Streaming illégal : un écosystème transfrontalier et opaque

Dans sa dernière infographie, Rude Baguette lève le voile sur les différents acteurs qui composent l’écosystème du streaming et du téléchargement illégal. Le Décrypteur vous propose d’aller plus loin, en enquêtant sur ceux et celles qui se cachent derrière ces acteurs. De la Chine aux États-Unis, en passant par l’Europe de l’Est et la Suisse, immersion dans un business des plus opaques.

Les régies publicitaires

En juin 2015, un expert confiait au site 01.net qu’« aucun site pirate ne prendrait le risque de faire appel à une régie de publicité française. Il suffirait d’un mandat de perquisition pour accéder à son chiffre d’affaires, cela constitue un élément à charge en cas de procès. À l’étranger, c’est beaucoup plus compliqué ».

Tirant la majeure partie de leurs revenus grâce aux publicités qu’ils affichent, les sites pirates contractent régulièrement avec différentes régies publicitaires, elles-mêmes en relation avec un certain nombre d’annonceurs. Il peut également arriver, mais c’est plus rare, qu’un annonceur contracte directement avec un ou plusieurs sites de streaming et de téléchargement illégaux.

Si l’on s’intéresse aux régies publicitaires identifiées par les journalistes de Rude Baguette (Steepto, Pubdirecte.com, Popads et Digital Nomads), il apparaît en effet qu’aucune d’entre elles n’est située en France : Steepto est une filiale de la société Bedigital Corporation basée au Belize, et dont l’adresse est inscrite dans la base de données « Offshore Leaks », qui contient les noms et adresses des sociétés offshores identifiées lors des Panama Papers et des Paradise Papers, par le Consortium international des journalistes d’investigation.

Pubdirecte.com appartient à la société suisse Blue-Island Maire — aujourd’hui dissoute — fondée par Stéphane Maire, Dinuzia Maire et Isabel Maire, les deux premiers résident au Brésil et la troisième en Suisse. La régie Popads appartient quant à elle à la société Tomksoft immatriculée au Costa Rica et gérée par Tomasz Klekot, déjà inquiété par la justice pour fraude publicitaire.

Les informations quant à l’identité des propriétaires de la régie Digital Nomads sont volontairement gardées secrètes et aucune mention légale n’apparaît sur son site Internet, qui ne contient d’ailleurs aucune information, si ce n’est le logo de la société…

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Néanmoins, il apparaît que l’adresse IP liée à « Dnomads.net » est également associée à « Toroadvertising.com », une autre régie publicitaire, basée à Tarragona, en Espagne et dont le fondateur et CEO est Jose M. Chacon. En 2017, Toro Advertising a intégré le top 20 des meilleures sociétés de marketing digital en termes de chiffre d’affaires.

Identification de l’adresse IP liée à Dnomads.net

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Identification des différents sites liés à l’adresse IP 37.59.9.223

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Les annonceurs

Pour ce qui est des annonceurs, Rude Baguette a identifié les sociétés Shein, Romwe, Wyylde, Bwin, 1XBet et LSbet comme faisant partie de l’écosystème du piratage de films et de séries sur Internet. Après avoir parcouru les différents sites listés par le pure player, nous arrivons également à cette conclusion.

Chose étonnante : au regard du code source de la publicité Bwin présente notamment sur le site livesportstreams.net, la société semble contracter directement avec le site pirate. Une collaboration osée, « Bwin.fr » ayant pignon sur rue en France et jouissant d’une certaine notoriété.

Extrait de la page d’accueil de LiveSportStreams.net

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En effet, même si Bwin appartient à la société GVC Holdings, administrée par, entre autres, Lee Feldman et Kenny Alexander, et dont le siège social est basé sur l’île de Man, réputée pour être un paradis fiscal, le site Bwin.fr est associé à la société B.E.S. SAS — qui revendique comme activité l’organisation de jeux de hasard et d’argent —, présidée par Neil Cotter, depuis le 19 boulevard Malesherbes dans le 8e arrondissement de Paris, et qui a succédé à Guillaume Bourhis, Antoine Costanzo et Carlo Costanzia Di Costigliole.

Extrait du registre Whois du site Bwin.fr

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 Extrait du RCS de la société B.E.S. SAS

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Extrait du RCS de la société B.E.S. SAS

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Les deux autres sociétés de paris sportifs en ligne, à savoir LSbet et 1Xbet, ne sont pas, contrairement à Bwin, agréées par l’Autorité de régulation des jeux en ligne (Arjel), présidée par Charles Coppolani et dirigée par M. Bernard Boët. Aucune de ces sociétés ne dispose d’une antenne en France : 1Xbet est une société d’origine russe, quant à l’opérateur LSbet, il appartient à la société Media Entertainment N.V, dont le siège est basé sur l’île de Curaçao, classée « 8e pire paradis fiscal pour les entreprises », selon Oxfam.

 Extraits des mentions légales de LSbet.com

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Les annonceurs Shein et Romwe, qui commercialisent des vêtements sur Internet, appartiennent quant à eux au même groupe, à savoir Zoetop Business Co. basé à Hong Kong et dirigé par Xu Yangtian depuis 2016. Pour rappel, Hong Kong est l’un des principaux paradis fiscaux d’Asie.

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Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, le sixième annonceur identifié par Rude Baguette, Wyylde — un réseau social libertin — est français. Wyylde appartient en effet à la société Koala, basée au 121 rue Edouard Vaillant à Levallois Perret et administrée par M. Kais Ahmed qui a succédé a Jl Sautenet Associes et Christiane Foll.

Extrait des mentions légales de Wyylde.com

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Extrait de la fiche entreprise de Koala

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Les Registrars

Passons maintenant aux registrars. Pour rappel, les registrars sont ceux qui attribuent à un site Internet, son nom de domaine. Pour trouver le registrar d’un site Internet, il suffit d’utiliser un registre Whois, en se rendant par exemple sur le site www.whois.com.

Extrait du registre Whois du site full-serie.ws

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D’après les journalistes de Rude Baguette, les principaux registrars des sites pirates sont Dynadot, Internet.bs, Namecheap et EasyDNS. Toujours selon le média spécialisé sur les questions numériques, les registrars se dédouanent de toutes responsabilités dans le streaming et téléchargement illégal en affirmant qu’ils ne sont que de simples registrars et qu’ils n’hébergent par conséquent aucun contenu.

Les 4 registrars identifiés par Rude Baguette résident outre-Atlantique : Dynadot, fondé par Todd Han, est basé à San Mateo, en Californie, Internet.bs (Internet Domain Service BS Corp) à Nassau, la capitale des Bahamas, Namecheap, fondé et dirigé par Richard Kirkendall, est immatriculé dans l’état de Washington et la société EasyDNS Technologies, dirigée par Mark Jeftovic, est quant à elle administrée depuis Toronto, au Canada.

En 2011, contrairement à Go Daddy, les registrars Dynadot, Namecheap, EasyDns et Internet.bs se sont farouchement opposés, au nom de la liberté sur Internet, au projet de loi « Stop Online Piracy Act » (SOPA) porté par l’élu républicain Lamar S. Smith et destiné à accroître le pouvoir des autorités américaines dans la lutte contre la contrefaçon en ligne.

Concrètement, le projet SOPA donnait la possibilité au procureur d’obliger les sociétés américaines à cesser toute activité avec les sites accusés de violer les droits d’auteur. Google n’aurait ainsi plus de droit de référencer les sites pirates, les intermédiaires tels que eBay et PayPal n’auraient plus le droit de leur verser de l’argent et les fournisseurs d’accès Internet américains auraient l’obligation de rendre inaccessible les sites incriminés. Une révolution. Qui ne verra jamais le jour, en raison d’une campagne de lobbying intensive des géants du Web contre le projet.

Extrait de la prise de position de Namecheap contre SOPA

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Les registrars ne sont jamais enclins à prendre des mesures restrictives contre leurs clients, même si ces derniers sont hors-la-loi. En témoigne l’affaire qui a opposé EasyDNS et la « Police's new Intellectual Property Crime Unit » (PIPCU) de Londres, en 2013 : cette dernière avait en effet demandé au registrar de faire disparaître le nom de domaine de l’un de ses clients, à savoir TorrentPond, un moteur de recherche de torrents illégaux basés à Singapour.

La PIPCU s’est alors heurtée à un refus de la part d’EasyDNS, qui n’a pas hésité à accuser la police londonienne d’être à la solde d’un opérateur commercial. TorrentPond est encore en ligne aujourd’hui et est toujours client de EasyDNS.

Extrait du site TorrentPond.com

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 Extrait du registre Whois de Torrentpond.com

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 Les hébergeurs

Passons maintenant aux hébergeurs, qui proposent également des solutions — très prisées — d’anonymisation. Le plus célèbre d’entre tous : Cloudflare. Le défenseur autoproclamé d’un Internet libre compte comme clients, 90 % des sites de streaming et de téléchargement illégaux.

Un parti pris assumé : en 2017, la société fondée par Matthew Prince, Michelle Zatlyn et Lee Holloway exhortait « les détenteurs de droits d’auteurs à voir Internet comme une opportunité et non comme une menace ». La firme américaine, souvent pointée du doigt par les ayants droit pour sa collaboration avec des sites pirates estimait par ailleurs que « de nombreux détenteurs de droits sont frustrés par leur propre incapacité à monétiser l’échange de contenu protégé ».

Le service de cryptographie proposé par CloudFlare, et dirigé en interne par Nick Sullivan, est particulièrement efficace. Raison pour laquelle il est si prisé par les sites pirates, quel qu’il soit : en 2015, peu de temps après les attentats de Paris, la société américaine a ainsi été accusée par le groupe Anonymous d’héberger une quarantaine de sites Web terroristes et d’avoir permis à l’Etat islamique de prospérer sur la Toile.

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Après avoir indiqué qu’héberger « des sites Internet ne signifie pas une approbation de leur contenu », Matthew Prince a pointé du doigt une « réaction réactionnaire » de l’Europe. Depuis, une forme de ressentiment s’est créée à l’encontre de l’entreprise américaine, notamment en Europe. Caroline Greer, Responsable de la politique publique européenne chez Cloudflare, et basée à Bruxelles, œuvre depuis à redorer le blason du géant d’Internet sur le Vieux continent.

Les journalistes de Rude Baguette ont également identifié Hostiserver comme collaborateur de certains sites pirates. Hostiserver appartient à la société IT SERVICES COMPANY S.R.O basée à Prague, en République Tchèque et dirigée par l’ukrainien Volodymyr Topchiy.

La plupart des collaborateurs des sites pirates sont ainsi éparpillés aux quatre coins du monde, bien souvent dans des paradis fiscaux ou dans des pays où la législation n’est pas des plus strictes concernant la contrefaçon en ligne. Une situation qui rend difficile le travail des autorités souvent accusées de mettre en danger la liberté sur Internet, par certains acteurs qui ont pourtant, involontairement selon eux, collaboré avec l’Etat Islamique…

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