De l'autodestruction à la viabilité Introduction ( I )

De l'autodestruction à la viabilité /Introduction ( I )

De l’autodestruction du monde   à sa viabilité : introduction (I)

 

Avant-propos

Cela fait exactement 47 ans que je soutiens et développe ces idées.

J’évoquais déjà dans ma thèse de doit public, soutenue à Toulouse, sur l’éducation, publiée en 1973 ,   cette analyse  que  j’ai reprise et pensé  dans mes deux ouvrages sur la paix en 1988, dans celui  sur le désarmement en 1997, dans celui sur les relations internationales en 2003, dans la co-direction de l’ouvrage de 2011 des actes du colloque international sur le droit et les catastrophes écologiques, enfin dans les quatre éditions de droit international de l’environnement de 1998 à 2018 (la dernière avec deux collègues) .Dans la plupart de la centaine d’articles écrits dans revues et journaux j’évoquais aussi ces remises en cause.

 J’avais, avec grande chance, été vivement inspiré par une trentaine d’auteurs anti productivistes des années 1950-90.Et avant tout par la pensée géante d’Edgar Morin.

Si heureusement quelques unes de nos  idées ont été reprises, en particulier  par des mouvements, des associations, des ong, des organisations, d’autres acteurs, et réciproquement , on constate  que beaucoup d’autres, pour de multiples raisons, ont à ce jour(fin octobre  2020) été  laissées de côté.

 En mars  2015 sur  mon blog Mediapart j’ai rassemblé en une dizaine d’articles, un tableau général de moyens  viables ,  démocratiques, justes, écologiques et pacifiques.

 

L’impression que certains peuvent et pourront avoir d’une analyse hors-sol  a deux raisons :

Les remises en cause proposées, avec  la lenteur des changements de rapports de force, sont étalées sur quelques décennies, et « à l’auberge de la décision les gens dorment bien ».Nous avons le temps…

La radicalité et le nombre de ces remises en cause  correspondent à une gigantesque utopie créatrice représentant probablement les dernières chances  de l’ensemble du vivant  embarqué dans un système autodestructeur. Soulever des montagnes on n’y arrivera jamais…

 

Les militant.e.s de ma génération ,  né.e.s juste après 1945, commencent à disparaitre  peu à peu. A ce jour nous n’avons pas réussi à remettre en cause le productivisme. Echec gigantesque, terrible.

 Les générations suivantes sont devant des responsabilités énormes dans  un monde qui va continuer à plonger dans les drames et les menaces et  de plus en plus appeler au secours.  Les pédagogies des catastrophes seront tirées, selon les cas, un peu, beaucoup, ou pas du tout. Une pédagogie globale critique et créatrice des catastrophes devrait enfin  voir le jour.

Des moyens peuvent être mis en oeuvre, des volontés peuvent naitre,  des marges de manœuvres sont encore là… mais pour combien de temps ?

 

---------------------------------------------------------------------------------------------------------

 

 

Quels moyens ,  quelles volontés, quelles marges de manœuvres

 pour passer d’un  système productiviste  autodestructeur

à une communauté mondiale viable ? 

 

 

En introduction  quatre questions peuvent être posées :

 Quelle analyse proposer(A) ?

 Qu’est-ce que le système productiviste(B) ?

 Quels  sont les périls communs dont il est porteur(C)?

 N’est-il pas condamnable et condamné(D) ?

 

A-Cette analyse, qui veut être globale, critique et créatrice, repose sur la prospective.

 Il y a  ceux et celles qui choisissent d’être sur le terrain du discours-vérité c’est-à-dire qui n’admet pas le doute, çà n’est pas notre choix.

Il y a ceux et celles qui choisissent le terrain de la prévision, c’est-à-dire qui se fonde sur des données passées et présentes en les projetant en avant avec telle ou telle évolution, çà n’est pas  notre choix.

Enfin il y a ceux et celles, dont nous sommes, qui ont choisi  la prospective c’est-à-dire sur un mélange de hasards, de nécessités et de volontés, dans des proportions variables, discours qui met en avant  une pluralité de possibles. Les hasards et les nécessités nous laissent parfois des possibilités et les volontés sont là qui évoluent  dans des marges de manœuvres variables.

 

 B-Le  productivisme c’est une histoire, un système totalisant,  un discours, une obsession et ce sont surtout des logiques profondes.

C’est une histoire. Tour à tour voilà le marché  des marchands (XVème et XVIème siècles),  le marché des manufactures (XVIIème siècle jusque vers 1860), le marché des monopoles (1860-1914), enfin le marché mondial contemporain (1914 à nos jours),Ce système  est donc  né à la fin du Moyen- Âge(XVème), s’est développé à travers la révolution industrielle, puis il est devenu omniprésent, omnipotent, omniscient au XXème et dans les deux premières décennies  du XXIème siècle.

 

 C’est un système totalisant. D’abord dans l’espace il est  présent ,certes  à des degrés très variables, à tous les niveaux géographiques, à travers tous les acteurs, dans toutes les activités humaines.

Totalisant ensuite dans le temps puisqu’il a  au moins cinq siècles, il est tout puissant dans le présent , il hypothèque en partie l’avenir.

Enfin totalisant aussi par rapport à d’autres systèmes.

 Il  va  bien au-delà de la simple tendance à rechercher l’accroissement de la productivité. 

Il est beaucoup plus global que le libéralisme qui est, à partir du XVIIIème, la doctrine économique de la libre entreprise selon laquelle l’Etat ne doit pas gêner le libre jeu de la concurrence.

 De même le productivisme est plus global et beaucoup plus ancien que le néolibéralisme, doctrine qui apparaît dans les années 1970 et qui accepte une intervention limitée de l’Etat.

  De même, s’il a de nombreux points communs avec le capitalisme, en tant que système économique et social fondé sur la propriété privée des moyens de production, sur l’initiative individuelle et la recherche du profit, il  a probablement quelque chose de plus vaste, lié non seulement aux dominants de la techno-science mais lié aux recherches et aux techniques elles-mêmes qui, loin de libérer les êtres humains comme beaucoup de marxistes le pensent, peuvent contribuer à les libérer ou à les écraser.

 

Le productivisme c’est  un discours lié à la notion de  développement ,  synonyme ici  de dominations et là de libérations. De ce point de vue il  y a aujourd’hui trois séries de  théories et de pratiques :

le développement productiviste qui est  dominant, écrasant avec  la  puissance du libre-échange,

le développement durable, on l’évoque souvent , qui est plus ou moins teinté d’une certaine protection de l’environnement mais qui donne priorité à la croissance,

 et  une société écologiquement viable qui est, pour l’instant, malheureusement  encore très minoritaire sur la Terre, notre foyer d’humanité.

 Le productivisme c’est aussi une obsession qui l’accompagne, elle occupe de façon permanente le cœur du cœur de multiples discours personnels et collectifs : la compétition c’est la vie !

 La logique de la compétition  est élevée au rang d’impératif naturel de la société.

Elle est au dessus  du « vivre ensemble » et au dessus du « bien commun ». Nous sommes entrés dans la révolution scientifique, il faut être novateur, notre droit à l’existence est  fonction de notre rentabilité ( ! ) « Etre ou ne pas être compétitif » nous dit le système, si vous n’êtes pas compétitif – pays, région, ville, entreprise, université, personne…- vous êtes dans les  perdants. Malheur aux faibles et aux exclus !

 «  Chacun invoque la compétitivité de l’autre pour soumettre sa propre société aux exigences systématiques de la machine économique » écrivait André Gorz.

 

Enfin et surtout ce sont des  logiques profondes du productivisme qui d’ailleurs  le définissent.

La recherche du profit (avec en particulier la fructification des patrimoines financiers) /

Le culte de la croissance (elle va revenir,  repartir, rebondir, reculer, se tasser, être en berne, soutenir, tirer... Sainte croissance protégez-nous !  

  La course aux quantités/

 La domination sur la nature /

 La marchandisation du monde (Tout vaut tant ! Non tout n’est pas à vendre ou à acheter disent, par exemple, les altermondialistes)/

La militarisation du monde sous de multiples formes en particulier la fabrication des armements/

 La priorité du court terme /

 L’accélération/

  L’expropriation d’ élu(e)s et de citoyen(ne)s par le financier, l’économique, le technocratique et la vitesse. /

Enfin, dixième logique, la compétition qui  alimente les  logiques précédentes et qui est alimentée par elles.

 Aux personnes rencontrées  par le Petit Prince de Saint Exupéry on pourrait rajouter Erysichthon, qui se mangeait lui-même, évoqué par le poète Ovide en 30 avant notre ère dans « Les Métamorphoses », et l’identifier  au productivisme. « Que faites-vous ? » demande le Petit Prince. « Je suis devenu un système autophage.  Les pays, les marchés, les entreprises se dévorent, je dévore la nature, je dévore même mes limites. » « Vous aimez çà ? » «Au début  j’y prenait goût, mais depuis longtemps  je ne peux plus  m’arrêter, j’ai toujours faim. » « A cette  allure , dit le Petit Prince, vous souffrirez de plus en plus et vous  allez vite  disparaitre.  Moi quand j’ai soif  je marche  tout doucement vers une fontaine en apprivoisant  ceux et celles que je rencontre. ».

 

C- Ce système humanicide et terricide  produit  des  périls communs, c'est-à-dire des drames et des menaces, lesquels?

 Quatre séries :

 

La  débâcle écologique tendant à dépasser des seuils d’irréversibilité (réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité , épidémies … (lesquelles  ont en partie pour cause la place écrasante de l’homme dans la nature, des études scientifiques montrent en effet que les risques de contagion sont beaucoup plus élevés chez les espèces sauvages menacées ou en voie d’extinction ) ,

 

 Autres périls : les armes de destruction massive (nucléaires, biologiques, chimiques),

 

Les inégalités criantes (sanitaires,alimentaires, économiques, culturelles, environnementales.  Deux chiffres criants parmi d’autres : en 2019    1 % de la population  possède près de la moitié  de la fortune mondiale et  1% est responsable de deux fois plus d’émissions de CO2 que la moitié la plus pauvre de l’humanité.

 

Enfin dernier drame et menace : la techno science et les marchés financiers qui ont pris en grande partie  la place des conducteurs (Etats, entreprises) et sont de moins en moins contrôlés par  les êtres humains…

 

Ce système  est suicidaire, il ne réalise pas le bien commun et il contribue aux confusions entre les fins et les moyens, c'est-à-dire que les fins, autrement dit les êtres humains et le vivant , sont de plus en plus traités en moyens, et les moyens, c'est-à-dire surtout la techno science, le marché mondial et les marchés financiers, deviennent de plus en plus des finalités suprêmes .

 

D- Ce système n’est-il pas condamnable du seul fait, par exemple, qu’il y ait  en 2018 un enfant sur deux dans le monde en situation de détresse et/ou de danger ( guerres, maladies, misère…) et du seul fait, par exemple, que les marchés financiers ont pris, depuis 1971 (fin de la convertibilité du dollar en or), une large partie de la place des conducteurs  qu’étaient  les Etats et les entreprises ?

 Ce système n’est-il pas condamné du seul fait , par exemple, que plus de 5 milliards de dollars partent chaque jour en 2019 vers les dépenses militaires mondiales, et du seul fait, par exemple, que des activités humaines entraînent un réchauffement climatique  qui menace l’ensemble du vivant (3°C à 6°C ou plus d’élévation de la température moyenne du globe vers 2100) et à cette même date un  mètre ( ou plus ) d’élévation du niveau des mers ?

 

 

Avant d’examiner les volontés(III), les marges de manœuvres (IV) demandons-nous quelles sont les moyens de ces remises en cause et de ces alternatives (II) ?

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.