Le monde vu par un chat. Episode 1 : les fêtes de famille

Moi Moustique, engendré chat par ma défunte mère, je me réjouissais à l’idée de ce dîner, de ces réunions de famille dont la trame est toujours identique, dont l’issue est toujours tragique. Les chats ne sont pas autorisés dans les théâtres mais ces réunions de famille sont d’excellentes représentations et j’avoue que, rarement, j’ai eu à regretter le déplacement.

Moi Moustique, engendré chat par ma défunte mère de la semblable espèce avec laquelle j’aurais dû périr par la faute de la cruauté des hommes, j’assiste en ce soir de juin à un bien triste spectacle.

Je me réjouissais à l’idée de ce dîner, de ces réunions de famille dont la trame est toujours identique, dont l’issue est toujours tragique. Les chats ne sont pas autorisés dans les théâtres mais ces réunions de famille sont d’excellentes représentations, tantôt de comédies, tantôt de tragédies et j’avoue que, rarement, j’ai eu à regretter le déplacement. Il n’y a pas de billetterie; mais en ce bas monde tout se monnaye. Pour avoir ma place au premier rang, il me faut faire semblant d’aimer les enfants et leurs jeux navrants.

La petite fille n’est pas méchante mais nous sommes nés la même année et la pauvre ne sait toujours pas lire. Je ris haut et fort quand on se moque de l’instinct animal, lorsqu’on le qualifie de vil et bas alors qu’il m’a suffi d’ouvrir les yeux pour savoir lire, de me dresser sur mes pattes pour marcher, d’apercevoir un oiseau pour savoir comment le guetter, le saisir puis le dévorer. Cette pauvre enfant a mis plus d’un an avant de marcher avec hésitation, auparavant elle avait bien mis neuf mois à comprendre qu’elle pouvait se servir de ses quatre membres pour se déplacer un peu, de manière pataude et lente. Elle va depuis des années, comme tous les enfants, à l’école pour y apprendre à lire et à écrire, mais elle massacrera encore des années notre belle langue à chaque fois qu’elle saisira un stylo et, ce, sous les applaudissements de ses parents qui cautionneront, voire que dis-je, encourageront, la destruction de la langue française.

La soirée avait bien commencé, j’en avais eu pour mon argent comme on dit chez les humains. J’ai docilement joué à attraper une balle pendant de longues minutes mais le spectacle a été époustouflant : une querelle diagnostique sur fond de guerre familiale, il ne manquait que les armes et le coup final pour clore en beauté le dénouement de la scène. Malheureusement ils ne vont jamais jusqu’au bout, ils s’arrêtent toujours avant que le sang coule.

En outre, j’aime assez cette maison car il y a quantité d’ouvrages sur la psychanalyse que mes maîtres ne possèdent pas. Et ce soir, pendant le service du repas, j’ai pu me délecter de quelques ouvrages.

C’est après que les choses se sont véritablement gâtées, avec l’arrivée de ce chien. Chats et chiens ne font pas bon ménage, l’adage est connu mais je ne pensais pas qu’on me ferait subir un tel supplice de toute ma vie de chat.

Le chien est par définition stupide, l’enfant en comparaison est un génie. On le qualifie de meilleur ami de l’homme pour le simple motif que sa bêtise le rend dépendant. C’est pour cette raison qu’il accourt quand il entend prononcer son nom car il rêve toujours que son maître lui offrira ce qu’il ne peut s’offrir lui-même. Un chien seul s’égare, s’affame, ne survit pas. Un chien ne se dresse que pour mieux servir l’homme. Quelle infamie…

Le chat n’a nullement besoin de l’homme. Si je tourne la tête quand j’entends que l’on prononce mon nom, je ne me déplace que lorsque cela me plaît. J’ai un excellent sens de l’orientation et je suis habile à la chasse, je n’ai pas besoin qu’un imbécile muni d’un fusil m’accompagne. Je me débrouille seul et je ne dois rien à personne.

Je n’ai pas la queue frétillante et je ne produis pas un vacarme immonde pour manifester ma joie chaque fois que mon maître entre dans la maison parce que, doté d’une si petite mémoire, j’ai oublié qu’il était parti seulement dix minutes plus tôt pour acheter le pain.

Moi Moustique, engendré chat, je n’ai qu’un point commun avec cet animal, c’est le nom inepte et les sobriquets affligeants dont nos maîtres nous affublent, mais je ne souffrirai pas la comparaison avec cet animal, je préfère encore fuir et devenir chat de gouttière plutôt que de m’infliger sa compagnie.

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