Le bilan humain du séisme contesté à Mexico, il y aurait des migrants disparus

Dans le centre de Mexico, le séisme du 19 septembre 2017 a terrassé un édifice qui soulève de lourdes questions. La réticence des autorités à rendre publiques les informations existantes au sujet de lꞌactivité des entreprises textiles asiatiques domiciliées au numéro 168 de la rue Bolivar a alimenté lꞌinquiétude et la spéculation.

Commémoration des victimes de l'effondrement des ateliers textiles de la rue Bolivar, le 24 septembre à Mexico © Judith Flores Commémoration des victimes de l'effondrement des ateliers textiles de la rue Bolivar, le 24 septembre à Mexico © Judith Flores

N.B. : l'auteur du billet a signalé l'appartenance religieuse d'une victime de l'effondrement du bâtiment de la rue Bolivar à Mexico dans le seul but de relier cette dernière au groupe de secours communautaire qui a retrouvé son corps. Si le corps avait été retrouvé par des militaires ou des civils laïcs, ce détail n'aurait pas été utilisé dans le récit.

Dans le centre de Mexico, le séisme du 19 septembre 2017 a terrassé un édifice qui soulève de lourdes questions. La réticence des autorités à rendre publiques les informations existantes au sujet de lꞌactivité des entreprises textiles asiatiques domiciliées au numéro 168 de la rue Bolivar a alimenté lꞌinquiétude et la spéculation. A lꞌéchelle nationale et internationale, des journalistes dꞌinvestigation et des organisations de défense des droits humains cherchent à savoir qui étaient les employées de ces entreprises, dont une dizaine sont toujours portées disparues selon la Coalition régionale contre le trafic de femmes et dꞌenfants en Amérique latine et dans les Caraïbes (CATWLAC). 

Les ateliers déchus de la rue Bolivar, dans le contexte post-sismique de la capitale mexicaine, méritent une vaste investigation. Les confrères qui ont le temps, qui ont les moyens et qui nꞌont pas peur - déjà dix journalistes sont morts assassinés cette année au Mexique - saisiront, je l'espère, l'opportunité. Je récapitulerai dans ce billet les multiples questions auxquelles la mairie de Mexico et le gouvernement fédéral doivent encore répondre dans cette affaire.

Un bilan humain toujours incertain

La longue absence dꞌune liste officielle de victimes a expliqué les doutes persistants sur le bilan humain définitif du drame dans les médias locaux. Jusqu'au 3 octobre dernier, les autorités n'ont pas su dire avec certitude combien dꞌemployés des ateliers avaient péri, combien avaient été sauvés pendant les premières heures, combien s'étaient échappés à temps ou nꞌétaient pas à leur poste de travail ce 19 septembre à 13h14 heure locale, lorsqu'un séisme de magnitude 7,1 sur l'échelle de Riechter a mis la capitale et les Etats voisins de Morelos et Puebla sans dessus dessous.

Le récent bilan de 49 victimes dont 34 survivants émis par la mairie de Mexico au sujet des ateliers est contesté. Ce bilan admet la mort de seulement sept étrangers dans le bâtiment, dont deux en situation migratoire irrégulière. La coalition CATWLAC et la brigade féministe de soutien aux sinistrés se fondent sur des témoignages de survivantes pour affirmer que ce bilan n'est pas définitif, et qu'il doit être vérifié par le parquet fédéral.

Teresa Ulloa Ziaurriz, directrice de la coalition CATWLAC, a obtenu l'ouverture d'une enquête sur les entreprises du numéro 168 de la rue Bolivar auprès du Bureau de lutte contre la violence de genre et la traite des personnes du Parquet fédéral mexicain. Autant les auteurs de la plainte que les magistrats préfèrent pour l'instant ne pas commenter les témoignages et documents recueillis.

Aux étages supérieurs se trouvaient les bureaux et ateliers d'un fabriquant sud-coréen dꞌornements vestimentaires, d'une société chinoise dꞌimportation de jouets, d'une société taïwanaise de commercialisation de cadeaux-souvenirs et d'une société spécialisée en produits de vidéosurveillance pour véhicules, comprise dans un groupe allemand. Lꞌatelier du premier étage, qui employait au moins trente personnes, appartenait à lꞌArgentin Jaime Asquenazi.

Nettoyage ou destruction de preuves?

Le matin du dimanche 24 septembre, le site de l'ancien immeuble à quatre étages était entièrement dégagé. Une relique pour tout reste du corps du bâtiment, un bout de dalle disloqué. Les riverains s'étaient presque habitués à la vue de centaines de secouristes principalement volontaires creusant inlassablement leurs tunnels sous les décombres, persuadés qu'ils étaient de déboucher sur une cave pleine de corps de migrantes et sur une vérité enfouie.

"La vie d'une couturière vaut mieux que tous vos engins. Justice!" © Judith Flores "La vie d'une couturière vaut mieux que tous vos engins. Justice!" © Judith Flores

Mais il restait ce matin-là, après le départ pas très volontaire des volontaires, une vingtaine dꞌemployés de la ville et dꞌune soixantaine de policiers municipaux. Que faisaient-ils tous encore là? Pourquoi un tel déploiement et empressement dans le nettoyage des décombres, lorsque dꞌautres sites avaient besoin de renforts de toute urgence pour la recherche des survivants?

Les proches de l'entrepreneur décédé Jaime Asquenazi, propriétaire de l'atelier de la marque vestimentaire New Fashion qui occupait le premier étage, ont formé leur propre équipe de secours, la première présente sur les lieux, organisée selon un principe communautaire (M. Asquenazi était juif). Ces secouristes ont trouvé le corps du septentagénaire ainsi qu'un certain nombre de papiers de son entreprise, qu'ils ont emportés dans des sacs noirs d'après Marcela Turati, journaliste de l'hebdomadaire d'investigation Proceso témoin de la scène. Cette dernière souligne toutefois qu'elle ne conteste pas aux ayant-droits de M. Asquenazi le droit de disposer des biens et et documents liés à sa société.

En tout état de cause, l'accès à l'information sur les entreprises et le bien immobilier en question reste limitée à deux semaines des faits, et les raisons de son occupation continue - malgré les séquelles visibles du séisme 1985 - inconnues.

Le fantôme des couturières de 1985

La plupart des secouristes volontaires ou "brigadistas" est née après le séisme de 1985. Et pourtant, ces derniers se souviennent des centaines de couturières non déclarées que le drame a emportées dans le même quartier, exactement trente-deux ans plus tôt. Convaincus par un article de BBC News précisant qu'une victime d'un séisme peut survivre jusqu'à dix-sept jours coincée dans les ruines, ils étaient prêts à chercher ces migrantes disparues pendant des semaines.

"Jusqu'à ce qu'on les trouve!", "Hasta encontrarlas!", scandaient-ils en se remémorant certainement leur propre expérience en matière de recherche de disparus, dans le contexte de la Guerre de la drogue et de la violence féminicide en augmentation exponentielle ces dernières années dans le pays. 

Autour de midi, à lꞌissue dꞌune brève négociation, la police laisse passer un groupe de personne dans la «zone zéro», majoritairement des femmes venues honorer la mémoire du personnel féminin décédé des entreprises en question. Des toiles, des bouts de vêtements, des objets personnels, des fleurs et des bougies viennent composer un humble mémorial aux ex-employées, associées volontiers aux couturières de 1985 dans les slogans et les graffitis. Sauf que cette fois, en plus d'être des femmes et des ouvrières, les victimes seraient des migrantes au pays du massacre de San Fernando.

Un rituel indigène de quinze secondes clôt une cérémonie collective aussi brève quꞌémouvante. A la fin, les membres de la "brigade féministe de soutien aux sinistrés», qui ont lutté jusquꞌau bout pour la poursuite de la recherche des survivantes, lisent un communiqué de douleur et dꞌindignation. Parmi elles, dꞌanciennes couturières réchappées des décombres de 1985, qui sꞌidentifient à cette misère pas si nouvelle du XXIe siècle ainsi qu'aux tremblements de mort qui la mettent à jour.

"Elles ne sont pas des décombres, elles sont des travailleuses" © Judith Flores "Elles ne sont pas des décombres, elles sont des travailleuses" © Judith Flores

Depuis lors, les informations des médias locaux (Proceso, CIMAC noticias, Periodistas de a Pie...) ont établi quꞌil nꞌy avait probablement pas de grande maquiladora clandestine réduisant des centaines de femmes asiatiques au travail forcé au 168, rue Bolivar. Le drame des six cents couturières ensevelies dans leurs ateliers de San Antonio Abad il y a trente-deux ans ne sꞌest pas répété à lꞌidentique, bien que le tremblement de terre soit survenu le même jour. Mais lꞌhistoire ne fait que commencer.

Comparé à l'hécatombe de 1985, on est tenté écrire quꞌil nꞌy a eu «que» 15 morts et 10 disparus dans le quartier industriel de La Obrera. Reste cependant à savoir comment et pourquoi ce bâtiment rendu célèbre par sa chute spectaculaire de trois secondes ce 19 septembre a continué pendant plus de trente ans à être occupé, alors quꞌil avait sérieusement souffert du tout premier séisme.

L'effondrement quasi-instantané du bâtiment des ateliers textiles de la rue Bolivar pendant le séisme du 19 septembre 2017 à Mexico © Jesús León

La préservation concertée d'un danger public

La question essentielle, en définitive, n'est plus : "Qui a occupé le bâtiment?" mais "Pourquoi a-t-il continué à être occupé?".

Le séisme de 1985 a fait plâner son ombre sur les employés travaillant par la suite dans l'édifice, trahissant sa présence dans de nombreuses fissures. Comme l'a révélé Proceso, les dégâts occasionnés n'ont pas échappé aux employés des administrations qui y ont travaillé dans les années 1990, et qui ont finalement décidé de quitter le bâtiment. Dans les années 2000, celui-ci a été inspecté par le Centre national de prévention des désastre puis a continué à accueillir ses nouveaux occupants asiatiques et argentins, comme si de rien n'était.

Qui doit donc être jugé pour la préservation consciente et concertée de ce danger public? Qui en était le propriétaire? Comment y étaient les conditions de travail? Pourquoi ni la mairie de Mexico, ni le gouvernement fédéral ne fournissent aucune information au sujet des morts, des disparus et des survivants de la tragédie? Pourquoi un tel empressement à "nettoyer" le site avec des engins de chantier, quitte à risquer un scandale international en jetant des forces anti-émeutes sur des secouristes volontaires, sans qui aucun survivant n'aurait été retrouvé?

Les brigades citoyennes de secours rompent le cordon policier gardant l'accès aux décombres des ateliers textiles de la rue Bolivar, trois jours après le séisme du 19 septembre au Mexique © Notimundo

 

Les fonctionnaires de la nuit

Un long silence a prévalu à la mairie de Mexico, qui a autorisé lꞌusage du bâtiment malgré les dégâts importants causés par le séisme de 1985. Le 3 octobre, cette dernière a finalement admis que certains employés de ces entreprises étaient en situation irrégulière, tout en réfutant affirmant que toutes les victimes ont été identifiées et que tous les survivants ont pu être localisés. Rien à signaler de la part du gouvernement fédéral, dont plusieurs administrations lꞌont pourtant occupé jusquꞌà la fin des années 1990. Toujours rien à signaler du côté du Parquet agraire fédéral, qui a été la dernière administration à y siéger et qui continue à partager avec lꞌimmeuble un numéro de téléphone qui répond en journée et en soirée (comme l'a révélé l'hebdomaire d'investigation Proceso).

Quel genre de fonctionnaires fédéraux peut-on trouver au bout du fil à 21 heure locale, sans que ceux-ci se présentent en décrochant comme les employés de leur administration?

Le soi-disant fonctionnaire joint à 21h heure locale a dit «allô» puis a répondu «Parquet agraire» lorsque lꞌauteur de cet article et son collègue Arisaid Romero lui ont demandé qui il était.

Ce secteur de la rue Bolivar au croisement avec la rue Chimalpopoca, site de mémoire et de tragédie, valait le détour pendant les grosses journées et les longues nuits qu'y a passé la vaillante "société civile" mexicaine, entre 19 et le 24 septembre 2017. Elle nous laisse une leçon admirable de solidarité, mais aussi une exigence nouvelle de vérité et de justice.

"Pas une de plus!", en référence aux employées précaires des ateliers textiles et à toutes les femmes victimes de la violence et de la négligence d'Etat © Judith Flores "Pas une de plus!", en référence aux employées précaires des ateliers textiles et à toutes les femmes victimes de la violence et de la négligence d'Etat © Judith Flores

 

 

 

 

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