Crédit Mutuel Arkéa : récit d’une propagande

Orchestrée par Anne Méaux, la présidente d’image 7, la communication d’Arkéa est bien rôdée. Les contenus (tweets, articles, vidéos, etc.) en faveur du combat de Jean-Pierre Denis pullulent sur le Web. Dernier en date : une vidéo censée expliquer le conflit avec le Crédit Mutuel. Problème, celle-ci regorge d’approximations. Décryptage.

« Comprendre le conflit Arkéa/Crédit Mutuel en moins de 3 minutes », tel est l’objectif que poursuit la vidéo publiée par la chaîne Avis de Tempête – collectif soutenant le projet d’indépendance d’Arkéa – le 14 mai dernier. En apparence, cette vidéo se veut des plus factuelles : « Vous cherchez à mieux comprendre le conflit Arkea/CM11-CIC ? Voici une vidéo de 3 min qui vous explique tout ! », peut-on lire dans le résumé qui l’accompagne.

arkea-1

Musique entraînante, voix off claire et distincte, animations léchées… Tous les codes de la communication d’influence y sont réunis. Malheureusement, après 25 secondes de visionnage, une première approximation surgit. Après avoir affirmé qu’en 1958, à la demande de l’État, les fédérations régionales du Crédit Mutuel se regroupent au sein de l’association « Confédération nationale du Crédit Mutuel » (CNCM), la voix off affirme qu’au cours des années 60, « deux ensembles de fédérations se forment, qui deviennent bientôt des groupes bancaires distincts, d’un côté le Crédit Mutuel de l’Est nommé CM11 qui absorbe 11 fédérations et de l’autre, le Crédit Mutuel Arkéa qui rassemble le Crédit Mutuel de Bretagne, du Sud-Ouest et du Massif Central ».

arkea-2

Ici, c’est l’expression « groupes bancaires distincts » qui pose problème. En effet, selon l’Autorité de la concurrence et du Conseil d’État — au sens du droit de la concurrence — le Crédit Mutuel est un groupe unique, sans distinction aucune. Par ailleurs, en opposant le CM11 à Arkéa, la vidéo oublie de mentionner les autres fédérations régionales que sont le Crédit Mutuel Nord-Europe, le Crédit Mutuel Océan, le Crédit Mutuel Anjou-Basse Normandie et le Crédit Mutuel Antilles Guyane.

Une erreur anodine ? Pas tant que ça… En confrontant le CM11 au Crédit Mutuel Arkéa, la vidéo instille dans l’esprit de l’internaute que les deux entités n’ont rien à voir l’une avec l’autre et qu’elles sont en concurrence. Or, c’est exactement ce que Jean-Pierre Denis, le patron d’Arkéa, clame depuis le début du conflit. Un parti-pris se dégage…

Quelques secondes plus tard (48e sec), la vidéo évoque le rachat par le CM11, en 1998, du CIC, « un réseau d’agences bancaires nationales qui concurrencent Arkéa sur ses territoires ».

arkea-3

Après quelques recherches, il apparaît pourtant que le CM11 n’existait pas à l’époque, et que c’est le Crédit Mutuel Centre-Est Europe (CMCEE) qui a fusionné avec le CIC. Par ailleurs, le CIC ne possède que 1 à 4 % de part de marchés dans les fédérations d’Arkéa (Sud-Ouest, Macif Central, Bretagne), une « concurrence » loin d’être sérieuse. Là encore, l’objectif est d’ancrer dans l’esprit de l’internaute que le CM11 et Arkéa sont en concurrence.

Ainsi, lors de ce passage, Arkéa est érigée en victime du CM11 dans l’esprit de l’internaute. Or, une fois de plus, il s’agit d’un positionnement utilisé par les partisans de l’indépendance pour justifier leurs velléités. Le parti-pris se précise…

Pour renforcer cette idée, la voix off affirme un peu plus tard, que « sur le plan économique, Arkéa rencontre ces dernières années un succès important qui attire les convoitises ». À ce stade, la vidéo a « discrètement » établi dans l’esprit de l’internaute qu’Arkéa était le « gentil », et le CM11, le « grand méchant loup » qui cherchait à engloutir Arkéa. Un remake de David contre Goliath en somme. Les communicants d’Arkéa le savent, le commun des mortels a toujours tendance à prendre parti pour le plus « faible » de l’histoire.

Désinformation

Le cap de la désinformation est atteint au bout d’une minute trente, lorsque la voix off déclare que « le conflit éclate vraiment en 2014 lorsque la Confédération nationale du Crédit Mutuel menée par le CM11-CIC propose de centraliser toutes les fédérations en un groupe unique à Paris » et qu’elle veut « transformer l’association en société privée ». Malgré de nombreuses recherches, aucune preuve tangible ne corrobore cette affirmation. Pire encore, celle-ci a toujours été démentie par la CNCM.

arkea-4

La voix off poursuit et affirme que cette opération permettrait à la Confédération nationale du Crédit Mutuel de récupérer « gratuitement le Crédit Mutuel Arkéa dans son giron, un vrai putsch juridique ». Étrange, ces derniers mois, la presse n’a eu de cesse d’affirmer que « Arkéa souhaite quitter le giron du Crédit Mutuel ». Ce qui sous-entend qu’Arkéa est déjà dans le giron de celui-ci ? La réponse : oui, et ce depuis 1958…

arkea-5

Ici, l’objectif est d’implanter dans l’esprit de l’internaute, l’idée qu’Arkéa n’a jamais fait partie de la CNCM et que Jean-Pierre Denis ne souhaite pas obtenir son indépendance, mais la conserver. Une technique d’influence simple qui consiste à dépeindre un agresseur (la CNCM) et un agressé (Arkéa) afin que l’internaute se range du côté du second. Affirmer qu’Arkéa souhaite se séparer de la CNCM n’a pas le même impact que de dire que la CNCM veut mettre la main sur Arkéa, ce que cette dernière refuse…

Mais Arkéa n’en finit pas de réécrire l’histoire : au bout de deux minutes, la voix off déclare que « fin 2017, le dialogue devenu impossible Arkéa propose à ses clients-sociétaires un projet d’indépendance du groupe et de sortie du Crédit Mutuel ». Concernant ce « projet d’indépendance », les sources sont unanimes : les clients-sociétaires n’ont jamais été tenus informés, seuls les administrateurs l’ont été. Pire encore, ce projet a été jugé d’une « validité juridique douteuse » par la Banque Centrale européenne et la Banque de France qui ont « retoqué » le projet en mars dernier.

arkea-6

La vidéo manie à merveille les codes de la communication d’influence, multipliant les déclarations anxiogènes dans le but de susciter une réaction émotionnelle chez l’internaute. C’est pourquoi, au bout de deux minutes et trente secondes, celle-ci affirme que, dans le cas où Arkéa n’obtiendrait pas son indépendance, « 4 500 emplois directs et indirects sont menacés au siège de Brest et dans les filiales ». Là encore, cette information brille par son manque total de preuve tangible.

arkea-7

Approximations, contre-vérités, parti-pris, informations non sourcées, diabolisation… Cette vidéo est un recueil de techniques propagandistes destinées à convaincre les internautes du bien-fondé de la démarche d’Arkéa. Mais avoir recours à de telles techniques en dit long sur la légitimité du projet et ses instigateurs.

 

Vous souhaitez que Le Décrypteur s’attaque à un sujet en particulier ? N’hésitez pas à me contacter sur Médiapart ou sur mon compte Twitter.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.