Norman Finkelstein : le Hezbollah est l'honneur du monde arabe

Interview du Professeur Norman Finkelstein par la chaine libanaise Future TV (opposée au Hezbollah), le 20 janvier 2008

Source : https://www.youtube.com/watch?v=VVisFE74eTA

Traduction : http://sayed7asan.blogspot.fr/

Répondez à l’Appel au secours du Professeur Finkelstein et signez sa pétition (voir la version française)

Ecrivez au Disrtict Attorney (Procureur de la République) du Comté de Nassau pour protester contre les deux arrestations arbitraires et violentes de Norman Finkelstein en pleine nuit, les 7 septembre et 9 octobre 2017, et dénoncer les charges mensongères retenues contre lui (voir ici pour une lettre-type en anglais et en français), ou téléphonez-lui au  +1 516-571-2100.

Pour plus d'informations sur cette affaire, visitez le site http://www.normanfinkelstein.com (en Français, voyez http://www.sayed7asan.blogspot.fr)

Norman Finkelstein : le Hezbollah est l'honneur du monde arabe © Sayed Hasan

Transcription :

[La journaliste, qui impute largement la responsabilité de la guerre de 2006 au Hezbollah, demande à Norman Finkelstein comment celle-ci pourrait servir les intérêts US-israéliens alors qu’Israël y a subi une défaite]

Norman Finkelstein : [...] Vous devez vous rappeler que les analystes militaires israéliens affirment aujourd’hui que la guerre de 2006 contre le Liban a été la plus longuement planifiée de l’histoire d’Israël. Cela faisait six ans qu’ils s’y préparaient.

Les Israéliens sont très arrogants, surtout dans le domaine militaire, sur le champ de bataille. Ils ne pouvaient pas même concevoir qu’ils allaient subir une défaite face au Hezbollah. C’était du reste la deuxième fois [après leur première déroute au Liban en 2000].

Après la guerre de 1967, les Israéliens étaient très confiants en eux-mêmes. Ils disaient partout que les Arabes ne connaissaient rien à la guerre. Et le surnom qu’ils donnaient aux Arabes, qu’ils utilisaient pour parler d’eux, c’est « singes ». Ils les appelaient « les singes », littéralement, parce qu’ils pensaient qu’ils étaient tellement incompétents et tellement stupides.

Et c’est pourquoi ils ont été vraiment choqués par les résultats (de la guerre) d’octobre 1973, parce qu’ils ne pensaient pas que les Arabes étaient capables (sur le plan militaire).

Et en juillet 2006, ils ne combattaient même pas un Etat, ils combattaient une armée de guérilla. Et ils n’ont jamais ne serait-ce qu’imaginé qu’ils pourraient subir une défaite. Cette énorme armée israélienne, comment pourrait-elle être vaincue par 1500 à 3000 guérilleros au Liban – personne ne sait exactement combien ?

Vous ne pouvez donc pas juger de ce qu’était leur attitude en entrant en guerre à partir de ce qui s’est passé après coup. En entrant en guerre, ils étaient très confiants. [...]

[La journaliste demande à Norman Finkelstein pourquoi il a rencontré le Hezbollah, en lui reprochant ce parti pris]

Norman Finkelstein : J’étais bien sûr très content de rencontrer les membres du Hezbollah, car c’est un point de vue qui est rarement entendu aux Etats-Unis. Et je n’ai aucun problème à dire que je tiens à manifester ma solidarité avec eux. Et je ne vais pas être un lâche ou un hypocrite à ce sujet.

Le Hezbollah en tant qu’organisation politique ne m’intéresse pas. Je ne connais pas grand-chose sur leurs (vues) politiques, et d’une certaine manière, cela n’est pas pertinent, car je ne vis pas au Liban. C’est un choix que les Libanais eux-mêmes doivent faire, qui ils veulent comme dirigeants, par qui ils veulent être représentés.

Mais il y a un principe fondamental : les gens ont le droit de défendre leur pays face à des occupants étrangers, et les gens ont le droit de défendre le pays face à des envahisseurs étrangers qui détruisent leur pays. Et c’est là pour moi une question extrêmement basique, élémentaire et dénuée de toute complexité.

Mes parents ont traversé la deuxième guerre mondiale. (La vie sous) le régime de Staline n’était pas vraiment rose. C’était un régime violent et implacable, et beaucoup de gens (y) ont péri. Mais qui n’a pas soutenu l’Union soviétique quand ils ont vaincu les nazis ? Se trouve-t-il quiconque qui ne soutenait pas alors l’Armée rouge ? Et dans tous les pays d’Europe qui étaient occupés, qui reçoit tous les honneurs ? La Résistance. La Résistance communiste. Elle était implacable. Elle était violente. Les communistes n’étaient pas... Ce n’était pas un lit de roses. Mais on se doit de les respecter. Ils imposent le respect, parce qu’ils ont résisté aux étrangers occupant leur pays.

Et si je rends hommage aux communistes pendant la deuxième guerre mondiale, même si je n’aurais probablement pas mené la belle vie sous leurs régimes, puisque je leur rend hommage, je dois aussi rendre hommage au Hezbollah. Ils font preuve de courage, ils sont disciplinés, je respecte cela.

Journaliste : Cette description est exacte, mais seulement pour la situation avant [le 25 mai] 2000. Après, Israël s’est retiré du Sud-Liban. Il y a eu des divisions au sein du Liban entre les différentes factions politiques au sujet de l’avenir des armes et de la Résistance. Vous êtes en train de prendre position quant à ces divisions. Vous prenez position. Car en fin de compte, vous venez au Liban en tant que visiteur, mais vous ne voyez pas les conséquences que [la Résistance du Hezbollah] entraine. Les conséquences de la guerre de juillet [2006] pour le peuple libanais.

Norman Finkelstein : Ecoutez... Si vous voulez fermer les yeux et croire que tout était fini en mai 2000, vous pouvez le faire, vous pouvez jouer à ce jeu. Mais la réalité était, et tout le monde le comprenait, que l’attitude d’Israël était « On va détruire le Hezbollah ». Et ils ont commencé à planifier une nouvelle guerre juste après avoir été forcés de quitter (le Liban) en 2000. Ils ont trouvé leur excuse, leur prétexte, en juillet 2006 [lorsque le Hezbollah a capturé deux soldats israéliens pour les échanger contre les prisonniers libanais détenus en Israël]. Mais chez les gens rationnels, il ne fait pas le moindre doute qu’Israël n’allait jamais avaler cette victoire, ils n’allaient jamais accepter la victoire du Hezbollah. Ils étaient déterminés à leur donner [une leçon].

Journaliste : Mais il était possible d’éviter (cette guerre). C’est ce que soutient le côté adverse [la coalition du 14 mars, opposée au Hezbollah, dont fait partie la chaine TV qui réalise cette interview], on pouvait éviter ce piège.

Norman Finkelstein : Elle n’aurait jamais pu être évitée. Il est impossible que les Etats-Unis et Israël tolèrent la moindre Résistance (surtout victorieuse) dans le monde arabe. Vous voulez prétendre qu’elle aurait pu être évitée ? Vous pouvez jouer à ce jeu. Mais les gens sérieux et lucides savaient qu’il y aurait une guerre tôt ou tard.

Et il va y avoir... Et ça ne fait pas du tout plaisir. Je mène une vie de pacha. Je vis à Brooklyn, New York. Je fais du jogging le long de Coney Island tous les matins. Je ne vois aucune mort. Je ne vois que la belle vie autour de moi. Donc je ne vais souhaiter la mort et la destruction à personne. Ce serait vraiment cruel et vicieux de ma part. Je ne ferai jamais une telle chose.

Mais il faut considérer la réalité : vous pensez qu’il ne va pas y avoir une nouvelle guerre ? Vous pensez qu’Israël va permettre cette défaite de juillet 2006 ? Vous voulez prétendre que c’est le Hezbollah qui cause tous les problèmes ? Non, il va y avoir une autre guerre, et la destruction sera probablement dix fois pire qu’en juillet 2006, peut-être même davantage. Parce qu’Israël est déterminé, avec les Etats-Unis, à remettre les Arabes à leur place et à les y maintenir. Comment pourrais-je ne pas respecter ceux qui disent non à cela ?

Vous savez, pendant la guerre civile espagnole, il y avait cette femme célèbre, qu’on appelait La Pasionaria, Dolores Ibárruri, de la République espagnole. Elle a tenu ce propos célèbre : « Il vaut mieux mourir debout que de vivre à genoux. »

Journaliste : Mais c’est le choix du peuple libanais dans sa totalité (et pas seulement celui du Hezbollah).

Norman Finkelstein : Je suis tout à fait d’accord. Je ne suis pas en train de vous dire ce que vous devez faire de votre vie. Je ne vous donne pas de leçons. Et si vous préférez vivre à genoux, je pourrais le respecter. Je pourrais respecter ce choix. Les gens veulent vivre (à tout prix). Comment pourrais-je vous nier ce droit ?

Mais comment pourrais-je ne pas respecter ceux qui disent qu’ils préfèrent mourir debout ? Comment pourrais-je ne pas respecter cela ?

Journaliste : Vous parlez de grands principes et d’exemples, Norman, comme pour (Che) Guevara, Castro, nous les soutenons et nous aimons leur révolution, mais peut-être qu’on ne voit pas les autres aspects : peut-être qu’il y a de la pauvreté, d’autres problèmes (à Cuba) que nous ne voyons pas. Lorsqu’on parle de ces beaux principes, c’est beau, mais lorsqu’on vit ces réalités, c’est très différent.

Norman Finkelstein : Je ne pense pas que ceux qui essaient de résister vivent dans un monde idéalisé ou de rêve. Il me semble plutôt que ce sont eux qui sont les plus réalistes au sujet de la nature du pouvoir dans le monde. Que vous l’aimiez ou pas, Nasrallah a une image très claire des Etats-Unis et d’Israël. Donc je ne pense pas que parler de lui ou d’eux comme vivant dans un monde idéalisé (déconnecté de la réalité) soit une description fidèle.

Journaliste : Mais c’est une image que tous les Libanais ont, et pas seulement Sayed Hassan Nasrallah. En fin de compte, la question est celle de la manière dont on réagit face à cela, c’est à ce propos qu’il y a des divergences.

Norman Finkelstein : Je suis d’accord. Ce n’est pas une question facile. Et je suis d’accord sur le fait que si vous faites le choix de coexister avec eux à genoux, vous avez le droit de faire ce choix. Mais vous ne pouvez pas dire que c’est la faute du Hezbollah si Israël attaque. Israël et les Etats-Unis attaquent parce qu’ils ne permettront jamais la moindre résistance militaire à leur contrôle de la région. Tel est le (véritable) problème.

Si le Hezbollah dépose les armes et annonce qu’il fera tout ce que veulent les Américains, vous n’aurez pas de guerre, c’est vrai, mais vous serez également les esclaves des Américains. Je me dois de respecter ceux qui refusent d’être esclaves.

Journaliste : Il n’y a pas d’autre voie que la Résistance militaire ?

Norman Finkelstein : Non. Je ne crois pas qu’il y ait d’autre voie. J’aimerais qu’il y en ait une. Qui veut la guerre ? Qui veut la destruction ? Même Hitler ne voulait pas la guerre. Il aurait largement préféré accomplir ses objectifs pacifiquement, s’il l’avait pu.

Je ne suis pas en train de vous dire que je la souhaite (la guerre), mais honnêtement, je ne vois pas d’autre moyen, à moins que vous fassiez le choix d’être leurs esclaves. Et beaucoup de personnes ici (au Liban) ont fait ce choix [la coalition du 14 mars, présidée par Saad Hariri, actuel Premier ministre du Liban].

Je ne peux pas vraiment dire... Je peux le comprendre. Vous voulez vivre (même à genoux). Je ne peux pas vraiment dire que je respecte ce choix. Vous savez, tant de morts, tant de destruction, et avant même que (tous) les corps aient été enterrés, avant même que les bâtiments aient été reconstruits, la personne qui est responsable de tout ça (George Bush), vous êtes impatients de l’accueillir. Vous lui déroulez avec hâte le tapis rouge. Je ne peux pas respecter cela.

A cet égard, je préfère largement les Juifs. J’aime leur attitude. Vous savez quelle est l’attitude des Juifs ? « Ne jamais pardonner, ne jamais oublier. » Et je suis d’accord avec cela.

Pourquoi leur dérouler le tapis rouge moins de deux ans après que votre pays ait été détruit par eux ? La Secrétaire d’Etat (américaine Condoleeza Rice) a dit que c’étaient les douleurs de l’enfantement d’un nouveau Moyen-Orient. C’est la déclaration d’un monstre. (Seul) un monstre humain peut comparer la naissance d’un enfant avec la destruction d’un pays.

Et cependant, il y a ici des gens qui sont si impatients de l’accueillir [la coalition du 14 mars]. Ils essaient de deviner à quoi pensent les Américains (pour devancer leurs volontés). Ils sont impatients d’être invités à leurs banquets. Comment qui que ce soit pourrait respecter cela ? Je respecte les Juifs mille fois plus. « Ne jamais pardonner, ne jamais oublier. » Tous ces morts, toute cette destruction, et vous vous empressez de l’accueillir. C’est écœurant.

Journaliste : Norman, la question libanaise est différente de la question de ce conflit (entre le Hezbollah et Israël). Au Liban aussi, la guerre a eu une influence sur le développement, (les relations avec) le monde, la croissance (économique). Où en sont ces aspects après la guerre, où en serait l’économie (sans cette ouverture aux Etats-Unis) ? Quand il y a une guerre qui vous renvoie 20 ans en arrière, (ne doit-on pas faire ces efforts) ? Que doit-on faire ?

Norman Finkelstein : Il y a une expression en anglais, on dit une « attente décente », c’est-à-dire qu’il faut laisser passer un certain temps avant de pouvoir faire certaines choses (se remarier après un deuil, etc.).

Vous me dites : « Norman, la situation était différente. » Mais il y a toujours ces morts, il y a à peine un an et demi. Ne pouvez-vous pas laisser un peu (plus) de temps passer ? (Faire preuve) d’un peu de respect pour les morts ? (Malgré) tous les gens qui ont perdu leurs maisons, tous les gens qui ont perdu leurs biens, vous vous empressez (d’accueillir) ce Président, qui est méprisé par les Américains (eux-mêmes) ? Il ne vient ici que pour qu’on prenne quelques photos (de lui ici) et vous êtes tellement exaltés par ça, Bush arrive !

On se moque de la venue de Bush ! Vous auriez dû le déclarer persona non grata. Il n’est pas bienvenu ici, il a détruit votre pays. Il est responsable de cette guerre. Vous savez très bien que cette résolution (de cessez-le-feu de l’ONU) aurait pu être adoptée 3 semaines avant. Il détruit votre pays et vous vous empressez de l’accueillir (à bras ouverts). Vous n’avez aucune fierté, aucun amour-propre. Comment pouvez-vous vous attendre à ce que les gens respectent les Arabes si vous n’avez aucun respect pour vous-mêmes ?

Les Juifs ont du respect pour eux-mêmes. « Ne jamais pardonner, ne jamais oublier. » Nasrallah, dans l’un de ses discours, vous savez ce qu’il a dit : « J’ai un certain respect pour les Israéliens. » « Ce sont mes ennemis mais j’ai du respect pour eux. » Et vous savez pourquoi il a dit qu’il avait du respect pour eux ? Il a dit qu’ils se préoccupent de leurs soldats. Lorsqu’un de leurs soldats est tué, les Israéliens font tout ce qu’ils peuvent pour récupérer son corps. Nasrallah dit qu’il respecte cela. Ils se préoccupent de leurs soldats, ils se préoccupent de leurs morts.

Regardez-vous ! Est-ce que vous vous préoccupez de vos morts ? (Plus de) mille civils tués dans la guerre. Toute cette destruction... Et après ça, vous accueillez la personne qui a causé tout ça (à bras ouverts) ? Ce n’est pas respectueux. Les Israéliens méritent plus de respect que vous. […]

Suite de la vidéo à venir

finkelstein-baldeo-vs-chetkof-burger-f-1

Norman Finkelstein et le Dr Baldeo face aux avocats-rapaces Michael Chetkof et Allyson Burger

Le soutien de Norman Finkelstein pour la cause palestinienne lui a coûté sa carrière et sa passion. Malheureusement, on ne peut plus rien faire à ce sujet.

Aujourd’hui, parce qu’il a pris la défense d’un innocent dont la vie est détruite par deux avocats véreux, il a été passé à tabac par la police et risque d’être emprisonné.

Cette fois-ci, vous pouvez l’aider! S’il vous plaît, signez la pétition en soutien au Professeur Finkelstein (version française ici).

Ecrivez au Procureur de la République du Comté de Nassau pour protester contre les deux arrestations arbitraires et violentes de Norman Finkelstein en pleine nuit, les 7 septembre et 9 octobre 2017, et dénoncer les charges mensongères retenues contre lui (modèle de lettre proposé ici), ou téléphonez-lui au  +1 516-571-2100..

Visitez le site www.normanfinkelstein.com pour plus d’informations sur cette affaire (en Français, voyez www.sayed7asan.blogspot.fr)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.