Anti-Linky : le mouvement se divise sur fond de guerre des chefs

Derrière une apparente unanimité, les adversaires du compteur communicant Linky se livrent à une féroce bataille d’influence, où tous les coups sont permis.

L’adversité soude les liens... du moins en théorie. Dans leur fronde médiatique contre le déploiement des nouveaux compteurs électriques Linky, les opposants au boîtier d’Enedis font tout sauf front commun. Stéphane Lhomme, Corinne Lepage, Christophe Leguevacques, Philbert Mahé... : les Don Quichotte des ondes électromagnétiques appellent les citoyens à résister, mais se livrent aussi à une féroce bataille entre eux. Manipulations, intérêts financiers, dérapages et dénonciations... : immersion dans la face cachée — et peu reluisante — de la lutte contre Linky.

Le site POAL démasqué

Au centre de ces guéguerres intestines, un opposant historique des compteurs Linky : Stéphane Lhomme. Le 11 avril 2018, cet adversaire de toujours de Linky révélait sur son blog que « le site POAL (Plateforme Opérationnelle Anti-Linky) est un faux site militant mis en place par deux escrocs qui, en réalité, ne sont là que pour vendre (très cher) de pseudo filtres “anti-CPL” qui filtrent plus sûrement votre portefeuille que les ondes ».

Explications : sur son site, POAL fait la promotion des « filtres CPL » de la société Cem-bioprotect qui seraient les seuls à être adaptés à Linky. Or, Philbert Mahé, le cofondateur de POAL, est aussi derrière la société Cem-bioprotect. Selon Libération, qui a mené une enquête sur le sujet, « le lien entre POAL et le site de revente n’est pas clairement affiché », ce qui, selon Stéphane Lhomme, serait volontaire.

cem-bioprotect

Contacté par Libération, Philbert Mahé s’est immédiatement défendu en indiquant n’avoir « rien à cacher » et se contenter de proposer une « réponse “'technologique”' au compteur Linky ». Sans pour autant apporter la preuve de l’efficacité de ces dispositifs ni faire la lumière sur les liens financiers entre sa plateforme et la vente de ces produits.

Corinne Lepage épinglée

À l’instar des autres contempteurs de Linky, il semblerait que Stéphane Lhomme tienne à défendre son pré carré. Décidément en verve ce 11 avril, il s’en est également pris à l’avocate et ancienne ministre Corinne Lepage, qui « fait subitement feu de tout bois contre le Linky, ce dont on devrait se réjouir », écrit-il. « Cependant, met-il en garde, on peut noter qu’elle s’est acoquinée avec MySmartCab/LexPrécia (des services d’avocats), invitant particuliers, associations et mairies à verser leur obole à MySmartCab pour les procédures annoncées ».

Autant de procédures qui échapperaient donc à l’influence de Stéphane Lhomme. Selon lui, Corinne Lepage commet aussi « l’erreur de se focaliser uniquement sur les ondes et le CPL. Elle est pourtant bien placée pour savoir, qu’en France, il est quasi-impossible de gagner sur les questions sanitaires et environnementales ». Bref, Stéphane Lhomme ne veut pas — non plus — de Corinne Lepage à ses côtés. La fronde anti-Linky est un business, un gâteau qu’il convient de ne pas partager.

De son côté, le cabinet MySmartCab n’a pas tardé à réagir aux accusations de Stéphane Lhomme, dénonçant sur son compte Twitter « une minable campagne de dénigrement (…) initiée par celui qui demande aux anti-Linky de financer ses procédures... Que dire ? Il y a toujours des idiots utiles qui, pour exister, préfèrent soutenir l’ennemi qu’ils prétendent attaquer ».

mysmartcab

En plus de s’en prendre directement aux fondateurs de POAL, Corinne Lepage et Christophe Leguevacques (fondateur de MySmartCab), Stéphane Lhomme affirme également que tous l’ont contacté soit parce qu’ils « espéraient (vainement) que je les aiderais à infiltrer le milieu anti-linky » ou « que je leur rabatte des clients ». « Business first » chez les anti-Linky ?

L’UFC-Que Choisir dans le viseur

Un mois avant ce fameux 11 avril, Stéphane Lhomme s’en prenait à l’association de consommateurs UFC-Que Choisir — en conflit judiciaire permanent avec le militant —, qu’il accuse cette fois-ci d’avoir lancé une « pétition trompeuse ». « Alerte, titre Lhomme : la direction d’UFC-Que Choisir veut la transformation des compteurs électriques en puissants émetteurs Wi-Fi ! ». En cause, une pétition nationale lancée le 8 mars, demandant aux autorités « de revoir les conditions de financement du compteur, et notamment les conditions de rémunération d’Enedis ».

ufc

La pétition en question demande « l’accès libre et simple à l’information sur votre consommation, pour en faire un véritable outil de maîtrise de la consommation énergétique ». Ce qui ne pourrait passer, selon Stéphane Lhomme, qu’en dotant le compteur Linky d’un « super émetteur Wi-Fi (…), qui va inonder votre logement d’ondes électromagnétiques ». En résumé, Stéphane Lhomme n’a pas non plus l’intention de laisser UFC Que Choisir marcher sur ses plates-bandes.

Derrière une unanimité de façade, la fronde anti-Linky cache donc des guéguerres, menées par des acteurs qui défendent bec et ongles leur influence et leurs intérêts personnels. Insultes, dénonciations, dénigrement : chez ces hommes et ces femmes apparemment engagés pour la défense du bien commun, la crainte du compteur Linky est-elle réellement fondée, ou ne sert-elle qu’à pousser leurs intérêts personnels ? Le mystère reste entier…même si l’écran de fumée se dissipe quelque peu.

 

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