fiscaux.

 

   2- Voilà également  quelques timides tentatives de luttes contre  l'évasion fiscale de grandes firmes multinationales, ainsi le G 20 en novembre 2015 a adopté un plan de l'OCDE en vue de pousser ces entreprises à déclarer leurs bénéfices pays par pays, de même la Commission de l'Union européenne est allée   dans ce sens fin 2015 et début 2016 par exemple  en critiquant  des pays (Belgique, Pays-Bas, Luxembourg...) qui sont accusés de soutenir de telles pratiques, mais on est cependant encore loin d'une véritable convention mondiale accompagnée de sanctions.

 

    3-Voilà aussi en mars 2018 la Commission de l'UE qui propose de taxer de 3% les revenus des géants numériques, les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), cela dans les pays de leurs utilisateurs, et au delà 200 groupes ayant un chiffre d'affaires annuel de plus de 750 millions d'euros et de plus de 50 millions d'euros  dans l'Union européenne, cette taxe, rapporterait 5 milliards d'euros par an.

La France en 2019 commence à prélever une taxe sur les géants du numérique, c’est  le début d’un long chemin légitime et légal consacré en avril 2019. Si la taxe précédente est à l'initiative de la France, l'Allemagne par contre semble se déclarer favorable à "un impôt minimum mondial sur les bénéfices des multinationales du numérique". La proposition française, beaucoup plus cadrée, va donner lieu à un rapport de forces  aux enjeux importants entre des Etats européens et les GAFA.

Les GAFA se retrouvent sous pression  avec  l’administration du nouveau président des Etats-Unis à partir de 2021, à cela s’ajoutent de multiples enquêtes et poursuites venant d’ Etats  fédérés, du Congrès, du ministère de la justice et de l’autorité américaine de la concurrence.

 4-Voilà ces  rapports  de forces également  par rapport à des amendes, ainsi  en juin 2017 (2,47 milliards d'euros) et juillet 2018(4,3 milliards d'euros) infligées par la Commission à Google pour abus de position dominante, ainsi pour la seconde amende l'abus concerne le système d'exploitation pour  smartphones ,  Android.    Google  verse les amendes pour éviter d'énormes astreintes mais  fait appel devant la Cour de justice de l'Union européenne. En février 2019 le géant bancaire suisse UBS a été condamné par le tribunal de grande instance de Paris à une amende de 3,7 milliards d'euros pour démarchage bancaire illégal et pour blanchiment aggravé de fraude fiscale. Les premiers pas des uns et des autres sur ce chemin  peuvent être prometteurs.

  Les GAFA en 2019 pèsent en Bourse 3360 milliards de dollars et réalisent 600 milliards de chiffres d’affaires par an. Les amendes records imposées par l’UE  ne vont pas assez loin selon certains auteurs  ,    en particulier aux Etats-Unis, auteurs  qui, ici et là,  proposent parfois  de démanteler, de «  casser ces géants. »

 

  5-Voilà certes les premières taxes sur les transactions financières(TTF) d'un certain nombre d'Etats encore très minoritaires (ainsi par exemple  deux sur 27 dans l'Union européenne) mais on est encore loin d'une véritable TTF qui serait mondiale dans sa portée  et radicale dans son assiette.

C'est très certainement un des grands espoirs de véritables alternatives mondiales, espoir  porté par exemple par une ONG telle que ATTAC, qui contribuerait à construire un monde viable dans la mesure où des sommes gigantesques, dégagées par ces TTF, seraient consacrées à des besoins criants,  en particulier sanitaires et environnementaux...En France elle a rapporté 1,7 milliard d’euros en 2020 soit un montant record depuis sa création en 2012.

Pour l’UE on croyait le projet enterré depuis 2016, mais en 2019 dix Etats tentaient de relancer le processus, en 2020  il ressurgit  le Royaume-Uni  n’étant plus dans l’UE . Les négociateurs du  Parlement européen et la présidence du Conseil européen sont parvenus en novembre 2020 à un compromis sur le financement pluriannuel (2021-2027) de l’UE soit 16 milliards de plus consacrés à protéger les citoyens de la pandémie  et issue pour une part d’une TTF. « Est-ce que l’Europe est au service des banquiers, des milliardaires et des traders ? Ou bien au service du bien commun, des hôpitaux et de l’emploi ?  Il est temps de choisir »  écrit Pierre Larrouturou, député européen, qui milite pour une taxe européenne sur les transactions financières qui à 0,1%  rapporterait 50 à 60 milliards d’euros par an.

A ce jour en juillet 2021  la TTF existe dans 9 des pays du G20(Afrique du Sud,Argentine,Brésil,Chine,Etats-Unis,France,Inde,Italie,Royaume-Uni) mais les impositions sont faibles et sur les transactions en Bourse.

Ici et là certains  plaident  pour des taux plus élevés et des taxes plus larges c'est-à-dire  sur les actions en Bourse, les obligations, les devises et les produits dérivés …

Le 8 juillet 2021 un collectif de 124 économistes et experts financiers  dans une tribune au « Monde » demande au G20 de mettre en œuvre au plus vite des taxes sur les transactions financières  « pour lutter contre la volatilité de l’économie et générer des investissements publics nécessaires de toute urgence, pour sauver des vies en renforçant les systèmes de soins de santé, et pour couvrir une partie des coûts causés par le réchauffement climatique. »

Ils affirment  en conclusion  « Il est temps que le marché le plus riche du monde soit enfin mis à contribution. » C’est un appel  qui fait date.

 

6- Le G7 des ministres des finances  le 5 juin 2021 a publié un communiqué commun,  concrétisant  leur accord sur une taxation mondiale des sociétés à hauteur de 15% "au moins". Un accord plus approfondi  verra   le jour  au G20 de juillet 2021.

C’est une avancée. Elle a cependant  au moins  deux  faiblesses  :  les communiqués de ces instances n’obligent pas directement les  Etats mais fixent des orientations, et le taux mis en avant est considéré par  beaucoup comme trop faible en particulier par des économistes critiques et par des ONG.

Le 10 juillet 2021 les ministres des finances du G20 ont entériné l’accord de l’OCDE sur la réforme de la fiscalité des multinationales .Les précisions verront le jour en octobre 2021 à Washington.

 

On le voit  des mouvements… de fond et de fonds…   ont  très probablement commencé, des Etats commencent à en appeler à des  sommes très importantes ici et là, peut-être un jour (mais quand ?) à des capitaux gigantesques ?

 La question qui se pose est celle de la lenteur de l’évolution de ces rapports de forces face à la rapidité de la débâcle écologique et des autres périls communs soulignés plus haut.

Ces  contre-mécanismes sont prometteurs mais trop lents, trop faibles face aux  mécanismes puissants et rapides de l’autodestruction environnementale, sanitaire  et sociale.

 

C-Une petite partie des mondes financiers commence, encore dérisoirement, à  aller en ce sens  .

 

Le rôle de forces allant dans ce sens   dans une toute petite partie des mondes financiers n’est  probablement pas  négligeable. 

 

1-On trouve par exemple depuis une trentaine d’années des fonds  qui se veulent éthiques et liées au développement durable,   encore faut-il des mécanismes de contrôle des objectifs proclamés, mais  ces objectifs et ces moyens peuvent être porteurs...

2-Quelques milliardaires, par exemple à travers des fondations, mettent une part, dérisoire par affichage ou plus importante  , de leurs  fortunes au service par exemple de luttes contre des maladies (tuberculose, sida…) et contre les changements climatiques.

 

3- Egalement  une partie, certes  encore très insuffisante, du monde financier   se détache  des énergies fossiles et se tourne vers les énergies  renouvelables. Ce sont là des  rapports de force entre banques, Etats et firmes multinationales. Ce serait  un des points clefs de la grande reconversion.

 

4-De façon plus massive,  même si tout reste à faire, la BCE en juillet 2021 met en avant des garanties de protection de l’environnement, cela  alors que  des  banquiers centraux déclarent cette stratégie  contraire à la « neutralité » que doit observer la BCE.

 

5-On peut aussi penser à « l’objection de conscience collective »  d’une petite partie des mondes financiers,  Jean Rostand l’appelait de ses vœux  dans les recherches scientifiques militaires et les  industries d’armements..Peuvent-elles voir le jour dans les mondes financiers ? Comment ?

En résistant  à des pratiques bancaires porteuses par exemple de soutiens aux énergies fossiles.

En  proposant des mises à disposition de fonds vers les drames  évoqués plus haut, ainsi  ceux   de la faim et de l’absence d’eau potable.

En libérant des imaginations et des courages pour penser et mettre en œuvre des ressources nouvelles conformes à un monde viable.

Il s’agit bien  de formes de résistances.(Voir nos six articles « Résistances » sur ce blog et sur notre site.)

Evoquons  simplement ici la graphie du verbe  résister , elle est magnifiquement soulignée par un auteur qui écrit : « Il est des mots dont la graphie semble incarner mystérieusement  le sens. Ainsi du beau verbe résister avec ses deux r, ses deux e, ses deux s qui entourent symétriquement son i, comme s’il s’agissait de le préserver, de le garder précieusement en vie .Car résister c’est d’abord  cela : maintenir intacte la flamme fragile, éphémère de l’existence : tenir : survivre ». (« Résister. Le prix du refus », sous la direction de Gérald Cahen, Editions Autrement, Série Morales, 1994 ,4ème de couverture).

 

D- Les générations présentes ont ,  probablement, encore des marges de manœuvres.

1-Les marges de manœuvres se réduisent  à travers les générations.

 Nous avons reçu de trois générations passées ( 1850 à 1945 environ), un environnement pour une part atteint et faisant l’objet de destructions en marche sous les logiques du productivisme en route en fait depuis le XVème siècle et de l’anthropocène en route voilà donc plus  de 170 ans à travers les explosions des énergies fossiles et de la démographie.

Nos trois générations présentes (1945 -2030 environ),  ont produit un environnement pour une large part détruit et plongeant dans des apocalypses écologiques multiformes, en interactions et rapides, ainsi à travers le réchauffement climatique et les atteintes à la diversité biologique.

Les trois générations qui ont commencé à voir le jour et qui viennent (2030 à 2110 environ) se trouveront  donc devant une question vitale : cette forme de « veille de fin des temps », faite en particulier de nombreuses catastrophes écologiques, peut-elle encore se transformer sinon en une forme d’aube d’humanité en tout cas en un monde viable ?

 

2-Ainsi on peut penser que les générations actuelles (1945-2030) ont encore des marges de manœuvres,  les suivantes (2030-2110) vont très vraisemblablement en avoir beaucoup moins  pour construire un monde viable.

 

La décennie qui vient (2020-2030) est donc encore celle d’une  chance qu’il faut saisir pour passer de l’autodestruction à un monde viable.

 

Lorsque l’on affirme de plus en plus souvent  que « la catastrophe climatique est en route » et que  « l’on ne peut attendre » pour arrêter cette machine infernale  ,   est-ce que  l’arrivée d’un déclencheur de remises en cause en cascade ne serait pas  cette reconversion  financière ,  à partir de la création de puissantes ressources nouvelles allant vers les besoins criants ?

Mais que d’obstacles à surmonter ! Lesquels ?

 

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