Ces lignes viennent du clavier d'un insoumis encarté nulle part, précaire et ironique. Je fais du journalisme politique, en suivant les législatives dans la 6ème circonscription du Finistère. Une circonscription sur laquelle je reviendrai peut-être plus loin tellement elle me fait péter un boulon.

La France Insoumise n'est même pas certaine d'avoir un groupe parlementaire

Commençons par l'hypothèse de départ. Pourquoi la France Insoumise ne pourrait-elle pas acquérir une majorité parlementaire aux élections législatives et propulser un Mélenchon premier ministre comme il l'a clamé sur TF1 durant l'entre-deux-tours (lien)?

Cela tient à une série de constats électoraux facilement lisibles par comparaison des scrutins présidentiels de 2012 et 2017. Tout d'abord, ne revenons pas sur la nature de ce second tour, une véritable prise d'otage de l'enfer, comme le pointe très justement Frédéric Lordon.

1er constat : Si on considère que les voix apportées au candidat Hollande faisaient partie du total des voix de gauche en 2012, tandis que Macron a clairement dit qu'il récusait cette étiquette, alors le constat est simple : 5 millions d'électeurs ont quitté le giron de la gauche depuis 2012. Rien de surprenant : c'est là l'effet visible de la trahison de Hollande, qui a vidé de leur contenu les concepts de gauche et de socialisme. « L'aile droite » du PS, un centrisme mou vernis de progressisme, se retrouve très bien à En Marche.

2ème constat : Malgré une campagne sublime, qui a pu donner de l'espoir à nombre de primo-votants, aux internets et à un paquet de citoyens au bon cœur, le premier candidat de gauche aux présidentielles est arrivé en 4ème position derrière un tiercé composé 1. d'un produit marketé à la perfection pour défendre le statu quo ; 2. d'une héritière fasciste à la tête d'une PME de détournement de fonds publics ; 3. d'un chatelain père-la-rigueur traditionnaliste accro à l'argent. Tous ces candidats ont fini devant la gauche.

Résultat subsidiaire et très effrayant, entre 26 et 28% des électeurs, soit une large minorité en ont quelque chose à foutre des questions écologiques (Total Mélenchon-Hamon-Artaud-Poutou). C'est pourtant de ce socle qu'il faut partir.

Contre-argument de groupie insoumise numéro un « Nianiania mais la France Insoumise ce n'est pas la gauche, c'est la stratégie de Podemos on va dépasser le clivage gauche/droite ».

Mais ferme là putain de groupie. Tu te caches derrière ton petit doigt. Tout le monde sait bien que Mélenchon et son mouvement, c'est la gauche d'aujourd'hui. D'ailleurs les anciens électeurs du PS comme moi, en lui donnant 7 millions de voix aussi par « votutile » (en fait le vote qui a une chance de gagner vu l'anticipation de nos comportements électoraux qu'on essaie tous d'avoir) et nos adversaires qui le repeignent en bolchévique ne s'y trompent pas.

Les législatives, une véritable saloperie made in 5ème Rép'

Et là j'en viens à la nature même des élections législatives dans notre 5ème République (un régime qui a largement dépassé sa DLC). C'est une élection hybride, à la fois nationale et locale, et très particulière : la France et sa diaspora se retrouve segmentée en 557 petits territoires politiques, qui introduisent autant de variables locales. Et au local, les militants, les réseaux associatifs et partisans, ça compte. C'est à mon sens pour ça que le PS va parvenir à résister mieux que prévu.

La logique du votutile joue moins aux législatives, sauf pour les électeurs qui veulent absolument donner une majorité parlementaire au président fraîchement élu. On retombe sur des logiques de notabilité locale. La stratégie est simple : si vous êtes le candidat du président fraichement élu, vous parlez enjeux nationaux. Si vous allez être dans l'opposition au président, vous axez votre campagne sur le local. Si vous êtes le FN, vous dites que le problème, c'est les arabes et Merkel.

En outre, ces législatives arrivent quelques semaines après la mère de toutes les élections de ce système pourri : la présidentielle. Épreuve phare qui détermine les équilibres politiques pour les 5 ans à venir, du fait du couplage actuel du calendrier électoral avec le quinquennat présidentiel (encore une connerie de Jospin). Les législatives sont censées être une réplique du séisme présidentiel : regardez, en 2012, ça a très bien marché, des tonnes de tocards et de petits nouveaux hollandistes sont rentrés à l'Assemblée pour lui donner une majorité claire, nette et précise. Idem en 2007 après l'élection de Sarkocu.

 Alors quand t'as un candidat qui a même pas fini sur le podium présidentiel, malgré des écarts serrés, que tu pars d'une base où t'avais aucun parlementaire (le PCF a réussi à constituer un groupe de 15 parlementaires en 2012 grâce à l'aumone d'Hollande qui leur a prêté 5 députés d'outre-mer), tu ne joues pas la gagne. Non, tu joues la sauvegarde de tes positions pour maximiser tes sièges parce que tu sais que tu seras dans l'opposition. Bien sur, le porte-parole de ton mouvement doit afficher qu'il joue la gagne, c'est de la politique coco. Jacques Cheminade aussi il dit qu'il va gagner et qu'on ira bientôt sur Mars. Mais je m'égare.

Contre-argument de groupie insoumise numéro 2 : Oui mais nianiania on va faire campagne et faire grandir le mouvement qui a attiré de nouveaux soutiens depuis le résultat et mettre plein de poce bleux sur youtube et on va gagner

Redescends. Je sais pas ce que tu prends mais redescends. Déjà, tu confonds sympathisants et électeurs. On sort d'une campagne présidentielle exécrable, l'été arrive, les gens, même les political junkies dans mon genre en ont juste marre de parler de politique.

La population française sature des débats politiques

 C'est aussi à ça que ça servent les partis, les mouvements, appelle-ça comme tu veux : que les gens n'aient pas à penser non stop à la politique, et on l'a professionnalisée, et on l'a déléguée, et on se fait représenter et 90% des décisions prises par des assemblées en France sont adoptées sans débat. On peut le déplorer et vouloir atténuer cet état de fait, mais élu, même au niveau d'une opposition municipale de province, ça nécessite des compétences, une formation, qui ne viennent pas de soi.

Dans les faits, nos élus sont plus proches dans l'exercice de leurs activités de caisses enregistreuses que de tribuns du peuple. J'ai toujours été surpris par le nombre d'élus qui n'avaient aucune forme d'éloquence particulière. C'est aussi pour ça que Mélenchon est un putain de trésor national.

Donc, la mobilisation sera forcément moindre aux législatives qu'au premier tour de la présidentielle, et même si les insoumis faisaient une excellente campagne dans les 577 circos (et je doute qu'ils trouvent 577 porte-paroles aussi bons que tonton Janluk), l'effet réplique de séisme présidentiel va se faire sentir pour faire gagner pas mal de députés macrophiles.

Les premiers sondages sont exécrables. Ça nous promet une chambre bleu marine et bleu vide comme un ciel sans nuages ou comme le programme d'En Marche pour changer de civilisation. Alors si tu ajoutes à ça la division qui t'a déjà empêché d'accéder au second tour (parce qu'on y aurait été, avec seulement la moitié des suffrages qui se sont portés sur ce brave Hamon), tu es très très mal barré.

On ne met pas 4 candidats à saturer le même espace politique

Quand je découvre le nombre de candidats de gauche aux législatives Quand je découvre le nombre de candidats de gauche aux législatives

 

Qu'est ce que ces conneries ? Il y a des candidats communistes contre des candidats FI, alors qu'ils labourent strictement le même espace politique ? Il y a des candidats écolos soutenus par les débris du PS en plus ? Des militants de gauche, d'Ensemble, du PCF, qui ont voté et fait campagne pour Méluche déplorent l'attitude des militants insoumis, qui font cavalier seul ? Bordel, même le NPA dans la circo que je follow journalistiquement appelle à des candidatures unitaires !

Non, la seule stratégie viable dans ces conditions, c'est un front unitaire, qui rassemble tout ce qu'il y a à gauche de Macron, pour résister à la vague réactionnaire qui s'est exprimée à la présidentielle et qui s'apprête à déferler sur l'Assemblée. Je sais bien qu'on doit faire de la politique autrement. Qu'on construit des votes d'adhésion. Mais là, les délais sont trop courts, on a un gros mois. Vous n'allez pas me faire croire qu'on arrivera à un tel renversement électoral en si peu de temps, à faire changer d'avis DES MILLIONS d'électeurs. D'ailleurs, si Mélenchon a plutôt réussi son pari, c'est parce qu'il labourait déjà depuis un an, le terrain ET les internets. Donc il faut aussi s'appuyer sur les réseaux existants au niveau local : ceux des partis et mouvements de gauche sur le terrain.

L'union a plusieurs avantages dans le contexte actuel. C'est la lisibilité, qui permet de réduire les choix d'un électeur de gauche potentiel. Encore que la plupart des gens de gauche apprécient les unions, parce que c'est plutôt efficace, et que tôt ou tard, la droite, les droites, elles la feront leur putain d'union. Nicolas Dupont-Aignan est juste le premier collabo. D'autres suivront.

Il y a un tas d'électeurs de gauche déboussolés, y compris ceux qui ont voté JLM, qui ne sont pas du tout certains de revoter FI aux législatives. Notamment à cause des tombereaux de merde qui sont tombés sur Mélenchon entre les deux tours. Ne jamais sous-estimer l'effet de la calomnie. D'ailleurs, c'est marrant comme on entend moins parler du Venezuela depuis quelques jours non ?

Unité, clarté, survie

L'union c'est la lisibilité et la maximisation des chances d'aller au 2ème tour dans le plus grand nombre de circonscriptions. N'oubliez pas le seuil de 12,5% des inscrits (et non pas des votants) qualificatif pour le 2ème tour dans chaque législative. Évidemment, il faut faire une place à d'autres partis, c'est chiant. Vu les résultats présidentiels, on sait que ce seront les insoumis qui auront la plus grosse place dans ce rassemblement, donc pas de panique. Mais c'est juste le temps de parvenir à avoir des porte-voix parlementaires. Je ne veux pas me retrouver dans une situation à la polonaise, avec une alternance entre droite et droite-extrême. Voilà , et même si on arrive à créer ce front unitaire, je ne suis même pas sur qu'on dépasse les 100 députés de gauche.

Il y a 577 sièges à pourvoir et la construction d'une alternative écosocialiste ne fait que commencer. Amis insoumis, garde la pêche, il t'en faudra pour les 5 ans à venir.

 

 

 

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