Theatre : “À la rue, O.Bloque” : interview de Marina Damestoy

Il est des entretiens qui marquent. Faire celui de Marina, c'est un peu comme revenir à sa loge mère pour un Franc maçon, c'est un peu trouver du sens au détour d'une quete... cela a donc du sens et c'est un beau moment au coeur de cette captation de l'humain qu'elle est capable d'apprivoiser. Ceux qui connaissent "Damestoy" savent cette lecture qu'elle a de l'homme, de l'inconscient collectif à travailler, des machines désirantes façon Deleuze qu'on pourrait reprogrammer... aujourd'hui l'interview couvre "A la rue, O bloque"... une pièce de theatre qui se joue... 

“À la rue, O.Bloque” Au théâtre de Belleville, du 4 au 26 novembre, lundi à 20h30, mardi à 19h15.

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Bonjour Marina Damestoy,

Dans votre projet littéraire et théâtral vous revisitez Antigone, Médée, Ophélie, de façon radicalement contemporaine… Il semblerait que vous vous placiez dans un format d’éveil de conscience ? ou de conscience collective ?

Ce projet est effectivement polymorphe - livre, pièce de théâtre, happening dans l’espace public, installation et projet de moyen-métrage - et se nourrit de mon expérience militante, non exempte d’une influence situationniste. Je ne cherche pas à prévoir les effets provoqués sur autrui, ni le sens de la progression de ce triptyque polymorphe, mais il est certain que ce que je provoque actuellement vient dans le suite logique de mes études aux Beaux-arts directement liées à la pensée de Guy Debord et à  la transposition politique des flash-mobs militantes que j'ai initiées en 2005 avec le mouvement Génération-Précaire. Particulièrement avec “A la rue, O-Bloque” dans sa version « tout terrain », furtive et gratuite, qui part à la rencontre de tout un chacun sans se donner en spectacle.

Depuis un an, avec la comédienne Pénélope Perdereau, nous promenons le personnage d’Ophélie dans les villes. Elle glane de quoi manger à la fin du marché, erre dans les parkings, zone dans le jardin d’un hôpital, arpente les gares, s’adresse aux usagers des transports en commun ou de la Poste, interpelle les clients des centres commerciaux, les clochards, les vieilles dames. Penelope s’adresse au passant en témoignant de ce que son personnage fait lorsqu’il est à la rue. Je suis avec elle, avec eux, en regard extérieur qui indique et rassure chaque partie. Je filme parfois avec une toute petite caméra, à hauteur de poitrine,  dans laquelle je ne regarde presque pas.

L’actrice est dans une économie absolue, une astreinte particulière propre à la spontanéité, à la sincérité, au non jeu. En dupliquant la réalité, elle donne à voir quelqu’un dont on ne connaît pas le statut : malade mentale, femme sans-abri, actrice ? Qu’est ce que cette forme de théâtre qui ne s’affiche pas comme tel ? Nous floutons les contours de la representation. Nous rajoutons une couche de réel supplémentaire sur le reel; et cela donne l’impression d’un coup de cutter dans le quotidian de gens. Sur le terrain, je ressens l’insolence faite à la « société du spectacle »; une intervention contre l’étau invisible de la domestication des regards. Mais peut-être est-ce là le geste impuissant « de plus » contre la mécanique obscène qui nous neutralise et se revendique de la démocratie ?

L’interprète suscite l’empathie, la projection de la part du passant, la possibilité de communiquer avec l’inconscient du personnage pour amorcer une discussion. La priorité est donnée à la rencontre et au dialogue avec les individus rencontrés en chemin. Car force est de constater qu’au même titre que nous ne sommes plus capable de planter une graine en pleine terre pour en récolter les fruits, nous ne sommes plus en mesure de considérer l’exclu, de l’aborder et de discuter avec lui pour comprendre dans quel monde nous sommes, ensemble. Déconnectés, nous évoluons sans plus rien saisir. Alors, nous engageons la singularité intime de la personne rencontrée lors du jeu. En éprouvant ensemble la fêlure mentale au creux de la vie sociale ordinaire, nous déjouons le stéréotype de la SDF enfermée dans son cadre, mise au banc, qui serait incapable de renvoyer à ceux qu’elle croise la complexité sensible de son expérience. Révéler la lumière là où l’on déniait voir. “À la rue, O.Bloque” donne le poème de cette expérience là, à partager d’urgence, car il nous raconte ce que nous ne savons plus voir de notre espace commun.

Pour vous cette Antigone, Médée et Ophélie, ne peuvent elles s’assumer en une seule et meme entité totalement impliquée dans une « résistance » ?

A.M.O ; le triptyque rassemblant ces trois figures classiques transposées de façon contemporaine - soutien aux sans papiers, action terroriste, errance sans domicile - sont justement abordées comme autant de facettes de ma personnalité. Ces trois figures de résistances , traitées de façons bien distinctes, indiquent un certain décadrage de soi face au monde et se rejoignent dans la désinsertion. Ils pourraient, chacun selon son axe, faire l’objet de mon auto-fiction. On y trouvera dans la première partie la recette employée pour initier Génération-Précaire et un projet de relogement des plus démunis dans les parties communes de nos habitations, par exemple. Dans A la rue, O-Bloque, le personnage d’Ophélie ne tient qu’à partir de mes notes de rues, au temps où j’ai connu la condition de SDF. Ainsi, si je choisis ici des archétypes fédérateurs, j’aborde la femme en état de révolte et de précarité à partir de ma propre expérience.

Antigone et Médée m’ont toujours intéressé pour leur caractère féminin d’insoumise jusqu’à la déraison. L’une exaltée dans sa quête de justice supérieure aux lois d’Etat, l’autre portée par la force de son héritage. À l’inverse, Ophélie est pour moi la figure pathétique de la victime impuissante. Celle qui a suivi l’autorité du père, sans effronterie, mais qui échoue malgré son désir de bien faire. Lui reste les mots pour témoigner.

Ces femmes soulèvent des questions politiques qui irriguent notre quotidien. Au-delà, A.M.O, dans son intitulé même, jouxte l’amour dont elle partage l’amorce, mais choisit d’en exprimer les effets contraires ; l’amour retroussé, propulsé contre lui-même.

Vous travaillez les mythes et les symboles d’une manière à alerter et inspirer chacun… le mettre face à lui meme et ces devoirs… quels échos pensez vous avoir et n’imaginez vous avoir finalement un projet qui dépassera la résistance quotidienne pour se transcender et faire émerger des figures modernes, toutes aussi mythiques et efficaces ?

 Les mythes sont fédérateurs et nous sommes effectivement en pane de grandes figures contemporaines… nous sommes tous dans l’attente et avons autours de nous des personnes exceptionnelles auxquelles la socitété ne laisse pas de place, en particulier dans les jeunes generations. Que faire ? Personnellement, j’agis par l’écriture, le happening, les mouvements sociaux et le theatre… en attendant ! Et ce travail de terrain, s’il n’est pas compliqué à mener, me semble très utile.

Par exemple, avec “A la rue, O-Bloque” dans sa version “tout terrain”, mon premier constat est que ce que nous provoquons interpelle fortement tout un chacun. Bousculer les habitudes, les passants n’attendent que ça ! C’est étonnant. Le public s’approche, rentre et sort, mêlant son corps aux mots, s’arrêtant, car il le désire. Le badaud se saisit librement de la situation et la révèle en y prenant part à sa façon, en réagissant par son témoignage, son écoute, son désir d’intégrer ce qui se passe devant lui. L’acteur devient tout un chacun : interprète et passant. Chaque personne volontaire reçoit une confidence intime, porteuse d’un poids sévère, celui de la précarité qui gagne. Souvent, une confidence advient en retour au sein de la discussion. Une grand mère nous parlera de ce mari malade qu’elle accompagne vers la mort, un homme de sa détresse vécue l’hiver sur ce banc à côté du canal où il s’est jeté maintes fois, un autre des huissiers qui lui gâchent la vie. L’expérience « tout terrain » s’arroge le droit de cesser d’être spectacle, ne s’adressant qu’à tous, s’improvisant avec l’autre et ne connaissant pas ses effets sur chacun.

Partager ce geste collectif aussi avec ceux qui ne vont jamais au théâtre. Constater le sourire qui envahit les visages quand, passée l’engueulade parce que je filme une SDF sans lui demander son accord, et donc lui manque de respect, j’explique que nous sommes en train de rejouer ce qu’est la vie d’une femme à la rue, que l’on répète une pièce de théâtre dans la ville. Les mains me prennent les épaules, les vociférations intempestives de la grand-mère algérienne ou de la gamine « wesh ! wesh ! » basculent en paroles amicales... Il y a l’invasion positive de l’art dans leur tête, il y a l’intérêt commun pour le plus démunît, il y a le travail, il y la beauté. Nous nous quittons amies sans avoir rien à expliquer de plus que « Nous faisons du théâtre ». Pouvoir de fascination positive, émerveillement alors que l’on n’y va pas. Pourquoi ne pas y aller ? Le théâtre leur parle-t-il de ce qui les touche ? Ce public là serait un super public… Envie du coup, de les inviter, de les amener dans la version « Boîte noire » du projet.

Le plus souvent, il n’est pas nécessaire, au cours des conversations, d’expliquer ce que nous faisons. Parfois, en dépit d’un éclaircissement, une personne continuera à discuter avec l’interprète comme si elle était véritablement à la rue. Violaine, ancienne SDF nous prodiguera des conseils « coups de poing » pour s’en sortir. Peut-être que celui qui nous entend perçoit parfois l’étrangeté  de ce qui s’improvise avec lui, mais la non théâtralité du jeu et la nature du texte ne peut laisser aucun doute sur le fait que ce qu’il expérimente avec nous existe et se réfère à la réalité. La précarité d’une femme à la rue, la difficulté d’accès au logement, à l’emploi, aux produits de consommation touche bien plus de gens qu’on ne pourrait le croire. Ils s’y reflètent.

Cette scène ouverte devient ce que Jacques Nichet appelle un « instrument d’élucidation sociale, et comme une expression de groupe (…) nous permet de faire théâtre de nous ».

Et du côté de ceux qui actent – que ce soit ici en « tout terrain » ou bien via les actions à dimension théâtrale de Jeudi-Noir, Génération précaire, Le Grand Don, Vélorutionnaire ou des Anti-pub… ce que j’appelle depuis 2006 l’Artivisme* - il y a un immense soulagement de Faire, un shoot subversif, une joie d’être dans l’action directe qui indique et appelle à l’expertise du problème.

Comme nous parvenons, comme le préconise Jacques Rancière, à « transformer notre compréhension en puissance de révolte »,  le constat suivant est que nos interventions de rue sans forme théâtrale visible, le fait que nous réinjections de la sociabilité spontanée hors du cadre habituel, est instantanément perçu comme un acte violent. Une forme de terrorisme que je qualifierais de « tendre ». L’Architecture dite de « prévention situationnelle » (suppression des bancs, pics ou bouts de rochers aux endroits où l’on pourrait s’asseoir) a au moins de mérite de laisser apparaître clairement son projet : rassurer, lisser, nettoyer, aseptiser l’espace public afin que rien d’anormal n’advienne. Dans une autre architecture, celle immatérielle de nos rapports sociaux, il est moins évident de constater, sans l’expérimenter soi-même, à quel point il est devenu délicat d’agir hors des clous du « normal » et de s’engager dans la libre expression. Notre domestication est devenue telle qu’un geste hors gabarit est immédiatement repérés par un vigile, empêché par la police, pris d’assaut par un salarié tentant la neutralisation par l’incontournable incantation magique « C’est interdit !» ou un usager  héroïque protégeant à son corps défendant la sacro-sainte routine. D’ailleurs, la Normalité n’est pas suffisamment pensée. Elle se verrouille de jours en jours. Allez la mettre à l’épreuve ! Faites un pas de côté pour y voir clair. L’autocensure, l’inquiétude et la politique nous ont réduit bien des marges… en silence. Qu’est devenu notre espace commun? Du coup, comment se lier à l’autre ? Comment faire de ces espaces publics le lieu où rendre publiques nos aspirations, notre désir de rencontre, de réflexions, d’actions ?

Sommes nous, en définitive, pris au piège d’une normalité qui sépare ? Face à l’impression d’impuissance, pourquoi dès lors, ai-je éprouvé le besoin d’écrire dans la rue, de témoigner, de passer à l’action par des interventions urbaines, les amener au théâtre et ressortir encore, rejouer le tout avec chacun, comme une respiration ? Jouer dans la rue en mode « tout terrain » nous permet de récolter des informations, d’induire le trouble, d’opérer des décalages, de susciter le choc, l’émotion et la participation. En nous adressant directement à l’autre, en provoquant des configurations nouvelles par les actes et la parole, nous proposons une rupture des repères sensibles qui nous aide à réajuster notre place face au contexte. Le spectateur est ici l’acteur naturel d’un théâtre qui renverse sa logique, qui s’infuse dans notre quotidien. En prenant le parti de la confusion ambiante, de la pensée et de l’art à l’état gazeux, cette expérience éclaire nos situations, se saisit de nos problèmes, ouvre de nouveaux champs et nous parle de pensée neuve, à venir. L’expérimentation est absolument nécessaire. Elle nous ressource tous et permet l’utopie politique qui n’est nulle part ailleurs que là où l’on œuvre pour elle. Et puis, nous ne pourrions renoncer à l’idée qu’il pourrait en être autrement, parce que, de fait, c’est le sens de l’histoire et qu’indéniablement, nous y participons.

D’autres projets ?

Au-delà de la mise en scène d’A.Collision, sur la figure d’Antigone et la politique actuelle à l’égard des sans-papiers, d’un moyen métrage qui reste encore à produire sur A la rue, O-Bloque dans sa version « tout terrain » ? Oui, dès décembre l’écriture d’un nouveau projet littéraire et collaboratif, mais c’est encore secret… on en reparle ?

www.marinadamestoy.com

 

“À la rue, O.Bloque” Au théâtre de Belleville, du 4 au 26 novembre, lundi à 20h30, mardi à 19h15.

2 Livres :

 http://www.priceminister.com/boutique/obloque

 “À la rue, O.Bloque” est tire de “Mangez-moi” , sortie fin octobre 2013 aux editions Publie.papier /publie.net

http://publiepapier.fr/contemporain-textes/article/marina-damestoy-mangez-moi

 

“À la rue, O.Bloque” est a retrouver dans le tripyque A.M.O aux éditions Xerographes, fin octobre 2013

http://xerographes.free.fr/collection%20intemp.html

 

* Artivisme (contraction d'artiste et d'activiste. Objet de mon intervention au débat Modernité On/Off, le 12 juin 2007  au Théâtre du Rond-Point, texte paru dans le Cahier LaSer n° 10, aux éditions Éditions Descartes & Cie)

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