Incertitudes 1 : déclassement

Le premier billet d'une série qui essaiera graduellement de réduire les incertitudes politiques contemporaines.

Je ne sais même plus par où commencer. Est-ce un rêve ou est-ce la réalité ? Mais qu'est ce donc que ce monde qu'on se prépare ? Tout était plus simple quand on avait 15 ans pour nous les enfants des petits-bourgeois : on batifolait, on expérimentait et on allait faire de belles études qui devraient nous mener à de belles situations. Tu croyais encore naïvement que les jobs de demain allaient être socialement utiles car il n'y avait jamais eu autant de défis à relever : changement climatique, accès de tous aux droits fondamentaux, développement planétaire équitable, inclusion de tous. Tu t'es retrouvé avec une masse de bullshits jobs qui gâchent chaque jours nos capacités.

Qui dit mondialisation dit diffusion de l'information. Tout un chacun peut voir comment vivent les privilégiés. Alors comment pourrions-nous croire que ceux et celles à qui nous avons tout pris par le passé n'allaient pas venir demander les mêmes privilèges ? Et de quel droit leur refuserions-nous l'accès à des États qu'on voudrait forteresses mais ne sont que passoires ? Qu'auriez-vous fait à leur place : fuir ou mourir ? L'empathie et le stoïcisme qui nous enseignent la difficulté des choix devraient suffire à vous faire comprendre. On ne peut pas accueillir toute la misère du monde mais on se doit au moins d'éradiquer celle qui prend des risques pour venir au pas de notre porte.

Misère. Aujourd'hui c'est nous qu'on menace de misère. La purge comme potion du redressement. Qui nous menace ? Non pas un système mais des donneurs d'ordres, et de leçons. Des personnes clairement identifiables, dont beaucoup sont sur vos écrans. Bien sûr, on ne nous affame pas directement. Le grignotage est bien plus pernicieux et s'appuie sur notre formidable capacité de résistance et de résilience. En d'autres termes, on s'habitue à tout. On grignote quelques miettes du fruit de votre travail. On grignote quelques mètres carrés de votre logement pour un loyer identique. Ajustement par les quantités et illusion de la taxe « indolore » nous bernent. On grignote un peu plus les ressources naturelles. Subrepticement, leur monde se met en place.
On vivote avec le coup de pouce épisodique de nos vieux quand ils sont encore là. Notre régime alimentaire est toujours estudiantin. Nous nous consolons en nous repaissant de ludique, de marginal et de libidinal, soit l'apanage des éternels adulescents. Tu ne changeras pas le monde sur ta console ou dans la file d'attente d'un remake du film de ton enfance ni même en commentant des discours subversifs depuis ton trou. Ordre culturel assurant la rente d'une infime minorité ; poursuite d'une chimère pour les autres : vivre de son art.

Sursis. On voudrait nous débarrasser du peu de stabilité économique qu'il nous reste. La logique du contrat à durée déterminée coïncide avec un sursis de précarité. La liberté économique ne se résume pas à des permissions de sortie de l'univers quasi carcéral du travail. Sursis. De misère, de déclassement, de reconversion forcée. Et puis on s'habitue peu à peu à moins. On se satisfait même des miettes qu'ils nous laissent. Nos contacts aiment cela sur toutes plates-formes. Facebook du superficiel, Linkedin du professionnel, Tinder de l'intime. Un point commun : l'obligation d'avoir une image claire et compréhensible, l'obligation qu'elle soit séduisante. Bienvenue dans l'ère du personal branding permanent. Celles et ceux qui n'arrivent pas à prendre au sérieux ce cirque, sont-ils des justes ou des inconscients ?

Les plus formés, ceux qui disposent de compétences techniques indispensables au fonctionnement des grandes infrastructures et des plates-formes omniprésentes dans nos économies trouveront de bonnes places, stables et bien rétribuées. Le 0,01% vous remercie de votre collaboration. Ingénieurs, développeurs, cost killers : le capital a désespérément besoin de vous. Ceux-là formeront une classe moyenne supérieure qui subsistera au service des possédants. Mais ils ne seront pas plus a l'abri du déclassement quand ils seront des seniors. Ils deviendront eux aussi des surnuméraires.

Capital humain. On assimile communément le capital humain à l'intelligence. Grave erreur. L'intelligence réside dans l'habileté à penser la globalité d'un fonctionnement pour pouvoir le remettre en cause, le détruire ou l'améliorer. Des gens excessivement intelligents en nombre excessif, cela pourrait déstabiliser la classe oligarchique. Elle seule a conscience de ses intérêts à tous les sens du terme, comme vient de le démontrer la levée de fonds de LR. La droite dure anti-service public, nationale jusqu'à la nausée de la colonisation devenue simple échange culturel, traditionnellement religieuse et par conséquent familialement hypocrite ne s'y est pas trompée en choisissant monosourcil comme son champion. Conscience de classe encore répandue, Marx s'étudie chez les bourgeois.

Plus les métiers sont utiles moins l'argent va vers eux. Pourquoi un fiscaliste spécialiste d'optimisation serait-il mieux payé qu'un éducateur spécialisé ? Pour quoi un exécutant de plan social de masse serait-il mieux payé que 100 conseillères du service public de l'emploi ? Quand le pouvoir de l'argent est si grand, pourquoi diable l'argent irait-il à celles et ceux qui voudraient détruire ou tout du moins atténuer ce pouvoir de l'argent ? Seule le pouvoir des masses qui se soulèvent et ont le courage de dire non peut réduire le pouvoir de l'argent. Pourtant il existe des alternatives. Pas étonnant que les occidentaux soient en crise de sens quand la figure tutélaire s'appelle eurodollar. La classe ouvrière n'est plus ? Nous lui substituerons la classe de la galère.

 J'oubliais, il reste d'autres places stables. Les places de ceux qui nous nourrissent de merde et de celles qui la nettoient et la ramassent. Celles-ci sont peu enviables et mal payées. Elles sont prises par des gens qui veulent la simplicité pour des raisons multiples. Si tu as perdu ta famille dans ton pays d'origine, laver des bureaux à l'heure ou aucun métro ne circule ne paraît pas si contraignant. Si tu n'as qu'une envie, de t'affaler le soir comme un serf fatigué en pensant seulement à tes fesses, c'est ton droit. Mais alors ne viens pas te plaindre de ta carrière pas si fulgurante chez un vendeur de burger.

Respiration. Une chose certaine dans ces flots d'incertitudes : tout ceux qui ne placent pas la survie de la nature et donc de l'humanité au premier plan ne méritent pas d'être pris au sérieux. Je ne suis pas un homme à dreadlocks, ni un éleveur de chèvres, ni un backpacker, ni un hippie. Juste un type qui commence a penser qu'il a grandi avec un tas d'idées fausses. Et qui voudrait désintoxiquer l'air du temps à sa modeste échelle, avant que le déclassement ne soit généralisé et que le rapport interdécile ne devienne impossible à inverser.

 

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