Réforme des retraites : la trahison des syndicats

Par Ramin Mazaheri

Source : http://thesaker.is/are-frances-unions-even-trying-to-win-the-general-strike/

Traduction : lecridespeuples.fr

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En raison d’un black-out des médias occidentaux [notamment anglophones] sur le sujet, beaucoup pourraient être surpris d’apprendre que la grève générale en France vient d’entrer dans sa septième semaine consécutive. C’est le mouvement des travailleurs le plus long de l’histoire de France, et de moitié, mais les médias occidentaux dominants ont décidé d’ignorer la France jusqu’à ce que ce moment historique s’estompe.

Il semble sur le point de prendre fin.

Les syndicats français ont fait un travail lamentable à la tête de la grève malgré le fait que tout allait pour le mieux au début.

La prétendue supériorité du modèle syndical dit « indépendant », favorisé par l’Occident mais rejeté par tout pays ayant connu une révolution après 1917, déçoit à nouveau la nation, entendez par là ceux qui ne sont pas membres cotisants.

La grève générale vacille, et le 24 janvier, le projet de loi sur les retraites sera officiellement présenté au gouvernement. C’est faire preuve d’une rapacité incroyable, car présenter un projet de loi au milieu de telles grèves, c’est évidemment le précipiter dans les bras sûrs d’un système dominé par le Président Emmanuel Macron ; c’est également faire preuve d’une duplicité incroyable, car Macron n’a publié les détails du nouveau régime de retraite que la semaine dernière !

Perdre du temps a été la principale tactique de Macron pendant la grève générale, malgré le fait que les travailleurs et les ménages sont de plus en plus désespérés après être restés sans travail (et donc sans salaire) pendant six semaines complètes. Pour être précis, donc : « perdre du temps » n’est pas sa tactique, mais il mise sur « l’accroissement du désespoir ».

C’est une recette simple de l’ère Macron : augmenter le désespoir + traces de discussions démocratiques + tirs de LBD + contrôle total sur le Parlement = déification de Macron en dehors de la France et exécration de Macron par les Français.

Mais le soi-disant « centriste » Macron et sa sournoiserie sont désormais bien connus. La question est de savoir ce qui est arrivé aux syndicats et à leurs « dirigeants charismatiques » ? De nombreux syndicalistes français ont eu le culot de me dire que les pays qui ont connu des révolutions modernes (Cuba, Chine, Iran…) « n’ont pas de syndicats ». Montrez-nous donc comment ça se passe au sein de vos grandes démocraties, Messieurs Je-sais-tout !

Si les syndicats ne peuvent pas gagner ce combat pour la nation, pourront-ils en gagner un seul dans le modèle occidental ?

C’était censé être facile.

Les sondages nationaux n’ont jamais montré de soutien public inférieur à 60% pour la grève, depuis le début jusqu’à aujourd’hui, ni de désapprobation de moins de 70% pour la réforme des retraites sans précédent de Macron.

Mais c’était une « grève générale » qui manquait à la fois de « grève » et de caractère « général ».

A mes yeux, les dirigeants syndicaux n’ont jamais vraiment voulu une véritable grève générale. Elle a été forcée par trois choses, qui sapaient toutes la foi culturelle incroyablement injustifiée de la France dans son modèle occidental de syndicalisme : les grèves des hôpitaux qui duraient depuis des mois (en raison d’années de coupes budgétaires d’austérité), les grèves de trains sauvages qui avaient germé (les accidents du travail augmentaient en raison de conditions de travail détériorées, résultat d’années de coupes budgétaires d’austérité) et de la bravoure et de l’altruisme des Gilets Jaunes.

Macron a forcé le tout avec ce régime de retraite radical, qui devait être son « moment Thatcher / Reagan », et il voulait que les choses se passent de cette façon. Mais les syndicats n’ont même pas répondu à la cloche sonnant le premier round.

La « grève » s’est avérée reposer entièrement sur le dos des conducteurs de trains, métros & bus. La caractéristique notable de cette ère historique est les déplacements de travail 2-3 fois plus longs pour les zones urbaines, car les transports fonctionnaient au ralenti pendant des semaines et pendant les vacances de Noël.

Mais où étaient les autres secteurs du travail ? Les syndicats ont lamentablement échoué en ne les invitant pas à se joindre à la grève « générale ».

Au total, les syndicats n’ont appelé qu’à six jours de grèves et de manifestations à l’échelle nationale. S’ils avaient vraiment voulu gagner, ils auraient appelé à six jours de grève au cours de la seule première semaine. Cela signifie qu’au total, la plupart des Français ont effectivement fait grève durant moins d’une semaine pour protester contre la réforme des retraites.

Au lieu de bloquer l’économie, ou, plus important encore, de bloquer le fonctionnement de la société (pas d’écoles, pas d’hôpitaux, pas de garderies, pas de soins aux personnes âgées, rien du tout autant que possible), les syndicats ont décidé de bloquer uniquement les réseaux de déplacements urbains. La vie des petites villes en France fut à peine touchée par la prétendue grève générale.

Le manque de mobilisation des syndicats alimente les pires stéréotypes sur la paresse française, mais c’est la paresse des dirigeants. C’est comme si les chefs syndicaux avaient dit : « Laissons les travailleurs des transports publics s’occuper de tout, nous partons en vacances de Noël. »

Et c’est ce qu’ils ont fait !

Macron n’était que trop heureux de reporter les négociations de plus de deux semaines pendant les vacances ; les dirigeants syndicaux l’ont incroyablement surpassé en n’appelant pas à une grève nationale ou à une manifestation pendant près de trois semaines. Je ne pouvais pas le comprendre. Pourquoi donc appeler à une grève des transports pendant les vacances de Noël ? Pourquoi fragmenter vos propres forces ?

Les travailleurs des transports ont continué d’assumer seuls la charge de la lutte contre le projet de réforme des retraites qui ne profitait à aucun travailleur, mais pourquoi les dirigeants syndicaux n’ont-ils encouragé personne à se joindre à eux ? Le leadership, la stratégie et l’organisation ont tout simplement été affreux.

Les dirigeants syndicaux en France ne sont pas novices, mais ils se sont comportés comme des bleus

Comme on pouvait le prévoir d’après leur histoire, la corruption de l’administration Macron a donné aux syndicats une occasion en or de tuer la réforme des retraites : deux semaines après le début de la grève (le 17 décembre), l’architecte de l’ensemble de la réforme des retraites (Jean-Paul Delevoye, haut-commissaire aux retraites) a dû démissionner de son poste au ministère en raison d’allégations de corruption.

Que pouvez-vous demander de plus ?! Quel cadeau ! Quelle erreur de la part d’un gouvernement si peu éprouvé !

Une mobilisation soutenue, immédiate et massive sur une corruption aussi importante aurait été extrêmement efficace à ce moment-là : comment les fruits d’un ministre corrompu pourraient-ils être sains ?

Mais les syndicats n’ont rien fait pour en profiter : ils sont tous partis en vacances de Noël. Tout le monde sauf les conducteurs de train.

Toute cette prolongation a donné à l’administration Macron plus de temps pour conclure des accords privilégiés avec les principaux secteurs du travail : juste après le nouvel an, les pilotes et équipages aériens ont annoncé qu’ils avaient conclu un accord avec le gouvernement et ont annulé leur grève prévue.

L’inaction des syndicats a donné à Macron le temps de « diviser pour mieux régner », comme toujours à l’ère de l’austérité en France, alors qu’ils auraient dû savoir dès le début que ce serait exactement leur tactique.

Le gouvernement s’est alors engagé dans la duplicité pour semer la confusion et le décrochage. Outre le système radical « universel » et « à points », le gouvernement souhaitait relever l’âge de la retraite de deux ans. Mais ça a toujours été une fausse pilule empoisonnée, une pseudo-mesure que le gouvernement pouvait facilement retirer afin de paraître comme négociant de bonne foi : la réforme radicale des retraites est un prix beaucoup, beaucoup plus lucratif pour les 1% les plus riches de France qui seront les seuls à ne pas pâtir sévèrement de cette réforme. Le 11 janvier, le gouvernement a annoncé qu’il suspendait l’âge pivot.

Il a ensuite déclaré que la suspension n’était que temporaire.

Ensuite, il n’ pas précisé quand la suspension temporaire commencerait ou se terminerait.

C’est donc aussi clair que de la boue, et nous continuons tous à avancer vers la présentation officielle du projet de loi le 24 janvier, lorsque les négociations seront terminées.

Cette semaine, la participation à la grève des conducteurs de train est tombée à son plus bas niveau : les services de métro à Paris fonctionnent maintenant à environ 80%, mais toute personne utilisant le train va évidemment à l’encontre de la grève.

Mais après six semaines complètes, les gens me disent qu’ils ont mal aux pieds à cause de tant de longues marches vers et depuis le travail. La grève est difficile, et les syndicats auraient dû le savoir et auraient donc du pousser de toutes leurs forces dès le début. Au lieu de cela, ils n’essaient de le faire que maintenant.

Par désespoir croissant, les syndicats ont appelé à trois jours de grèves nationales cette semaine, mais la participation y a également été médiocre.

Pas de généraux suffisamment solides pour repousser les anarchistes adolescents

Revenons à la grève non « générale » (cela est devenu évident dès le premier jour de la manifestation nationale, le 5 décembre).

Quelques centaines de manifestants des Black Blocs, qui sont soit des policiers en civil, soit des idiots anarchistes avec des problèmes de fils à papa, ont bloqué 250 000 manifestants dirigés par les syndicats pendant quatre heures à Paris.

Ce n’était pas une incroyable démonstration de force des Black Blocs, mais une démonstration épouvantable de la mauvaise gestion des coetèges par les syndicats. Certes, les flics (qui ont bien plus d’armes, d’armements défensifs et de formation) n’ont rien fait pour arrêter les Black Blocs, mais ils ne font jamais rien : ce sont leurs ordres d’en haut, et ce n’est pas nouveau.

Ce que je voudrais savoir, c’est pourquoi aucun des dirigeants syndicaux n’a-t-il eu la compétence pour dire : « Nous ne pouvons pas laisser ces punks chétifs arrêter notre première manifestation et fournir aux médias des images d’émeute qui effrayeront les citoyens moyens souhaitant manifester et affaibliront notre grève. En avant ! Marchons ! Les Black Blocs ne peuvent pas nous arrêter ! »

Les Black Blocs se seraient écartés en deux secondes. Ils n’ont pas d’armes, ils étaient largement en infériorité numérique et ce sont surtout des jeunes gringalets peureux de 20-21 ans. La violence de ce jour-là était palpitante, vraiment 1% de ce à quoi ressemblait une dure manifestation de Gilets Jaunes.

Mais aucun dirigeant syndical ne pouvait apparemment saisir cette réalité.

Certes, aucun dirigeant syndical n’était disposé à monter en première ligne pour aller de l’avant et dire aux Black Blocs que leur droit démocratique de manifester pacifiquement ne serait pas obstrué. Les flics ne seraient jamais intervenus pour empêcher les manifestants d’affronter les Black Blocs, car cela aurait signifié protéger les Black Blocs ouvertement.

Les dirigeants syndicaux peuvent penser que leur précieux cerveau doit être protégé à tout prix, mais leurs capacités tactiques sont encore pires que leurs capacités de leadership.

Je ne sais pas ce qui peut relancer la grève générale maintenant.

Les syndicats ont raté des opportunités en or et n’ont pas réussi à faire pression quand ils l’auraient pu. Ils ont, comme Macron, ignoré l’importance de l’opinion publique démocratique.

De plus, il y a des syndicats de droite et des syndicats de gauche, après tout ; ils ne pensent pas tous de la même façon. Le plus grand syndicat de France est de droite. La France n’est pas un pays « socialiste » comme le prétendent les États-Unis. Leur révolution politique a eu lieu bien avant 1917, et elle a également échoué. Et très rapidement.

Les seuls gagnants ici seront, d’une certaine façon, les Gilets Jaunes : leur point de vue selon lequel les syndicats font en effet partie du système politique dominant incompétent et / ou corrompu sera justifié si les syndicats ne remettent pas le navire à flot.

Les syndicats ont-ils vraiment voulu gagner ? Leurs tactiques ne donnent pas cette impression ; il semble de plus en plus que cette « grève générale » visait avant tout à faire semblant de résister, et pas à réellement résister.

Cependant, à court terme, ce n’est pas comme si les Gilets Jaunes pouvaient fournir une solution politique pour aider le Français moyen. Il a fallu huit ans au Mouvement 5 étoiles pour parvenir au pouvoir en Italie.

Pour adopter une vision historique plus longue, rappelons qu’en 2017, les deux principaux partis français ont été écartés du pouvoir pour la première fois dans l’histoire de l’après-guerre. S’ils continuent sur leur lancée, 2020 pourrait s’avérer avoir été l’année où le même balai a été appliqué aux syndicats. Qu’est-ce qui viendra après cela ? Telle est la question.

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