Le Covid-19 révèle la déliquescence morale et démocratique de nos sociétés

La crise actuelle révèle la faillite du monde politique, qui s'est engouffré dans la politique du confinement comme pis-aller, des médias, qui ont abandonné leur rôle de contre-pouvoir, mais encore plus de la société, qui accepte une perte des libertés sans précédent et tolère toutes les dérives sous l'emprise de la peur, alors que l'efficience (et non l'efficacité) du confinement est faible.

La crise de santé publique qu’une partie de l’Humanité vit actuellement est un extraordinaire révélateur de la déliquescence politique et morale des États et des populations, surtout pour les pays dits démocratiques. L'épidémie de Covid-19 place sous une lumière crue les insuffisances de nos systèmes de santé publique, prétexte à des politiques diverses de confinement mises en place par de nombreux États.

La crise actuelle est-elle une crise sanitaire ? Si oui, elle cohabite avec bien d’autres fléaux.

Plus de 57 millions de personnes meurent chaque année dans le monde. Parmi elles, selon diverses estimations, un décès sur six (environ 9 millions) est attribuable à la pollution de l’air, de l’eau, ou des sols. À elle seule, la pollution de l’air tue en France presque 50 000 personnes par an. C’est plus que l’alcool (environ 40 000 décès), mais moins que le tabac (plus de 70 000 morts). À l’échelle mondiale, la tuberculose reste la plus mortelle des maladies infectieuses, frappant principalement les plus pauvres qui vivent dans des conditions insalubres ; elle fait 1,8 million de morts par an. D’autres fléaux sanitaires ne semblent pas particulièrement préoccuper les dirigeants de cette planète : tabagisme, alcool, « malbouffe », responsables d’innombrables cancers ; paludisme, sida... ce dernier entrainant encore la mort de presque un million de personnes par an, malgré l’existence de tests et de traitements performants. Comme face à la crise écologique, la réaction des gouvernements est bien connue : des atermoiements, souvent du déni. Le plus souvent, aucune action qui irait à l’encontre d’intérêts économiques, financiers, politiques.

À l’opposé, la réponse des gouvernements à l’épidémie de Covid-19 dépasse l’entendement : confinement total de milliards de personnes, interdictions de circulation, de réunion, traçage des populations, mobilisation des forces de police, de l’armée, mise à l’arrêt de l’économie. Chaque jour apporte son lot de nouvelles mesures liberticides et arbitraires, particulièrement dans les pays européens. Dans le même temps, les mesures sanitaires ne sont pas prises, ou prises avec retard.

 

Pourquoi tant de zèle ? Gageons d’abord que si l’épidémie était survenue ailleurs qu’en Chine, la réponse des États aurait été toute autre. Le Parti communiste chinois a donné la mesure de la réponse mondiale. Moins d’un mois après la confirmation publique du nouveau coronavirus, le dirigeant chinois Xi Jinping déclarait la guerre à l’épidémie : « C'est une guerre que nous devons mener tous ensemble ». La communication du Parti ajoutait cette expression énigmatique : « quoi qu’il en coûte » (buxi yiqie daijia 不惜一切代价). Quelques voix dissidentes se firent entendre à l’époque, dont celle de l’intellectuel Qin Hui, auteur d’une tribune (en chinois) dans le Financial Times. Celui-ci s’inquiétait du terme de « guerre », inadéquat pour qualifier la lutte contre l’épidémie, et critiquait l’expression « quoi qu’il en coûte », qui augurait des sacrifices trop grands au regard du danger sanitaire. Pourtant, un mois après, Emmanuel Macron reprenait quasiment mot à mot, en l’adaptant à la situation française, le vocabulaire guerrier et énigmatique de Xi Jinping.

On sait que l’un des relais dans le monde de la réponse chinoise à l’épidémie a été l’OMS, très conciliante à l’égard de la Chine depuis l’avènement de Tedros A. Ghebreyesus au poste de Directeur général (lire à ce propos l’analyse de François Godement).

Cependant, le rapporteur de la mission de l’OMS en Chine, Bruce Aylward, notait à son retour que les atteintes aux Droits de l’Homme, notamment en termes de restrictions de liberté, n’étaient pas nécessaires, car « la majorité des mesures [efficaces] mises en place en Chine sont des tests de dépistage, la suspension des rassemblements publics, et le traçage des contacts ». Il préconisait en priorité une bonne information de la population, des consignes de santé publique claires (lavage des mains, port du masque...), et le contrôle des déplacements, notamment pour les foyers d’épidémie.

 

Au contraire, l’Italie, l’Espagne et la France, suivis ensuite par d’autres pays dans le monde, ont choisi d’appliquer à l’ensemble de leurs territoires et de manière non coordonnée, la mesure la plus liberticide qui soit, appliquée par le PCC seulement dans certaines régions de Chine.

En France, Emmanuel Macron a fait le choix de confiner l’ensemble de la population française, d’interdire « les réunions familiales ou amicales », et de mettre fin à la possibilité de « se promener, retrouver ses amis dans le parc, dans la rue » (discours du 16 mars). Cette décision inédite dans l’histoire de l’Humanité a pu être prise dans la précipitation la plus totale, sans susciter d’opposition. Que l’on se rappelle la chronologie des événements : le vendredi 6 mars, E. Macron appelle à mépriser les gestes-barrière et se rend au théâtre avec sa femme ; le 12, il annonce une fermeture des écoles effective le 16 ; le 14, la fermeture des lieux publics (bars, restaurants...) est annoncée pour le soir-même. Le dimanche 15, le 1er tour des élections municipales se déroule normalement... Sans attendre que les interdictions de rassemblement public portent leurs fruits, le lundi 16 au soir E. Macron annonce la fin des libertés de circulation et de réunion publique comme privée, sans prononcer le mot « confinement ».

Le lendemain, 1,2 million de Franciliens quittent la capitale...

Cette période de précipitation confuse a donc abouti à ce que le pays se retrouve en « guerre », avec un déploiement inédit de forces de l’ordre sur tout le territoire, chargé de réprimer, parfois arbitrairement, toute sortie non autorisée par le nouvel état d’urgence. Pourtant, quelques jours après, en plein débat sur la chloroquine, le gouvernement assume « prendre le temps de l’analyse » et « ne pas se précipiter » (Le Monde du 23/03/20). Peut-on imaginer pareille preuve que l’urgence n’est aucunement sanitaire ?

 

La vague autoritaire qui s’abat sur le monde, l’Europe, et en particulier la France, est advenue par cette crise de santé publique. Depuis plusieurs années, des chercheurs mettaient en garde : il y avait une demande d’autorité en Europe, nos démocraties étaient menacées. La crise actuelle révèle un mal plus profond et moins conjoncturel que la « crise des migrants » ou la « menace islamiste » ne le laissait supposer.

La responsabilité du monde politique est entière : il n’y eut personne, ou quasiment, pour questionner la légitimité du confinement et son efficacité. Le monde politique dans son ensemble a dévoilé ici son incapacité à penser la crise et à proposer une voie alternative non liberticide.

La responsabilité du monde médiatique est encore plus grande. Le personnel médiatique a cru devoir « jouer le jeu » et être le relais d’une politique de santé publique. Les grands médias « de référence » ont complètement oublié leur devoir de contre-pouvoir, et accepté leur rôle de propagande. Ils se sont lancés aveuglément dans une politique de collaboration avec le gouvernement, n’envisageant la critique qu’à la marge. Ils ont accepté tacitement une mission d’orientation et de contrôle de l’opinion publique à travers un matraquage de témoignages, de directs (ou live), de conseils et autres partages d’idées pour gérer le confinement, laissant la part belle à l’émotion et à l’immédiat, empêchant tout distanciation et toute réflexion.

Médias et monde politique, dans une communion d’idées, restent encore unanimes vis-à-vis de la nécessité du confinement, seule mesure « efficace » pour enrayer l’épidémie. Efficace, c’est sûr, mais à quel prix ? Pas plus que le traçage numérique des populations, son efficience dans la gestion de l’épidémie par rapport à des mesures simples et localisées d’hygiène et de distanciation sociale n’a été mesurée ou prouvée (lire ici* une tribune d’un épidémiologiste britannique, et un de mes précédents billets).

Le journal Le Monde peut relayer qu’en Espagne, les enfants sont « confinés plus strictement que les chiens », personne ne s’en émeut. Dans cette démocratie voisine de la France, les enfants n’ont plus le droit de sortir dans la rue, et les délations publiques explosent. En Europe, cette situation est devenue acceptable, pourvu qu’elle soit temporaire ! À quels sacrifices faudra-t-il encore consentir ?**

 

Partout dans le monde, les États profitent de cette épidémie pour affirmer de manière autoritaire leur légitimité à protéger les populations aux dépens de leurs droits d’êtres humains. La crise actuelle est une crise politique et une crise de valeurs, qui voit les élites institutionnelles partout dans le monde imposer une prétendue sécurité sanitaire, « quoi qu’il en coûte » en termes de libertés et de démocratie.

 

 


 

** Petit florilège (non exhaustif) de dérives locales remplies de bêtise politicienne, ridicule et tragique, qui illustrent bien la folie collective qui s’empare du monde politique :

  • À Sceaux, le maire UDI Philippe Laurent a annoncé avoir pris un arrêté obligeant les habitants de plus de dix ans à se couvrir le nez et le visage avant de sortir ;
  • À Nice, le port du masque sera obligatoire dès le déconfinement, dont la date est encore inconnue, a annoncé le maire de la ville Christian Estrosi. C’est-à-dire quand il n’y aura presque plus de risque.
  • À Marcq-en-Barœul, ville résidentielle aisée du Nord, cracher sur la voie publique, abandonner des masques ou des gants ou encore éternuer sans se couvrir le visage est désormais passible d'une amende de 68 euros ;
  • En Seine et Marne, le préfet réquisitionne des chasseurs (avec leurs fusils ? Sinon pourquoi seulement eux ?) pour faire respecter l’interdiction de fréquenter les hauts lieux de promiscuité que sont les berges des lacs et cours d’eau, les espaces forestiers... (Arrêté du 3 avril). [arrêté annulé depuis...]
  • À Béziers, enfin, le maire d’extrême-droite Robert Ménard « a décidé de procéder à l'enlèvement des bancs publics » suite au relâchement qu’il dit constater. C’est dans cette ville qu’un père de trois enfants est mort après un contrôle de police pour non-respect du confinement, le 8 avril. C’est le 2e homme à mourir lors d’un contrôle de police depuis le début de l’année après Cédric Chouviat...

 

* L'article de l'épidémiologiste britannique paru sur le LeMonde.fr est disponible sur le lien ci-dessous en pdf:

Tribune : Roland Salmon : « Les données pour soutenir la politique du confinement font défaut » (pdf, 166.6 kB)

La "Lettre de Madrid parue dans Le Monde est disponible ci-dessous en pdf. On y lit cette phrase: " Dans une
volonté d’efficacité, le confinement dans le royaume a été plus strict qu’ailleurs en Europe". L'efficacité contre l'efficience. Le sacrifice d'une génération par l'autre...

Coronavirus : en Espagne, les enfants confinés plus strictement que « les chiens » (pdf, 276.1 kB)

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