Boycott au Maroc : des origines obscures

Alors que le boycott des marques Danone, Afriquia et Sidi Ali, qui a débuté le 20 avril dernier au Maroc, semble servir un dessein des plus nobles, une rapide analyse de son origine sur les réseaux sociaux laisse à penser que celui-ci a — en réalité — été méthodiquement instrumentalisé. Explications.

À en croire certains médias français et marocains, le boycott qui fait rage au Maroc est né d’une initiative citoyenne « anonyme » sur Facebook, ayant pour but de dénoncer le coût de la vie dans le pays. Dans le viseur : les produits laitiers de la centrale Danone, les stations-service Afriquia et l’eau minérale Sidi Ali.

Le succès rencontré par une initiative de ce genre est une première au Maroc. Début juin, Le Parisien affirmait d’ailleurs que « la rapidité avec laquelle il [ce boycott] a pris dans la population » « ne lasse pas de surprendre ».

Et il y a de quoi. En quelques jours, des milliers de Marocains — aux motivations les plus louables au demeurant — rejoignaient le mouvement. Si la plupart d’entre eux croient fermement au combat des « petites gens et des classes moyennes » contre « les puissants », résume le journaliste Abdellah Tourabi, les véritables instigateurs de ce boycott semblent être de véritables professionnels du digital. Faux comptes Twitter, faux retweets, achats de « likes » et de « partages » Facebook, cyberharcèlement…

La manière dont ce boycott a conquis les réseaux sociaux réunit toutes les caractéristiques d’une opération de communication rondement menée par des professionnels du Web. C’est en tout cas ce que relate Média24, qui est allé à la rencontre d’experts du Web « qui suivent de près ce phénomène », et selon lesquels « des techniques de propagande très sophistiquées ont été utilisées », à tel point que ces derniers en concluent « qu’il ne s’agit pas d’un mouvement spontané ». Une rapide analyse des réseaux sociaux semble leur donner raison.

Émergence sur Facebook

Le 2 mai 2018, à travers un vidéo, un groupe d’internautes revendique la paternité du boycott et déclare « qu’il n’y a strictement aucune considération politique derrière le mouvement. Ni règlement de comptes personnel ». D’après les auteurs de cette vidéo, la page Facebook « Kifaa7 » est à l’origine de ce mouvement.

Celle-ci publie en effet, le 20 avril, à 16 h 18, en arabe, un appel au boycott qui sera partagé plus de 2000 fois.

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Dans la foulée, la page « Larache 4Ever | العرائش الى الأبد » publie, à 16h39, un appel au boycott reprenant la même image et le même texte que la page « Kifaa7 », mais sans grand succès.

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Le lendemain, plusieurs autres pages – comme « تدارت' الغالية' » et « المجرة المغربية للضحك » - diffusent à leur tour, sans grand succès là aussi, l’appel au boycott. Une fois encore, le texte et l’image sont ceux qui ont été utilisés par « Kifaa7 ».

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L’appel au boycott – sans texte et avec une nouvelle image – diffusé, le 21 avril, par la page « Boycott Afriquia », créée en 2014, sera partagé plus de 2000 fois.

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Un chiffre pour le moins étonnant, notamment au regard des précédentes publications de la page, dont la plupart ne franchissent pas la barre des 5 partages. Par ailleurs, pour « Boycott Afriquia », la publication de ce premier post rime aussi avec accélération du rythme de publications : plafonnant d’ordinaire à 4 ou 5 publications par mois, la page passe alors à plus d’une dizaine par jour, exclusivement sur le boycott.

Autre point d’attention, plusieurs comptes ayant partagé l’appel au boycott de la page « Boycott Afriquia » ou celui de « Kifaa7 » ne brillent pas par leur crédibilité : absence de photo de profil, faible nombre d’amis, aucun centre d’intérêt...

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L'impact  — improbable — de ces publications laisse donc à penser que ces derniers ont été « sponsorisés ». Cette méthode, qui consiste à acheter des « likes » ou des « partages » Facebook pour maximiser la visibilité d’une publication est une technique connue des professionnels du Web. Le problème — comme cela semble être le cas ici — réside dans la crédibilité des comptes Facebook qui « partagent » ou « likent » le post en question. Il n’est en effet pas rare de trouver un certain nombre de faux profils parmi eux.

Viralisation sur Twitter

Une campagne de communication réussie se doit d’être virale. Les publications de « Kifaa7 » et « Boycott Afriquia » poursuivent cet objectif : ces deux posts sont en effet accompagnés de hashtags et sont donc en capacité de faire un lien entre Facebook et Twitter.

Les hashtags présents sur les publications Facebook sont utilisés pour la première fois sur Twitter le 21 ou le 22 avril 2018. Depuis la création de Twitter en 2006, aucun de ces hashtags n’avait jusqu’alors été utilisé.

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Le boycott arrive sur la twittosphère française

Les 22 et 23 avril, l’appel au boycott se propage à la twittosphère française avec les hashtags « #مقاطعون », « #Sidiali », « #Afriquia », « #Danone ». Deux tweets en particulier rencontrent un certain succès.

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Là encore, une rapide analyse des comptes ayant retweeté ces deux tweets montre que plusieurs d’entre eux sont loin d’être crédibles : absence de photos et de bio, faible nombre de followers, création quelques jours avant ou après le début du boycott…

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Là encore, acheter de faux « retweets » est une méthode très répandue chez les professionnels du digital, avec toujours le même problème : la crédibilité des comptes Twitter qui vont effectuer ces « retweets ».

Ainsi, que ce soit sur Facebook ou sur Twitter, les instigateurs de ce boycott semblent avoir mis en place différentes techniques (achat de « retweets », de « likes », etc.) afin de maximiser la visibilité de leurs publications et donc la réussite de l’opération. Loin d’être un cas isolé, l’instrumentalisation des réseaux sociaux à des fins politiques a explosé ces dernières années. Le cas Cambridge Analytica et l’élection de Trump n’en sont que l’exemple le plus fameux. L’on peut également citer les lynchages déclenchés par des campagnes de fake news en Inde. De façon générale, ces actions répondent souvent au même schéma : viser les populations par le biais de slogans, souvent simplistes, et répétés.

Le degré de sophistication de cette campagne de boycott fait que cette dernière n’a pas pu se faire sans l’aide appuyée de professionnels. Dès lors, la véritable question est moins de savoir si le boycott a été instrumentalisé, mais par qui.

Théories alternatives

Montée de l’islamisme radical

Au Royaume chérifien, « les islamistes sont divisés en trois groupes qui ne cohabitent pas facilement entre eux, quand ils ne sont pas, au moins potentiellement, ennemis les uns des autres », affirme Jean-François Clément, chercheur, spécialiste de l’islam marocain.

Et le chercheur de préciser : « le premier groupe est celui des islamistes reconnus et encouragés par l’État. Ils sont intégrés dans le champ politique, parfois même tenus en réserve pour un futur exercice du pouvoir. La deuxième mouvance est celle des islamistes tolérés, auxquels on interdit la participation à la vie politique en leur refusant le droit de créer un parti. On observe que ces deux premières formes d’islamisme, officielle et officieuse, sont très peu influencées par les organisations ou par les idéologies étrangères. L’analyse n’est pas du tout la même pour la troisième catégorie : celle des mouvements islamistes violents et donc interdits ».

Dès lors, d’aucuns estiment que cette campagne de boycott pourrait avoir été initiée par les islamistes radicaux, dans le but d’affaiblir le gouvernement dans son ensemble et ainsi créer un terreau propice à leur arrivée sur la scène politique marocaine.

Le ministre de l’agriculture pris pour cible

Pour d’autres en revanche, cette campagne de boycott a été lancée par une partie des détracteurs de l’actuel ministre de l’Agriculture, Aziz Akhannouch. Parmi lesquels, le Parti de la justice et du développement (PJD) qui, se sentant affaibli par la montée en puissance du ministre de l’Agriculture à ses dépens, aurait cherché à fragiliser la position de ce dernier.

Ce sont donc les « brigades électroniques » du PJD, un groupe d’internautes connus pour leurs actions digitales concertées et massives sur la Toile — dont la cible privilégiée n’est autre qu’Aziz Akhannouch —, qui auraient manigancé toute cette opération.

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Un point de vue renforcé par le fait qu’aujourd’hui, les marques Sidi Ali et Danone sont de moins en moins ciblées sur les réseaux sociaux et dans la presse. Aziz Akhannouch et Afriquia sont quant à eux plus que jamais dans le viseur de cette campagne, ce qui laisse à penser qu’ils en sont les véritables cibles.

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Par ailleurs, selon certains experts, le Parti authenticité et modernité (PAM) pourrait également avoir joué un rôle dans cette campagne, toujours dans le but d’affaiblir le ministre de l’Agriculture. En juin dernier, le média marocain Telquel faisait état d’une « guerre larvée » entre le PAM et le RNI présidé par Akhannouch. Pour appuyer ses dires, le quotidien affirmait alors que « l’“homme à tout faire” d’Ilyas El Omari, secrétaire général du PAM, serait à l’origine des slogans anti-Akhannouch scandés avant l’inauguration de la marina de Tanger par le roi Mohammed VI », le 8 juin. Une accusation bien évidemment réfutée par le PAM.

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Dans la sphère politique marocaine, il en est un autre qui se réjouit et qui profite, sans aucune retenue, de cette campagne de boycott. Qui lui permet notamment d’être, jour après jour, sur le devant de la scène médiatique du Royaume. Il s’agit du député de la Fédération de la gauche démocratique (FGB), Omar Balafrej.

« Moi-même je boycotte. C’est une façon moderne et pacifique de revendiquer. Surtout après ces deux années où l’on a vu de nombreux protestataires être poursuivis et mis en prison. C’est une façon de contester dans un État de non-droit où une petite minorité profite des richesses », déclarait ainsi, le 27 avril, le député qui n’a de cesse de « tacler » le gouvernement marocain depuis le début de cette campagne.

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Ainsi, entre manipulation et opportunisme, la campagne de boycott qui frappe actuellement le Royaume chérifien ressemble plus à une cabale politique à l’encontre d’un homme, Aziz Akhannouch, qu’à une initiative populaire contre la cherté de la vie comme on voudrait le faire croire.

 

Cet article a été produit pour répondre aux aux questions de Younes Barrada.

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