Paris, Londres & Washington paieront-ils un jour pour leurs crimes au Yémen ?

Par Darius Shahtahmasebi

Source : Russia Today,  6 septembre 2019

Traduction : lecridespeuples.fr

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Un rapport récent du Conseil des droits de l'homme des Nations unies a révélé le rôle joué par les États-Unis, le Royaume-Uni et la France dans la destruction du Yémen, suscitant des discussions sur la nécessité que les responsables du carnage répondent de leurs actes.

Tawakul Karman, lauréat du prix Nobel de la paix et défenseur de la liberté de la presse, a déclaré un jour au Yemen Times : « un jour viendra où tous les auteurs de violations des droits de l'homme paieront pour ce qu'ils ont fait au Yémen ». Cette déclaration a été faite des années avant que les États-Unis, le Royaume-Uni et la France aient permis à une coalition dirigée par l'Arabie Saoudite de ravager toute la population civile du Yémen par une multitude d'actions criminelles.

Grâce à un rapport de l'ONU publié mardi 3 septembre, nous sommes peut-être plus près du jour où seront jugés les actes criminels de tous les auteurs de violations des droits de l'homme qui ont utilisé la population du Yémen dans un jeu d'échecs géopolitique cruel pour faire avancer leur propre agenda. Les gouvernements occidentaux répondront-ils de leurs actions, ou s'agit-il encore d'un vœu pieux ?

Pour ceux qui ont suivi et documenté de près le conflit au Yémen, le rapport de l’ONU ne nous révèle rien que nous ne sachions ou ne soupçonnions pas déjà. Le document indique que les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, ainsi que les coupables évidents de la coalition dirigée par l'Arabie Saoudite, ont un certain degré de complicité dans une série de crimes de guerre potentiels au cours des cinq dernières années, notamment des frappes aériennes, des bombardements indiscriminés, des tirs de snipers, des mines antipersonnel, des assassinats et détentions arbitraires, de la torture, des violences sexuelles et sexistes et le recours à la famine en tant que méthode de guerre.

Il est intéressant de noter que les experts des Nations Unies ont identifié des personnes pouvant être responsables de crimes internationaux et ont transmis ces noms au Haut Commissaire des Nations Unies. Lorsque l'identification des noms n’était pas possible, les experts ont nommé les groupes responsables.

Se pourrait-il que cette fois-ci, le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies – dont l'Arabie saoudite est membre jusqu'à la fin de l'année – soit sérieux dans sa volonté de demander des comptes ? [Le fait que l’Iran soit également mis sur le banc des accusés, et qu'Israël n'ait pas été nommé, n’est certes pas de bon augure à cet égard].

Hassan Nasrallah : Israël participe aux frappes contre le Yémen © Sayed Hasan

« Cette impunité endémique – pour les violations et les exactions commises par toutes les parties au conflit – ne peut plus être tolérée, a déclaré le Président de la commission. Des enquêtes impartiales et indépendantes doivent être menées pour demander des comptes à ceux qui ne respectent pas les droits du peuple yéménite. La communauté internationale doit cesser de fermer les yeux sur ces violations et sur cette situation humanitaire intolérable. »

Selon le rapport de l'ONU, les conséquences de cette situation sont plus vastes que prévu. Si nous adoptions les conclusions du rapport, même des pays tels que l’Australie devraient revoir leurs politiques.

Inutile toutefois de s’inquiéter, car selon un porte-parole du gouvernement britannique, « le Royaume-Uni a été à la pointe des efforts internationaux pour apporter une solution diplomatique au terrible conflit qui sévit au Yémen. »

En réalité, le gouvernement britannique aide la coalition dirigée par les Saoudiens à bombarder le Yémen en plaçant son personnel dans la salle de commandement et de contrôle qui coordonne les frappes, en fournissant des bombes fabriquées par les Britanniques pour faire pleuvoir les destructions sur le Yémen, en formant des pilotes saoudiens, en maintenant et préparant des avions britanniques en Arabie Saoudite avec l’aide d’ingénieurs britanniques et de milliers d’entrepreneurs britanniques, en fournissant des contingents qui participent à la mission terrestre dirigée par l’Arabie Saoudite au Yémen, et ainsi de suite.

Un employé de BAE a déclaré à la Chaîne 4 britannique : « Ils [les Saoudiens] ne pourraient rien faire sans nous. Si nous n'étions pas là, en 7 à 14 jours, il n'y aurait plus un seul avion de combat dans le ciel. »

C’est peut-être ce qui a poussé l’historien britannique Mark Curtis à tweeter : « Aucun ministre de l’après-guerre n’a jamais rendu de comptes pour des crimes de guerre commis à l’étranger, en dépit de nombreux épisodes horribles de la politique étrangère britannique. »

Mais n'oublions pas la France non plus. Alors que le Président Emmanuel Macron sillonne le monde drapé de l'aura d'un humanitaire appelant à la vigilance, à la tolérance, au respect et à la diplomatie sur toute la planète, le rapport rappelle de manière frappante que la France est tout aussi mue par des visées colonialistes, car elle martyrise les pays pauvres derrière des portes closes.

Un document de la branche française du renseignement militaire du ministère de la Défense a fuité, révélant l’utilisation délibérée d’armes françaises dans la guerre au Yémen. Les armes comprennent des chars et des systèmes de missiles à guidage laser qui ont été vendus à l’Arabie Saoudite et aux Emirats Arabes Unis, principaux protagonistes de la guerre. Le document aurait même été présenté à Macron lui-même, qui peut difficilement se cacher derrière le nuage de son image extérieure de courtier de la paix (la France avait auparavant déclaré que les armes vendues au Royaume saoudien étaient destinées uniquement à l'autodéfense). Selon des rapports, des images satellites, des vidéos et des photographies prises par des civils ont montré que certains de ces chars achetés par les Emirats Arabes Unis avaient pris part aux offensives de la coalition, notamment la brutale campagne de soumission de Hodeidah, port qui constitue le dernier rempart du Yémen contre une famine totale.

Comme dans le cas du Royaume-Uni, le rôle de la France dans le conflit dépasse celui de la vente d'armes. Les rapports indiquent que depuis le début de la guerre, le personnel français a « effectué des missions de reconnaissance » au-dessus des positions houthies au profit de l'Arabie Saoudite et a continué à former ses pilotes de chasse. La marine française serait même intervenue pour assurer le maintien du blocus économique sur le Yémen lorsque la flotte saoudienne a dû se retirer pour des raisons de maintenance en 2016.

Le rôle des États-Unis dans cette atrocité est parfaitement évident pour quiconque a suivi le conflit ou comprend la nature fondamentale de la géopolitique du Moyen-Orient. Des livres entiers pourraient être écrits à ce sujet.

Mais ce qui sera intéressant, c'est de voir si ce rapport sera le premier pas dans une direction où les États-Unis seraient amenés à rendre des comptes pour leur participation à ces actes criminels internationaux. Selon un courrier électronique de l'ONU, le Conseil des droits de l'homme espère que ses conclusions et recommandations évolueront en conséquence au fil de leur enquête. Ils notent toutefois que de nombreux États sont opposés à un tel scénario.

Il y a eu une brève période au cours de laquelle la Cour Pénale Internationale a semblé suggérer qu'elle commencerait à s'attaquer au géant qu'est les États-Unis pour ses crimes commis en Afghanistan, mais l'espoir suscité par ce projet s'est complètement effondré plus tôt cette année. Si nous ne pouvons pas obtenir d’enquête sur les crimes de guerre en Afghanistan, alors qui sait ce que nous pouvons espérer réaliser dans le domaine des droits de l’homme à court terme.

L'ironie est que les trois principaux coupables, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, ne cessent de parcourir le monde pour donner des conférences sur les droits de l'homme, la liberté et la démocratie. Aucun de ces principes ne s’applique à la population du Yémen, qui est punie collectivement pour des raisons inavouables.

Le moment choisi pour la publication du rapport ne pouvait être plus approprié et pourrait éventuellement donner lieu à un débat mondial sur la situation tragique qui sévit au Yémen (le pays le plus pauvre et le plus misérable du monde arabe). Il y a quelques jours à peine, un barrage de frappes aériennes de la coalition a tué plus de 100 personnes et en a blessé des dizaines d'autres dans un centre de détention Houthi au Yémen. Si l'on mettait de côté le droit international, même un profane estimerait qu'un centre de détention est par définition intouchable dans une zone de guerre (car où pourraient fuir des détenus en cas de frappe aérienne ?).

Selon le chef de la délégation de la Croix-Rouge au Yémen, « les restes de 90 personnes » ont été retrouvés lors de la réponse initiale à cette attaque récente. Un acte excessivement cruel, même pour la coalition dirigée par l'Arabie Saoudite.

On ne peut qu'espérer que le rapport de l'ONU puisse aider à mettre un terme à ce type d'attaques à l'avenir, non pas en faisant pression sur l'Arabie Saoudite et sa coalition, mais en influençant les décideurs qui permettent à ces actes horribles de se poursuivre sans relâche. Le rapport de l’ONU ne confirmait rien que nous ne savions déjà, pas plus qu’il ne détaillait quoi que ce soit que les législateurs de la planète n’aient pas su depuis des années. En d’autres termes, nous connaissons depuis longtemps les ramifications juridiques potentielles de notre soutien à une coalition qui pulvérise le Yémen, ce qui n’a nullement changé notre état d’esprit. Que diable, il a fallu le meurtre d’un journaliste du Washington Post pour que l’Allemagne change de disque (l’assassinat de civils innocents n'y a pas suffi).

Encore une fois, le fait d'avoir un rapport composé par un groupe d’experts de l’ONU suite à deux ans d'enquête est certainement bénéfique pour le Yémen, et pourrait peut-être finalement aider la prophétie de Tawakul Karman à se réaliser à moyen ou à long terme.

Darius Shahtahmasebi est un analyste politique et juridique basé en Nouvelle-Zélande. Avocat spécialisé dans le droit international, il se concentre sur la politique étrangère des États-Unis au Moyen-Orient et dans la région Asie et Pacifique. 

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