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Billet de blog 28 mai 2022

Apocalypses écologiques(I èrepartie)Environnement et conflits armés(chap.5).

Apocalypses écologiques(I ère partie)Environnement et conflits armés(chap.5).

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Apocalypses écologiques:quelles manifestations fulgurantes?(Ière partie)

Chapitre 5.Les atteintes à l’environnement et les conflits armés.

« Où ils ont fait un désert ils disent qu’ils apportent la paix. »

(Tacite, historien, 58-120 après J.-C).

  Introduction.

1) Les atteintes à l’environnement en période de conflits armés sont essentielles à analyser pour au moins deux raisons :

D’abord pour souligner avec force  que ces atteintes ne sont pas des phénomènes dérisoires, secondaires ou exceptionnels comme on le pense très souvent mais, au contraire, des mécanismes de grande ampleur.

Ensuite pour que les opinions publiques et les medias  contribuent à faire pression sur divers acteurs  nationaux et  internationaux, en particulier des organisations internationales,  en réclamant des efforts massifs multiformes, d’amont en aval à travers préventions, interdictions et réparations.

Comme éléments bibliographiques  essentiels :

Voir les deux ouvrages approfondis : K. Mollard-Bannelier, La Protection de l’environnement en temps de conflit armé, Pedone, 2001. D. Guillard, Les Armes de guerre et l’environnement naturel , L’Harmattan, 2006 .)

 Voir aussi P. Antoine, Droit international humanitaire et protection de l’environnement en cas de conflit armé ≫, RICR, 1992, n° 798. P. Bouveret, L. Mampaey, ≪ Sécurité collective et environnement ≫, rapport du GRIP et Damoclès, 3-4, 2008. A. Bouvier, ≪ La protection internationale de l’environnement en période de conflit armé ≫ RICR, 1992. N. Skrotzky, Guerres : crimes écologiques, Le Sang de la Terre, 1991.

 Sur ces réalités nous renvoyons en particulier à deux sites: celui de l’observatoire des armements « obsarm.org » et celui d’Athena21  « athena21.org »

2) Nous partirons des interdépendances et de l’ampleur des atteintes à l’environnement en période de conflits armés (I). Nous ferons ensuite trois synthèses de ces drames : les atteintes à l’environnement en amont des conflits armés(II), pendant les conflits armés(III), et après les conflits armés(IV).

I- Les atteintes à l’environnement et les conflits armés : leurs interdépendances, leur ampleur.

Soulignons tour à tour ces interdépendances pour le meilleur et pour le pire(A), et l’ampleur de ces atteintes(B).

A -Atteintes à l’environnement, conflits armés et interdépendances.

1) Des interdépendances relatives à l’environnement, la paix et la guerre.

Il y a des interdépendances porteuses de paix : ainsi des traités de paix et de désarmement ayant des effets positifs sur l’environnement, ainsi des traités d’environnement ayant des effets positifs sur la paix.

 
Il y a aussi des interdépendances porteuses de problèmes, de drames et de menaces : ainsi des atteintes à la paix porteuses d’atteintes à l’environnement (complexes scientifico-militaro-industriels, conflits armés), ainsi des atteintes à l’environnement porteuses d’atteintes à la paix (des pollutions sources de conflits, des compétitions pour des matières premières et des ressources naturelles qui peuvent être causes premières ou secondes de conflits).

2) Des interdépendances relatives à l’environnement, la vie et la santé.

L’environnement conditionne la vie et la santé. La définition de la Cour internationale de justice l’a clairement affirmé dans son avis du 8 juillet  1996 : « L’environnement n’est pas une abstraction mais bien l’espace où vivent les êtres humains et dont dépendent la qualité de leur vie et de leur santé, y compris pour les générations à venir.»

Lorsque l’environnement est blessé, malade ou détruit, alors ces blessures, ces maladies, ces destructions ont de multiples effets sur les êtres humains, pour les générations présentes et ici ou là dans le long terme pour les générations futures.

Les atteintes à l’environnement dans les conflits armés sont  un phénomène de grande ampleur.

1) Il s’agit d’une série de mécanismes impressionnants.

Ce ne sont pas des phénomènes secondaires, annexes, çà n’est pas une sorte d’appendice du conflit, une sorte de luxe qu’on pourra prendre en compte après le conflit.


Ce sont des mécanismes qui se mettent en œuvre, qui se déchainent ensuite et qui, pour une part, continuent encore longtemps après le conflit.

2) La prise de conscience de cette ampleur s’est faite en quatre temps.

Cette prise de conscience s’est développée  sur les terrains des conflits armés et aussi peu à peu à travers les mondes médiatiques.

La Première Guerre mondiale a été le premier conflit à produire des dommages aussi étendus et durables.

 La Seconde Guerre mondiale, elle aussi, a produit de nombreux et terribles dégâts écologiques.


La guerre du Vietnam (1965-1975)
marque un autre moment de cette prise de conscience quant aux conséquences environnementales d’une guerre.


Enfin la guerre du Golfe (janvier-février 1991) est celle d’un ensemble de catastrophes écologiques produites sur un temps très court.

Si on examine les principaux types d’atteintes, en donnant à chaque fois quelques exemples parmi beaucoup d’autres, on peut distinguer l’avant-conflit, le temps du conflit et l’après-conflit.

II- Les atteintes à l’environnement EN AMONT  des conflits armés.

Les complexes scientifico-militaro-industriels ont des empreintes écologiques très lourdes (A), les préparatifs du conflit pèsent déjà sur l’environnement(B).

A – Les complexes scientifico-militaro-industriels et les atteintes à l’environnement.

Ces complexes sont porteurs d’atteintes à l’environnement a travers quatre phénomènes. ( Sur ces complexes en général voir l’auteur de ce blog , JML, « Construire la paix », deux volumes, publiés aux éditions La Chronique Sociale, Lyon,1988).Cette vue globale est loin d’être toujours mise en avant ,on oublie ou on ne tient pas à rappeler tel ou tel élément .


1) Les armements sont grands consommateurs de matières premières et d’énergie à travers les recherches scientifiques militaires, les mises au point, les extractions de minéraux, la fabrication, le commerce, les manœuvres militaires. De mémoire certains  affirment par exemple que l’armée des Etats-Unis dans les années 1990 aurait consommé  en temps de paix autant de pétrole que toute l’Afrique, nous n’avons pas retrouvé l’étude en question mais çà n’est pas impossible. A vérifier.

2) Les armements sont aussi facteurs de pollutions et accroissent l’insécurité environnementale, ainsi pour nous en tenir au seul domaine nucléaire ces pollutions se produisent  à partir de nombreux accidents nucléaires.

(Voir Lev Giltsov, Nicolai Mormoul, Leonid Ossipenko, La dramatique histoire des sous-marins nucléaires soviétiques, éditions Robert Laffont, 1992)

 Ces pollutions se produisent aussi  à partir des déchets nucléaires militaires qui ont entrainé de graves pollutions, non seulement dans une partie des océans mais tout simplement par exemple  sur le sol français :

Voir Bruno Barillot et Mary D.Davis, Les déchets nucléaires militaires français, Centre de documentation et de recherche sur la paix et les conflits(CRDPC),1994.), ouvrage aussi terrible que remarquablement documenté.

Enfin de façon plus globale si certains pensent que la sécurité doit reposer sur un développement quantitatif et qualificatif des armements et, si cela est nécessaire, d’armes nucléaires, d’autres, au contraire, pensent qu’en agissant ainsi on augmente l’insécurité générale. En août 1996 une Commission de 17 experts et hommes politiques invités par l’Australie à Canberra avait, dans son « Rapport sur les mesures pour un monde libéré des armes nucléaires », très clairement affirmé  qu’il y a une vérité essentielle (qui, dirons-nous, saute aux yeux pourvu qu’on les ouvre) : « Les armes nucléaires diminuent la sécurité de tous les pays. La seule protection est l’élimination des armes nucléaires et l’assurance qu’on n’en fabriquera plus jamais ».Ainsi les armes nucléaires,  accroissent l’insécurité en général et l’insécurité environnementale en particulier.


3) Les armements sont une des causes de la pénurie des moyens pour sauver
la planète,
par exemple les dépenses militaires mondiales en 2012 (1 750 milliards de dollars) représentent environ… 870 fois les ressources annuelles du Fonds pour l’environnement mondial qui est le fonds multilatéral le plus important pour la protection de l’environnement.

(Sur les dépenses des armes nucléaires voir l’analyse globale de Ben Cramer, Nuclear Weapons : at What Cost ? International Peace Bureau, 2009.)


4) Enfin les liens entre le domaine civil et le domaine militaire
(pesticides et armes chimiques, nucléaire civil et nucléaire militaire) sont souvent nombreux, étroits, complexes, ce qui ne favorise pas la protection de l’environnement.

(Bruno Barrillot, ≪ Le complexe nucléaire, les liens entre l’atome civil etl’atome militaire ≫, CRDPC, Lyon, 2008.), ouvrage remarquable.

 (Voir aussi « Les recherches scientifiques sur les armes de destruction massive : des lacunes du droit positif à une criminalisation par le droit prospectif », intervention au colloque international du RDST, mars 2011 à Paris,  J. Bétaille, S.Jolivet, D.Roets, JM.Lavieille, in Droit, sciences et techniques :quelles responsabilités ? Editions LexisNexis, 2011).

B- Les préparatifs de la guerre et les atteintes à l’environnement.

Ils étaient autrefois synonymes souvent de déboisements pour construire des navires de guerre. Ils sont aujourd’hui presque toujours synonymes de déplacements forcés de populations avec des conséquences écologiques dans les pays d’accueil (Rwanda, Kosovo…).
L’environnement peut être aussi dévasté par des populations civiles en survie pendant le conflit armé (ainsi des pays africains en guerre).
Enfin la politique de protection de l’environnement, lorsqu’elle existe, s’efface ou disparait presque toujours aux approches du conflit et pendant le conflit armé.

III- Les atteintes à l’environnement PENDANT les conflits armés.

L’environnement peut être utilisé comme arme de guerre, on le manipule(A), les effets du conflit armé sur l’environnement sont souvent catastrophiques(B).

A- Les manipulations de l’environnement pendant les conflits armés

L’environnement peut devenir une arme dans un ensemble d’opérations militaires.

1) C’est le cas d’abord et avant tout pour l’eau.

Eaux empoisonnées vers 600 avant notre ère autour de Delphes, conquêtes militaires du Roi Soleil freinées par les digues détruites en Hollande, dirigeants chinois faisant sauter des barrages sur le Fleuve Jaune pendant la guerre sino-japonaise, armée soviétique détruisant des barrages en Ukraine pour empêcher les Allemands d’utiliser des ressources naturelles, de même les forces alliées sur les barrages de la Ruhr, de même pendant la guerre de Corée et celle du Vietnam .

De nos jours à titre indicatif ce sont plutôt des marées noires issues de destructions de puits de pétrole, ainsi en 1991 dans le Golfe persique. Certains sites  Internet  font état d’allégations selon lesquelles ces dernières années dans tel ou tel conflit en Afrique des  puits d’eau ont été empoisonnés.

2) Les forêts, lieux d’approvisionnements et de refuges, sont, elles aussi, manipulées.

Elles sont victimes d’incendies allumés volontairement par les guerres. La guerre du Vietnam est celle d’une décennie de techniques dévastatrices. Des tracteurs avec d’énormes lames, utilisés par les Etats-Unis, ont déchiqueté 2 % du territoire, la flore était arrachée, la faune était découpée.


C’étaient aussi les terrifiants bombardements au napalm, et, moins connues, les bombes gravitationnelles détruisant toute végétation sur 500 mètres carrés pour permettre aux hélicoptères d’atterrir.

 Enfin tristement célèbre, l’utilisation massive d’herbicides (agent orange contre les forêts, agent bleu contre les rizières). Les déversements ont été de l’ordre de 77 millions de litres, ils ont touché 2,6 millions d’hectares soit 10 % du territoire du Sud Vietnam. Ces défoliants contenaient des doses variables de dioxine, des études de 2004 montrent que sur les 20 sites étudiés 15 étaient encore contaminés, la dioxine part dans les sédiments aquatiques puis sur les phytoplanctons qui sont ingérés par les poissons et consommés par les êtres humains. Dans ces régions le problème des déplacés environnementaux se trouve aussi posé.


3) La politique de la « terre brûlée » , autre manipulation de l’environnement.

Les forces armées se déplacent ou se retirent en brulant tout derrière elles. Cette pratique très courante dans l’histoire a été celle par exemple des Mongols vers 1 200 en Mésopotamie qui détruisaient les cultures et le bétail.
Les Russes en 1812 ont pratiqué cette politique devant la Grande Armée. En 1840 le général Bugeaud pratique ces méthodes en Algérie contre Abd-el-kader pour empêcher  ses ravitaillements. Pendant la Guerre de Sécession en 1864 ≪ la marche à la mer ≫ a amené le général Sherman, en Caroline, à détruire tout sur son passage. Les Russes en 1941-1942 ont pratiqué cette politique contre l’armée allemande.

 De nos jours ces pratiques terribles existent, ainsi  par exemple au Darfour après que des groupes armés aient attaqué des installations militaires, l’aviation  en mars 2003 a bombardé  des villages puis de décembre 2003 à février 2004  une  véritable politique de la terre brûlée a été mise en œuvre à travers une offensive terrestre consistant à attaquer villages, cheptels, réserves de nourriture, et à empoisonner des puits.

4) Le recours à la famine comme technique de guerre et l’environnement.

Il s’agit alors d’empêcher les ennemis d’avoir accès à la nourriture, il s’agit de destructions de récoltes, d’empoisonnement de rivières…
(Voir de façon beaucoup plus globale Olivier Assouly, L’organisation criminelle de la faim, Actes Sud, 2013.)


5) Et comment oublier l’utilisation de certains animaux dans les guerres ?

On avance des chiffres impressionnants : pendant la guerre mondiale de 1914-1918 quatorze millions d’animaux ont été utilisés, pendant celle de 1939-1945 trente millions d’animaux.
A différentes époques, selon les pays et les guerres ont participé à des combats, mais aussi à des transports et des communications : des éléphants, des chevaux et des chiens de guerre, bien sûr des pigeons, mais aussi des phoques contre des sous-marins…


6) Enfin, depuis la seconde moitié du vingtième siècle, il arrive que l’on essaie de rechercher et d’utiliser des techniques pour déclencher des pluies, des cyclones, des tsunamis, des tremblements de terre contre les ennemis…
(Voir le blog de Ben Cramer, journaliste-polémologue, « athena21.org/ »)


Ainsi par exemple les pluies contre les Vietnamiens du Nord pour inonder la piste Ho Chi Minh.
Ainsi, moins connu, le projet de destruction des Etats-Unis à partir de tremblements de terre déclenchés par des explosifs qui auraient été posés par l’Union Soviétique, projet dont on a eu connaissance seulement en 1993.

B- Les effets directs des conflits armés sur l’environnement.

1) Les effets sur les forêts, les réacteurs nucléaires, les installations pétrolières

En ce qui concerne les forêts la Première Guerre mondiale a produit des dommages durables et étendus, en particulier sur treize départements français. Ont été ainsi détruits 5 000 km2 de forêts, 20 000 km2 de terres cultivables.

D’autre part des destructions de cibles endommagent la nature.

Par exemple les bombardements de réacteurs nucléaires sont déjà une réalité. Ainsi l’attaque par l’Etat israélien contre le réacteur nucléaire irakien de Tamuz en 1987, ainsi les bombardements des Etats de la coalition contre l’Irak en 1991,ainsi l’incendie provoqué par des frappes russes sur la grande centrale nucléaire Ukrainienne de Zaporijjia en mars 2022.

A cela n'oublions pas, aussi en temps de paix , les risques d'attaques de centrales nucléaires de la part de groupes armés et d'attentats de la part de groupes terroristes.

Les installations pétrolières sont en première ligne.
Dès 1916 en Roumanie des installations ont été détruites pour empêcher leur utilisation par les Allemands.
De même pendant la Seconde Guerre mondiale des raffineries et des usines de carburants ont été les cibles des combattants.
De nos jours les destructions d’installations pétrolières (par exemple des plates-formes) et les attaques de navires citernes provoquent des dommages environnementaux. L’OTAN a bombardé les installations pétrolières de la Serbie en 1999. En Colombie de 1985 à 1997 l’oléoduc a été dynamité très souvent entrainant une contamination d’une partie de l’eau potable et une stérilisation d’une partie des sols. En Tchétchénie 80 % des rivières ont été contaminées a cause des industries pétrolières dynamitées. En Ukraine les armées russes ont bombardé des dépôts de carburants en mars 2022.
La guerre du Golfe de 1991 a donné lieu à des pollutions massives.
Ainsi en ce qui concerne les pollutions terrestres l’Irak a dynamité 732 puits de pétrole, incendié plus de 600 d’entre eux. Il a fallu neuf mois pour éteindre l’ensemble, le nuage de fumée a fait baisser la température de 10° dans la région et la suie a contaminé des villes, des nappes phréatiques (surtout au Koweit), le désert a, lui aussi, été contaminé. Des pollutions marines ont été causées par l’ouverture d’un terminal par l’Irak, avec le déversement délibéré du pétrole dans le Golfe persique, par le bombardement de tankers et de plates-formes par les avions de la coalition.  ( J.-P. Van Ypersele de Strihou, ≪ Environnement et guerre du Golfe ≫, GRIP, 1992.

2- Les armes nucléaires et leurs effets sur l’environnement.

Les effets des armes nucléaires à Hiroshima et Nagasaki furent apocalyptiques pour les êtres humains, pour l’ensemble du vivant et de l’environnement.
Il y a eu des effets mécaniques (destruction par le souffle de l’explosion), des effets thermiques (tempêtes de feu), des effets radioactifs (à court, moyen et long terme). (voir 1er volume, JML, « Construire la paix », éditions La Chronique sociale, 1988.)

Enfin un autre phénomène est celui de l’hypothèse de « l’hiver nucléaire ».
Ce type de menace a été analysé en mars 1985 dans le rapport de la Conférence sur les conséquences d’un conflit nucléaire, rapport établi par des scientifiques américains, soviétiques et britanniques. A la suite de l’utilisation d’un certain nombre d’armes nucléaires, un nuage de poussières entourerait la Terre, la température baisserait d’une vingtaine de degrés avec une série d’effets dont la liste est rappelée aussi dans le terrifiant ouvrage≪ Le froid et les ténèbres ≫. Des vivants envieraient probablement les morts. L’hiver nucléaire entrainerait rapidement la disparition de toute vie sur terre.


( P. Ehrlich, C. Sagan, D. Kennedy, W. Roberts, Le Froid et les ténèbres, Belfond, 1985.)

3-Les effets environnementaux de la guerre en Ukraine.

Bien sûr la guerre en Ukraine est synonyme de  victimes civiles et militaires, de déplacements de populations sans précédent en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, de destructions de villes et de villages ,   de  destructions  de bâtiments de toutes sortes(immeubles, écoles, hôpitaux),de destructions d’infrastructures(routes, ponts) …

Mais une autre victime gigantesque est constituée par l’environnement. La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, commencée en 2014, massive à partir de février 2022 jusqu’à ce jour, juin 2022, a  et  aura aussi des effets  dramatiques sur l’environnement et la  santé dans un pays très industrialisé et nucléarisé.

Effets dans l’espace :

 Effets non seulement en Ukraine, mais aussi en Russie, en Biélorussie, en Moldavie et probablement dans une grande partie de l’Europe de l’Est.Effets gigantesques bien au delà, de type Tchernobyl, si une ou plusieurs centrales nucléaires étaient gravement atteintes .

Effets sur les composantes de l’environnement :

 Les bombardements russes empoisonnent l'eau, l'air et les sols du pays. De même des navires pétroliers et chimiques ont aussi été touchés au large d’Odessa, les zones côtières et l’environnement marin sont et seront certainement  pollués. Près d’Odessa, l’armée ukrainienne a posé des mines terrestres le long de plages pour empêcher un débarquement, ces « restes de guerre » comme beaucoup d’autres, seront là pour un moment. L’inondation des mines endommagées au cours du conflit a empoisonné tout le réseau hydrographique de la région avec des produits chimiques et des métaux lourds. Depuis le début de la guerre en 2014, plus d’une centaine de  mines auraient été abandonnées ou détruites. Depuis le début du conflit, les mines de charbon à l’abandon inondent le Donbass de substances toxiques et parfois radioactives. De nombreux risques environnementaux proviennent de l’arrêt soudain du fonctionnement des mines : l’eau des mines doit être pompée en permanence ; si le pompage s’arrête, l’eau toxique remplit les puits de mine, remonte et finit par atteindre le niveau du sol et polluer l’eau potable.

Effets dans le temps :

 Par rapport au passé c’est l’héritage de l’industrie lourde soviétique qui  était déjà un désastre pour l’environnement et la santé .Par rapport au présent  l’invasion russe  provoque  de nouveaux dommages sur les systèmes naturels dont dépendent les habitants de ces régions. Par rapport à l’avenir même lorsque les combats auront cessé leurs effets continueront de se faire sentir probablement pendant des générations. Voilà des  pollutions qui pourraient prendre des années à être nettoyées, multipliant les risques de cancers et de maladies respiratoires ainsi que des effets sur les naissances. Autant d'impacts potentiels sur la santé, en lien avec une exposition aux métaux lourds, aux gaz toxiques et aux particules fines émanant des explosions, incendies  et effondrements de bâtiments. Ben Cramer, chercheur en sécurité environnementale,   affirme« Indéniablement, cette guerre en Ukraine aura des répercussions sur le long terme. La dévastation de l’environnement est une bombe à retardement. »Les  "restes de guerre"(tanks, camions, missiles , mines , restes  d'autres armements etc...) seront étalés dans le temps et plus ou moins difficiles à faire disparaitre.

Effets liés aux risques nucléaires :

L’Ukraine possède le huitième parc nucléaire au monde avec quinze réacteurs en activité. Des combats ont lieu au seuil de centrales nucléaires. Tchernobyl  a été envahie par l’armée russe et une hausse de la radioactivité a été observée. Selon la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad)  le 24 février 2022« un certain nombre de capteurs de mesure du taux de radiation gamma ont enregistré une forte augmentation du rayonnement : une multiplication par 20, 30, voire près de 40 selon les capteurs, dans toutes les directions et jusqu’à une trentaine de kilomètres de Tchernobyl ».Ce laboratoire exprimait son inquiétude par rapport aux  maintenances de sites nucléaires perturbées ou interrompues(la centrale de Zaporijia.) « Cette guerre dans un pays avec quinze réacteurs nucléaires est complètement inédite, affirme Bruno Chareyron de la Criirad. C’est la première fois que deux armées s’affrontent sur un terrain aussi nucléarisé et que des infrastructures nucléaires deviennent des enjeux militaires. C’est extrêmement préoccupant. »

Effets sur d’autres  cibles dangereuses :

 Depuis le 24 février 2022, des panaches de fumée s’échappent des sites militaires attaqués par l’aviation russe. Des stocks de  munitions , des usines d’armements, des réservoirs de carburants brûlent et polluent . Abritant environ 4 500 entreprises minières, métallurgiques et chimiques, la région du Donbass était déjà très polluée et concentre “la charge environnementale d’origine humaine la plus importante d’Europe”. 80 % de ces industries ont des installations dangereuses qui sont autant de menaces pour  l’environnement.  L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, les attaques portées à l’encontre des villes, des centrales thermiques et des entreprises industrielles dotées d’installations dangereuses augmentent considérablement le risque d’une catastrophe écologique et sanitaire. Les incendies dans les dépôts de carburants ou raffineries en Ukraine ont contribué à la libération de polluants comme de la suie, du méthane et du CO2. Parmi les dangers liés au conflit: la destruction d’infrastructures, comme les raffineries, les usines chimiques ou d’industrie lourde, les pipelines, ou les stocks de pesticides des fermes du "grenier de l’Europe", qui libèrent des polluants à court mais aussi à long terme « En guerre, l’empoisonnement et la destruction de l’environnement n’ont rien de marginal, analyse Ben Cramer, chercheur en sécurité environnementale. Ils s’inscrivent dans une stratégie plus générale de l’envahisseur cherchant à déployer ses capacités de nuisance : la terreur et la pollution sont des armes parmi d’autres. »

Effets dans les  villes et les villages :

 Dans les airs voilà des émissions de CO2 et d'autres substances toxiques .  De même  la poussière de ciment, et aussi d'amiante ,  libérée par la destruction des immeubles, menace directement les résidents et les services de secours. Les bombardements provoquent des incendies qui  entraînent une pollution atmosphérique, libérant des gaz toxiques et des particules de métaux lourds. De même sur les routes  des tanks ou des véhicules militaires brûlent et provoquent  des pollutions. Des chars labourent des tourbières ,   des incendies ravagent des forêts, des réserves naturelles  sont détruites, la flore et la   biodiversité s’appauvrissent. La faune est, elle  aussi, victime  des bombardements et de la folie meurtrière des hommes.

IV- Les atteintes à l’environnement APRES  les conflits armés.

Des restes de guerre sont connus et terribles(A), d’autres restes de guerre participent à des pollutions(B).

A- Les " restes  de guerre."

Les ≪ restes de guerre ≫, comme les appelle le Comité international de la Croix-Rouge(CICR), obligent les populations à vivre dans un environnement plus ou moins contaminé.
Pour la Première Guerre mondiale les blessures des forêts ont été très longues à cicatriser.
Des opérations ont souvent lieu pour sécuriser des stocks de bombes conventionnelles non explosées , à la ville comme à la campagne.

Depuis 1945 en France , date à laquelle a débuté un déminage rigoureux et coordonné, ce sont plus de 660 000 bombes, 13,5 millions de mines et 24 millions d'obus et autres explosifs (des deux guerres mondiales ou parfois issus d'exercices) qui ont été dégagés.

"Autour de Verdun, on extrait encore environ 900 tonnes de munitions du sol par an. À ce rythme - sans prendre en compte la dégradation naturelle des munitions - il faudrait environ 700 ans pour nettoyer et détruire la totalité des obus non explosés enfouis dans les sols français."
De nos jours, sur les territoires des conflits, demeurent des bombes à fragmentation, des bombes à uranium appauvri (guerre du Golfe 1991, guerre en Serbie 1999).
Enfin et surtout les mines constituent l’un des polluants guerriers les plus terribles.
Le CICR avançait en 2012 le chiffre de 84 millions de mines dans le monde, en particulier en Afghanistan et en Angola.
Les populations et la vie sauvage ne peuvent pas se déplacer sans risques d’être tuées ou mutilées.

Ces mines terrestres se trouvent aussi dans le désert. Ainsi en Egypte il y en aurait plus de vingt millions dont dix pour cent enfouies souvent à plus d’un mètre de profondeur, un projet d’aide aux démineurs égyptiens a été mis en route en 2012 dans le cadre de l’OTAN.

L’agriculture, elle aussi, peut se dégrader parfois pour cette raison, c’est une des causes de la famine en Angola ( 33 % du territoire était miné en 2010).

Les mines marines dégradent également l’environnement, ainsi quand elles explosent contre les supertankers.

D’autre part des bombes à retardement sommeillent au fond des océans. Ainsi plus d’un million de tonnes d’armes chimiques des deux guerres mondiales restent menaçantes. De 1917 à 1970, pour s’en débarrasser les armées des grandes puissances  ont déversé ces armes dans les océans. Ainsi l'Atlantique et la mer Baltique ont reçu ces poisons.Cette dernière est une des plus polluée du monde. La pression de l'eau et la rouille  attaquent les fûts inexorablement.  Le contenu de ces armes  s’échappe peu à peu dans la mer, ces produits chimiques menacent et attaquent pêcheurs, baigneurs, poissons, écosystèmes marins.De multiples drames ont commencé. 

B- Les autres "restes de guerre".

Enfin il ne faut pas oublier tous les autres « restes de guerre » et les pollutions qu’ils entrainent : carcasses de chars, d’avions et de véhicules, installations militaires…Parmi ces dernières des blockhaus -ou bunkers- au bord de l’Atlantique, qui étaient soit des casemates actives protégeant de l’artillerie, soit des casemates passives abritant des troupes ou du matériel. A tout cela s’ajoutent les multiples restes d’occupations de camps militaires.

Remarques terminales.

1) Rappelons quelques paroles symboliques de l’immense cortège de souffrances des êtres humains, victimes de la guerre, au milieu de cet environnement lui aussi victime, blessé, détruit.


« Ma dernière pensée va vers vous quatre, j’ai une cuisse broyée, je suis seul dans un trou d’obus » (Verdun 1917, mot trouvé sur un combattant, Jean-Louis Cros).
« Le ciel s’est déchiré, les rues ont disparu, la nuit tombe sur ces yeux brulés » (Hiroshima1945, Tamikitarra, écrivain qui s’est suicidé).
« Guerre est le mot le plus triste qui sort de mes lèvres tremblantes, elle remplit les murs de sang et fait du monde un enfer. » (Ex-Yougoslavie, 1993, Maida, 12 ans).

2) Devant ces situations catastrophiques, devant cette série de problèmes de menaces et de drames où en est la protection de l’environnement en période de conflits armés ?Quelles sont ses forces et ses faiblesses ? Quelles réformes et quelles remises en cause appellent ces situations dramatiques?C'est ce que nous envisagerons dans un des chapitres de la quatrième  partie relative aux moyens de la protection de l'environnement.

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par Martine Orange
Journal — Livres
Le dernier secret des manuscrits retrouvés de Louis-Ferdinand Céline
Il y a un an, le critique de théâtre Jean-Pierre Thibaudat confirmait dans un billet de blog de Mediapart avoir été le destinataire de textes disparus de l’écrivain antisémite Louis-Ferdinand Céline. Aujourd’hui, toujours dans le Club de Mediapart, il revient sur cette histoire et le secret qui l’entourait encore. « Le temps est venu de dévoiler les choses pour permettre un apaisement général », estime-t-il, révélant que les documents lui avaient été remis par la famille du résistant Yvon Morandat, qui les avait conservés.
par Sabrina Kassa
Journal
Le député Sacha Houlié relance le débat sur le droit de vote des étrangers
Le député Renaissance (ex-LREM) a déposé, début août, une proposition de loi visant à accorder le droit de vote aux étrangers aux élections municipales. Un très « long serpent de mer », puisque le débat, ouvert en France il y a quarante ans, n’a jamais abouti.
par Nejma Brahim

La sélection du Club

Billet de blog
Décret GPS, hypocrisie et renoncements d'une mesurette pour le climat
Au cœur d'un été marqué par une sécheresse, des chaleurs et des incendies historiques, le gouvernement publie un décret feignant de contraindre les entreprises du numérique dans la lutte contre le réchauffement climatique. Mais ce n'est là qu'une vaste hypocrisie cachant mal les renoncements à prendre des mesures contraignantes.
par Helloat Sylvain
Billet de blog
L’eau dans une France bientôt subaride
La France subaride ? Nos ancêtres auraient évoqué l’Algérie. Aujourd’hui, le Sud de la France vit avec une aridité et des températures qui sont celles du Sahara. Heureusement, quelques jours par an. Mais demain ? Le gouvernement en fait-il assez ? (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet d’édition
Les guerriers de l'ombre
« Je crois que la planète va pas tenir longtemps, en fait. Que le dérèglement climatique ne me permettra pas de finir ma vie comme elle aurait dû. J’espère juste que je pourrai avoir un p’tit bout de vie normale, comme les autres avant ». Alors lorsque j'entends prononcer ces paroles de ma fille, une énorme, incroyable, faramineuse rage me terrasse. « Au moins, j’aurais vécu des trucs bien. J’ai réussi à vaincre ma maladie, c’est énorme déjà ».
par Andreleo1871
Billet d’édition
Canicula, étoile chien
Si la canicule n’a aucun rapport avec les canidés, ce mot vient du latin Canicula, petite chienne. Canicula, autre nom que les astronomes donnaient à Sirius, étoile la plus brillante de la constellation du Grand Chien. Pour les Grecs, le temps le plus chaud de l’année commençait au lever de Sirius, l’étoile chien qui, au solstice d’été, poursuit la course du soleil .
par vent d'autan