Danone : les fonds vautours planent au-dessus du fleuron français

Alors que l’année 2020 a été l’une des plus difficiles pour le Groupe Danone, l’année 2021 pourrait être encore pire: aux résultats financiers décevants s’ajoute désormais une crise de gouvernance. Car en embuscade, les fonds financiers font pression pour dégager l’actuel PDG Emmanuel Faber, dont la politique de développement durable s’oppose de plein fouet aux impératifs de rentabilité immédiate

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Il y a là tous les ingrédients pour une prochaine production Netflix : médias, argent et conspirations. Quand Emmanuel Faber prend la tête du Groupe Danone en décembre 2017, la presse française est dithyrambique à son égard. Certes, Danone avait toujours été une entreprise à part, tentant continuellement depuis les années 1970 de réaliser un grand écart entre responsabilité sociale et rentabilité financière… Mais avec Faber, le groupe agroalimentaire avait trouvé un porte-drapeau à la mesure du positionnement historique de l’entreprise.

Habemus papam : Danone tenait son grand clerc de l’écologie et du social. Et force est d’avouer que ces trois premières années furent à la hauteur des attentes : discours radical et politique industrielle ambitieuse, l’entreprise française devint même la première du CAC40 à revêtir la chasuble « d’entreprise à mission », approuvée à 99% des actionnaires. Une révolution censée « déboulonner la statue de Milton Friedman » selon les mots du PDG, puisque le groupe s’astreignait à des objectifs sociaux, environnementaux et sanitaires au service de l’Humanité tout entière.

Mais la crise sanitaire est passée par là, Danone a vu ses ventes d’eau en bouteille s’effondrer dramatiquement, plongeant les résultats économiques et financiers du groupe dans le rouge vif. Ces derniers mois furent donc le moment de sonner l’hallali d’un PDG « catho et écolo » qui dérangeait en interne et surtout, qui crispait les actionnaires.

Chasse à l’homme chez Danone

Dans un portrait publié il y a quelques jours dans L’Obs, les langues se délient : Emmanuel Faber serait désormais isolé en interne et bien en peine pour trouver des soutiens parmi les autres dirigeants du groupe. Le retour de bâton après avoir exigé toujours plus d’exemplarité à ses collaborateurs durant toutes ces années ? « Le bon élève qui donne des leçons à tout le monde, ça agace. Alors quand il y a un problème, il est plus attaqué encore » témoigne un ancien cadre de l’entreprise.

Mais « dans sa base », on s’active : les différentes associations professionnelles d’éleveurs qui travaillent avec Danone expriment leur soutien à un PDG qui a veillé à maintenir leurs revenus, même au plus fort de la crise. La puissante FNSEA - pourtant peu suspecte d’angélisme écologique - a d’ailleurs affiché publiquement son soutien à Emmanuel Faber, tout comme FO et la CFDT. Le secrétaire général de cette dernière a d’ailleurs tweeté publiquement - fait rare - son soutien à Emmanuel Faber, estimant que « la gouvernance actuelle est la meilleure ».

Il faut dire que les syndicats ont de quoi être inquiets : Emmanuel Faber avait jusque-là réussi à résister à la pression des actionnaires pour étaler les efforts de restructuration de Danone dans le temps et ne supprimer que 2000 emplois sur l’ensemble du globe. Mais la pression de la rentabilité à court terme met le PDG sur un siège éjectable, et menace tout l’équilibre social de l’entreprise.

L’ombre de Jan Bennink

Et les représentants des salariés ont en effet de quoi être inquiets. À la manœuvre contre leur PDG français, trois fonds d’investissement activistes anglo-saxons : Bluebell Capital Partners de Londres, Causeway Capital Management de Los Angeles et Artisan Partners de Milwaukee. Tous sont montés au créneau pour critiquer la gouvernance actuelle de Danone, les orientations industrielles prises ces derniers mois et réclament une nouvelle direction capable de dégager une plus forte rentabilité.

Des perspectives fort peu rassurantes : Artisan Partners a sorti de son chapeau un certain Jan Bennink pour piloter l’offensive, discret haut dirigeant et ancien de chez Danone, mais dont le passif a de quoi inquiéter les salariés du groupe français. Le businessman hollandais a en effet défrayé la chronique à plusieurs reprises aux Pays-Bas dans le cadre de dépeçages d’entreprises dont il avait la charge, dans des circonstances louches : en 2007, il cède à Danone le groupe néerlandais Numico dont il est le dirigeant. Petit bémol, cette transaction a été rendue possible financièrement du côté de Danone parce que le groupe français avait eu un apport en capital quelque temps plus tôt en cédant sa marque Lu à Kraft Foods… dont Jan Bennink était aussi administrateur. Une position à la fois juge et parti, durement critiquée à l’époque aux Pays-Bas et d’autant plus parce que le chef d’entreprise a préféré toucher un joli chèque en cédant son groupe à Danone au lieu de continuer de développer une entreprise en pleine croissance.

Une réputation délicate qui ne s’est pas améliorée en 2009 quand Jan Bennink a littéralement été renvoyé du Conseil d’Administration de Kraft Foods pour avoir travaillé parallèlement pour son concurrent Heinz en tant que « consultant » sans en avoir informé Kraft Foods. Cerise sur le gâteau : en 2013, alors qu’il est à la tête de l’emblématique fabrique hollandaise de café Douwe Egberts, la presse néerlandaise le soupçonne d’avoir piloté en sous-main le rachat de celle-ci par la société allemande Joh. A. Benckiser, empochant au passage 5,7 millions d’euros.

Interrogée dans le Figaro, Jan Bennink n’a d’ailleurs pas fait mystère des plans du fonds Artisan Partners pour qui il travaille : la cession d’au moins 30% des activités Eaux et Produits laitiers de Danone, soit le cœur historique de l’entreprise.

Alors que la prochaine assemblée générale de l’entreprise se profile dans quelques semaines, ce n’est peut-être pas uniquement la carrière du PDG Emmanuel Faber qui est en jeu, mais le destin industriel de tout un fleuron français de l’agroalimentaire.

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