Sécurité, dépistage, médicaments… : comment la Russie combat le coronavirus

Le médecin-chef du principal hôpital COVID de Moscou répond à des questions clés sur le coronavirus

Par Yekaterina Sinelschikova

Voir ci-dessous un reportage de Rossiya 1 sur Moscou face au coronavirus (VOSTFR).

Source : Russia Beyond, le 21 mars 2020

Traduction : lecridespeuples.fr

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Pourquoi Moscou construit-il un nouvel hôpital de toute urgence s’il n’y a pas beaucoup de cas de COVID-19, et quels traitements les médecins russes utilisent-ils pour combattre le virus ? Trouvez les réponses —à ces questions et à d’autres— du médecin-chef de l’hôpital de Moscou où la plupart des cas confirmés et suspectés de coronavirus sont traités.

Presque tous les patients suspects de COVID-19 à Moscou sont transportés dans un hôpital récemment construit dans la ville de Kommunarka. Dans une interview accordée à Russia Today, son médecin-chef, Denis Protsenko, répond à certaines des questions les plus fréquemment posées sur le nouveau coronavirus.

Sergey Vedyashkin

Denis Protsenko

Quels sont les symptômes du coronavirus ?

C’est de la fièvre (température supérieure à 38 degrés Celsius). Tous nos patients testés positifs pour COVID-19 en avaient. Pour certains, la fièvre diminue d’elle-même ou après une dose unique de paracétamol. Nous surveillons ces patients mais nous ne les traitons pas, même s’ils ont été testés positifs au COVID. Ils guérissent d’eux-mêmes.

Une forme grave de la maladie est une combinaison de fièvre, de toux sèche sans crachats, d’essoufflement et d’un signe très alarmant : la baisse des niveaux d’oxygène dans le sang artériel (saturation). Cela se produit parce qu’une très grande quantité de tissu pulmonaire est affectée par le virus et cesse de remplir sa fonction principale, à savoir transférer l’oxygène de l’extérieur du corps vers les vaisseaux sanguins. Par conséquent, il y a un essoufflement car le corps manque d’oxygène.

Quelle est la situation à Moscou ?

À Moscou, en termes de rapports, la situation est très transparente. Moscou a actuellement 141 cas confirmés de COVID [le total pour la Russie au 21 mars est de 438 cas et 1 mort]. Nous ne cachons rien. La situation est tendue, et la tendance que je vois est que le l’âge moyen des patients commence à augmenter. Si auparavant nous avions de jeunes patients arrivés d’Italie nous pensions que c’était la raison pour laquelle nous n’avions pas de patients dans un état grave, nous voyons maintenant que l’âge moyen commence à augmenter de 35 à 37-39 ans. Nous recevons maintenant des patients âgés, et il y en a six pour le moment. Aucun n’est sous ventilation artificielle.

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Moscou a environ 5 000 ventilateurs fonctionnels dans les hôpitaux de la ville ; nous ne comptons pas les ventilateurs privés. Je pense que Moscou est prête pour le virus, mais nous avons besoin de plus de personnel médical.

Pourquoi la Russie a-t-elle si peu de cas ?

A Moscou, le nombre de cas augmente de façon exponentielle, mais cette croissance est contenue. Ce n’est pas comme en Italie, où vendredi ils avaient 2 patients, mais le lundi suivant, 500. Nous nous préparons. Nous réaffectons des hôpitaux, nous formons des anesthésistes, nous savons comment agir et nous avons une équipe de bénévoles qui ne demandent pas : « Combien on va être payés pour ce travail ?

Le faible nombre de cas n’est pas un miracle mais plutôt le résultat de mesures draconiennes appliquées à Moscou depuis le début de la crise sanitaire chinoise : [fermeture des frontières, annulation de vols], recherche de contacts, isolement, etc. Nos efforts d’enquête sont très bons. »

Quel est le traitement prescrit pour le coronavirus ?

Une grande partie de nos patients se remettent de COVID après une seule dose de paracétamol parce qu’ils sont jeunes. Mais nous avons également eu un patient grave de 44 ans, c’est-à-dire qu’il ne fait pas partie d’un groupe à risque, mais c’est un fumeur, ce qui compte , et il a passé neuf jours en soins intensifs. Parce que l’hétérogénéité existe et que nous sommes tous très différents génétiquement. Certaines personnes ne remarquent même pas quand leur température monte à 37,5 degrés Celsius, tandis que d’autres en sont complètement neutralisés.

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Nous avons commencé à traiter ce patient grave avec des antibiotiques (aminopénicillines). Il n’y avait aucune amélioration, nous avons donc utilisé d’autres antibiotiques. À l’époque, il n’avait pas encore été confirmé qu’il avait le COVID, et nous l’avons donc traité pour tout un mélange d’anti-grippaux possibles. Une fois que le diagnostic a été confirmé, nous lui avons donné une thérapie antirétrovirale combinée [qui est utilisée pour traiter le VIH] : Kaletra (lopinavir + ritonavir). [Ce traitement se serait révélé inefficace en Chine, où la chloroquine a été privilégiée]. 

Le coronavirus n’est pas la même chose qu’un rétrovirus ; c’est différent, mais nous le traitons avec du Kaletra parce que ce traitement a donné de bons résultats, tout d’abord en Chine. Là-bas, les médecins ont vu que l’état des patients qui recevaient du Kaletra s’améliorait. C’est pourquoi nous avons commencé à utiliser le même traitement. Le Kaletra a des effets secondaires, comme la diarrhée, mais si c’est une question de vie ou de mort… Nous avons traité ce patient grave avec du Kaletra et il a maintenant quitté l’hôpital.

Pourquoi Moscou construit-il de toute urgence un hôpital spécialisé en maladies infectieuses si tout est sous contrôle ?

Parce qu’il y a toujours un plan B. Et dans ce plan B, il vaut mieux avoir pris des précautions qui se révèleront inutiles que de regretter ensuite de ne pas l’avoir fait. Il vaut mieux paraître ridicule pour avoir construir en un mois un hôpital dont personne ne pourrait avoir besoin plutôt que de passer par ce qui se passe maintenant en Italie. C’est l’idée principale, et c’est dans l’intérêt supérieur de la population.

Pourquoi l’épidémie s’est-elle arrêtée à Wuhan ?

Je pense que c’est parce qu’ils ont mis en place des mesures de quarantaine strictes. Mais je n’en suis pas sûr. J’ai parlé avec des experts qui étaient allés à Wuhan. Pensez-vous que les Chinois ont montré quoi que ce soit à qui que ce soit ? Non. Ils doivent avoir appliqué des mesures de quarantaine très strictes, qui ne sont pas populaires. Peut-être parce qu’à Moscou tous les contacts des personnes malades sont strictement surveillés. La situation dans les autres villes russes de plus d’un million d’habitants est toujours calme.

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Quels sont les moyens de protection et d’isolement déployés ?

J’ai deux problèmes avec le scénario britannique [qui implique des mesures de confinement souples et l’immunité collective]. Premièrement, les personnes âgées ne sont pas seulement des personnes à qui vous pouvez apporter un sac de nourriture et du papier hygiénique (à leur domicile), et pour qui vous pouvez installer Skype pour qu’ils gardent contact. Ce sont aussi des patients alités et des victimes d’AVC, qui doivent être soignés. Que faire avec eux ? Deuxièmement, jusqu’à ce que nous comprenions ce qui se passera en Italie, s’il y aura une autre épidémie dans les trois à quatre prochains mois, nous ne serons pas en mesure de dire si cette immunité se développe. Ainsi, le modèle britannique a certaines faiblesses.

C’est pourquoi la méthode italienne, l’isolement avec le développement simultané d’un vaccin, me semble plus humaine. Et vu ce qui se passe en Italie, je pense que Moscou devrait être fermée. Et le covoiturage devrait être interdit. Souvenez-vous de la grippe espagnole. Nous n’avons pas encore un taux de mortalité aussi élevé que celui de la grippe espagnole, mais en tant que médecin urgentiste, je présume toujours le pire des scénarios.

Quand la pandémie prendra-t-elle fin ?

Si nous suivons le scénario chinois, j’espère que tout cela se terminera en mai ou juin. Si nous suivons la voie italienne et qu’il y a une explosion du nombre de cas, nous ne pourrons nous considérer comme ‘tirés d’affaire’ qu’en septembre.

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Quel est le degré de fiabilité des tests de dépistage ?

Pour pouvoir parler de l’exactitude de n’importe quel test, il est d’abord nécessaire d’effectuer des observations et des calculs à grande échelle. Pour le moment, nous testons uniquement en utilisant la méthode de la réaction en chaîne par polymérase (PCR) ; nous ne testons pas encore pour anticorps. C’est pourquoi nous ne pouvons pas dire avec certitude que ce test est super précis. Mais nous ne pouvons pas dire le contraire non plus. Nous faisons le test trois fois. Nous n’avons pas encore vu de cas où le premier test est positif, puis négatif par la suite.

Quelles sont les choses que nous devrions tous faire dès maintenant ?

Trois choses. 1/ Ne paniquez pas. 2/ Suivez les conseils des autorités médicales. 3/ Et prenez soin des personnes âgées. Seules les personnes des groupes à risque doivent être testées. Si vous avez mal à la gorge et de la fièvre, auto-isolez vous ; c’est la chose la plus efficace que vous puissiez faire. Parcourir la ville pour faire le test peut causer beaucoup de mal.

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Comment Moscou fait face à l’épidémie de Coronavirus ?

Reportage de la chaîne d’Etat Rossiya 1, le 17 mars 2020.

Russie : comment Moscou fait face à l'épidémie de Coronavirus ? © Le Cri des Peuples

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« Le virus a très bien muté » : ce que les médecins russes disent de la nouvelle infection

La Russie se prépare avec soin à faire face à une diffusion massive du COVID-19. Apparemment, les choses vont empirer avant de s’améliorer. Voilà ce que les médecins du pays disent du virus qui a muté.

Par Yekaterina Sinelschikova

Source : Russia Beyond, le 20 mars 2020

Traduction : lecridespeuples.fr

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La Russie compte actuellement 199 cas confirmés de coronavirus, avec un nombre de décès à 0. Les chiffres ne sont pas aussi effrayants que ceux de la Chine ou de l’Italie. Pourtant, chaque jour, le nombre de cas confirmés augmente de plusieurs dizaines de personnes. Les clients stockent du sarrasin, du papier toilette et des désinfectants, les voyageurs revenant de voyages à l’étranger s’auto-isolent pendant deux semaines, tandis que les hôpitaux se préparent à se mobiliser en cas d’urgence.

Russia Beyond a parlé de la pandémie et de sa durée présumée aux médecins russes.

« C’est un mensonge, les enfants peuvent être infectés »

Sergey Butry, pédiatre à la clinique Rassvet, auteur du blog populaire sur Telegram Notes d’un médecin pour enfants :

« COVID-19 dure plus longtemps qu’une infection virale respiratoire aiguë commune (IVRA), deux à trois semaines, et conduit parfois à une pneumonie accablante ; c’est seulement alors que l’intervention médicale, l’hospitalisation, la ventilation artificielle et les autres choses dont les gens ont peur deviennent nécessaires. Ici, la règle est simple : si vous commencez à ressentir un essoufflement, consultez un médecin de toute urgence. Il n’y a pas de médicaments ou de stratégies efficaces qui peuvent réduire le risque d’essoufflement avec COVID-19.

Il y a une rumeur selon laquelle les enfants ne sont pas du tout touchés par COVID-19 et qu’ils ne présentent pas de danger pour les personnes âgées. C’est un mensonge, [les enfants] tombent malades, quoique sous une forme plus douce et moins fréquente. D’un point de vue épidémiologique, quelle que soit la maladie, ce sont les porteurs asymptomatiques ou porteurs de symptômes très légers qui présentent le plus de danger (puisque les autres ne s’en protègent pas). Selon des recherches récentes, jusqu’à 10% de tous les cas de COVID-19 proviennent de porteurs asymptomatiques. Ajoutez à cela l’habitude d’étreindre et d’embrasser les enfants, et leur faible niveau d’hygiène, et vous arriverez à la conclusion que les enfants peuvent bien être plus dangereux pour les personnes âgées que les adultes. Je recommanderais de limiter autant que possible les contacts des enfants avec leurs grands-parents, pour protéger ces derniers. En d’autres termes, la peur pour ses enfants devrait être la dernière chose en ce moment. »

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« Il n’y a rien d’intéressant ou d’effrayant dans ce virus »

Andrey Besedin, médecin généraliste à la clinique GMS de Moscou:

« Le coronavirus est assez actif dans le corps humain. Au tout début de l’épidémie, nous espérions beaucoup que la possibilité de transmission de personne à personne serait très faible. Cependant, le virus a prouvé qu’il a très bien muté et occupait sa niche.

Il continuera de circuler à travers la planète pendant de nombreuses années à venir : il deviendra saisonnier et rejoindra une cohorte de virus saisonniers classiques. Ses frères et sœurs représentent environ 10 pour cent du nombre total d’infections des voies respiratoires supérieures dans une population au cours d’une saison. Mais nous ne mettons personne en quarantaine [à cause d’eux]. COVID-19 est un virus commun des voies respiratoires supérieures. Il ne présente rien d’intéressant ni d’effrayant. Oui, il provoque la mortalité des personnes âgées et gravement malades. Mais l’épidémie que nous avons vue en Chine n’avait rien d’extraordinaire. Moins de 100 000 personnes infectées dans une ville de 20 millions d’habitants. Environ 81% de toutes les infections passent sans presque aucun symptôme ou avec de légères manifestations d’IVRA.

Actuellement (et c’est quelque chose dont nous pouvons être fiers), la vitesse de recherche et de compréhension de la pathogenèse de cette infection à coronavirus est le domaine scientifique à la croissance la plus rapide et la plus réactive au monde ! Considérez la quantité d’informations que nous avons reçues en moins de trois mois… Pour de nombreuses infections, il faut des années pour collecter une quantité similaire d’informations. Personnellement, je doute des perspectives de création d’un vaccin contre le coronavirus. Des recherches sont en cours. La Chine et les États-Unis y travaillent activement, mais malheureusement, nous n’avons pas un seul résultat confirmé d’un vaccin créé contre des virus similaires du même sous-type. Pour le moment, c’est techniquement impossible. »

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« Seuls les régimes autoritaires pourront combattre cette épidémie »

Fyodor Katasonov, pédiatre et blogueur :

« Il est trop tôt pour dire que le nouveau coronavirus peut devenir saisonnier, mais c’est très probable. La pandémie prendra fin s’il n’y a plus de personnes sensibles ou si elle est contenue. Ce dernier cas de figure est peu probable compte tenu de sa contagiosité (le seul l’espoir est un vaccin), mais le premier n’est pas certain non plus parce que, à notre connaissance, les coronavirus ne créent pas d’immunité à vie. Après une baisse saisonnière causée par le temps chaud et les rayons ultraviolets, auxquels les coronavirus sont sensibles, l’épidémie peut réapparaître.

Il se pourrait bien que l’épidémie ne puisse être combattue réellement que dans les régimes autoritaires, où vous serez abattu sinon pour avoir été infecté (comme le prétendent de fausses informations en provenance de Corée du Nord), du moins pour avoir violé le couvre-feu. La Chine, très strictement organisée, a fait face à l’épidémie avec éclat : à peine 3 000 morts sur une population de 1,3 milliard d’habitants. C’est un énorme succès ! Je ne suis pas sûr que cela puisse être reproduit dans les systèmes libéraux, où il y a plus de respect pour les droits de l’homme [et surtout plus d’individualisme, d’incompétence, d’enjeux financiers et même de nihilisme].

En ce qui concerne la mortalité, le nouveau coronavirus est jusqu’à présent plus dangereux que la grippe saisonnière dans tous les groupes d’âge au-dessus de 10 ans. Cependant, parmi les patients de moins de 50 ans, la mortalité reste inférieure à 1%. Très probablement, ce chiffre sera encore plus bas une fois le pic atteint et quand de nouveaux moyens de lutter contre l’infection auront été trouvés. La mortalité due à COVID-19 est susceptible de se rapprocher encore plus de celle de la grippe saisonnière. L’épidémie de grippe espagnole (causée par le même virus de la grippe A H1N1 que la grippe porcine de 2009 et la plupart des grippes saisonnières chaque année) était beaucoup plus dangereuse que le nouveau coronavirus. »

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« La ville doit être verrouillée. »

Denis Protsenko, médecin-chef de l’hôpital de Kommunarka à Moscou, où la plupart des cas confirmés et suspects de COVID-19 sont traités :

« Nous avons des patients de plus de 65 ans, mais leur maladie n’est pas grave. Moscou n’a pas un seul patient sous ventilation artificielle. Neuf personnes sont en soins intensifs, mais elles ne sont pas dans un état critique.

Nous ne savons pas quand l’épidémie va culminer. Nous faisons juste notre travail, dans lequel rien ne change. Il est à la mode maintenant de critiquer le système de santé, mais nous avons une équipe qui fonctionne bien. J’admire mes médecins : ils font des heures supplémentaires, et il y a des bénévoles qui viennent à l’hôpital. Les médias doivent mettre un terme à cette hystérie : la panique se met en travers, et à cause de cela, les gens se ruent vers les cliniques sans raison valable, consommant ainsi des ressources.

Il n’est pas nécessaire que des personnes en bonne santé portent des masques. Nos médecins utilisent des respirateurs FFP2 avec une combinaison de protection qui couvre tout le corps. Porter un masque comme celui-ci dans la rue ne ferait que créer plus d’hystérie chez les gens. Un masque seul n’empêchera pas le virus de se propager, seule l’auto-isolation le fera. En tant que médecin, je suis favorable à la fermeture de la ville. La question est de savoir combien cela coûterait. La question est de savoir où cela deviendrait excessif. »

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Voir notre dossier sur le coronavirus.

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