Ils ont décroché: l'histoire de R

«Ils ont décroché» est une série d'articles témoignages recueillis par les fondatrices de la structure «Le Terrain, structure Tremplin» au cours de leur expérience auprès de jeunes décrocheurs. Camille Avril et Audrey Knuchel y racontent les dessous d'un phénomène d'ampleur collective et pourtant si individuel : le décrochage scolaire.

Satisfaire tout le monde. Faire plaisir aux autres. S’effacer. S’oublier. Faire des grands écarts. Qui ne s’est jamais senti emprisonné dans un trop-plein de conciliations irréconciliables ?

C’est le cas de R. Elevé en partie par son grand-père et sa deuxième épouse, qui n’était pas sa grand-mère. Et pourtant, c’est ainsi qu’il l’appelait, avec la tendresse de la jeunesse. Parce qu’elle, elle a toujours été là pour lui, dès lors qu’ont disparu des radars, parents et grands-mères biologiques. Elle n’a jamais cessé de croire en lui, malgré l’écart générationnel, les incompréhensions, les non-obligations. Présente, rebondissante, une grand-mère punchy diraient certains, proactive diraient d’autres, parfois un peu envahissante claironneraient ceux du fond de la salle.

J’ai rencontré R. alors qu’il avait 21 ans, qu’il souhaitait reprendre une scolarité pour obtenir son bac et devenir comptable. Si je n’avais su que sa grand-mère était comptable, qu’elle en possédait une entreprise et avait la possibilité de lui pourvoir un poste, à conditions qu’il en ait montré les dispositions (pas de favoritisme, ou si peu), encore aujourd’hui ce choix resterait pour moi un mystère.

Deux ans, c’est le temps d’accompagnement de R. Deux ans à le voir jongler entre ses démons. On imaginera aisément que reprendre une scolarité à 21 ans est synonyme d’années de vagabondage. A chacun sa libre interprétation de ce que vagabondage peut laisser entendre. Ici l’on n’évoquera seulement de l’illicite, beaucoup d’instabilité, pas toujours d’endroit abrité où dormir…

R. veut faire plaisir à sa grand-mère, il se convainc, pendant ces deux ans que tout ce qu’il met en oeuvre c’est parce qu’il le souhaite, mais le coeur n’y est qu’à moitié et de fait l’engagement reste superficiel. Trop pour que la reprise puisse être des plus pertinentes. Alors R. n’a pas son bac. Mais surtout, deux ans passent, les démons du passé resurgissent, ne laissant que peu de répit à un jeune qui cherche à se [re]construire. Le futur lui échappe à nouveau. Et bien qu’il ait un toit sur la tête, le flou, la peur du retour à une période où drogues, alcool, actions illicites et désarroi étaient son quotidien, comme s’il était aspiré malgré lui vers ses démons. Et quand les démons prennent la forme de sa maman, c’est un mauvais mélange de sentiment de loyauté, de recherche d’amour perdu, qui vient s’ajouter aux dilemmes de satisfaction de tous ceux qui l’entourent.

Le décrochage peut prendre une multitude de facettes. Une d’entre elles passe par l’oubli de soi.

 

Le Terrain 

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