Parole de décrocheurs - Hugo

Parole de Décrocheurs est une série d'articles témoignages recueillis par les fondatrices de la structure "Le Terrain, structure Tremplin" au cours de leur expérience auprès de jeunes décrocheurs. Camille Avril et Audrey Knuchel y racontent les dessous d'un phénomène d'ampleur collective et pourtant si individuel : le décrochage scolaire.

La science du coeur

Le petit rigolo du fond de la classe. Celui qui par ses phrases décalées et souvent absurdes, fait bien rire tout le monde. Celui qui ferait presque sourire le prof d’ailleurs, et qui parfois, est  un peu le préféré, secrètement.

Un de ceux dont les profs se souviennent en tout cas.

Celui aussi qui n’a pas de bonnes notes. D’ailleurs, à bien y regarder, s’il fait sourire, c’est sur un étrange fond de remarques à peine dissimulées : “il est con, ahah”, “mais qu’il est bête, mdr”, “trop drôle, il dit de la merde, ahah”.

De celui là, on dira qu’il est un peu cancre, qu’il se retrouve toujours dans des situations impossibles, aux côtés des plus rebelles, de ceux “qui font le bordel”. On remarquera souvent que c’est lui qui se fait prendre, d’ailleurs. 

Il se fait virer, ses parents enchaînent les rendez vous de discipline, et lui, il est souvent là pour entendre ce que les autres pensent de lui. Il écoute.

Difficile de trouver une place stable quelque part. Du coup, il a décroché.

Ce que l’histoire ne dit pas, c’est ce que pense celui là, dans le secret de ses pensées que tout le monde semble croire limitées. On le lui a dit à l’école maternelle : “tu es bête, H.”.

On le lui a dit souvent par la suite ça, qu’il était bête. Du coup depuis, il le pense un peu. Il pense qu’il ne comprend rien, que tout est compliqué. Alors puisque c’est comme ça, autant rigoler un peu, s’amuser avec ses potes.

Parce qu’en fait, il aime bien ça H. rigoler avec les gens, les faire sourire. Rendre la vie plus légère quoi. Il fait rire les autres, il trouve ça cool. Un peu doux quelque part. Le rire complice des autres, c’est un peu de la douceur.

Bon ça, c’est moi qui le dit. Lui ne le dira jamais comme ça. Faudrait pas être trop tendre quand même, les tendres, ça se fait marcher sur les pieds, ça se fait pas respecter, et ils font quand même un peu pitié.

Et faudrait pas inspirer de la pitié soi même. La pitié, c’est douloureux comme sentiment. Il le sait bien, parce qu’il pense souvent aux gens vraiment dans le besoin. Et ça lui fait mal au coeur.

Mais pas le temps de s’attarder sur ses sentiments perso, y a ses potes qui lui envoient des messages, et parfois, ils ne vont pas bien. Il le sait bien H., il le voit tout de suite : à leur visage, leur attitude, leur comportement. Il se trompe rarement d’ailleurs, sur les sentiments de ses potes. Pas que de ses potes d’ailleurs. H., il comprend bien les sentiments des autres. C’est comme ça.

S’il avait assez confiance en lui pour s’autoriser à mettre des mots dessus, je crois que les autres seraient surpris de la finesse et de la justesse de ses analyses. Une intelligence rare, ils diraient, les autres.

Mais pas le temps de mettre des mots là, y a des devoirs qui s’accumulent. Faut bosser, c’est important, il veut que ses parents soient fiers de lui quand même. Alors il travaille. C’est dur mais franchement, ça finit par payer. Depuis un certain temps, il a de bonnes notes, c’est cool.

Fallait lui dire que si, il en était capable. Parce que oui, il est intelligent H. Et pas n'importe laquelle en plus, celle du coeur.

La plus belle.

Les situations sont complexes, les raisons toujours plurielles. Mais nous avons pris le parti des décrocheurs.

PS : parfois, il s’est fait prendre parce qu’il s’est dénoncé à la place de son pote. Tu comprends, il a des problèmes son pote, c’est pas juste qu’il se fasse prendre pour ça. 

 

Ce témoignage est accompagné de sa version podcast. Retrouver la parole d'Hugo dans l'espace "Lien" du blog du Terrain, mais aussi sur Youtube et Spotify.

 

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