Une semaine au camp humanitaire de Grande-Synthe

J'ai passé une semaine auprès des réfugiés kurdes du camp humanitaire de Grande-Synthe en avril 2016. Voici pourquoi l'initiative conjointe de Damien Carême et de Médecins sans Frontières était vitale pour eux, et pour nous.

Quatre heures de route ensommeillées plus tard, le bus s’arrête sur un grand parking vide, à quelques mètres de la mer. Il me faudra encore vingt bonnes minutes de marche face au vent à travers une ville déserte pour cause de dimanche avant d’atteindre la gare de Dunkerque. Je ne cherche pas longtemps mon arrêt de bus : deux jeunes irakiens aux visages fatigués attendent aussi, un simple sac à dos pour bagage. Au moment de monter dans le fameux bus, je m’adresse au chauffeur pour m’assurer de ma destination. « C’est pour le camp ? » qu’il me répond.

Me voilà de nouveau en marche, sous le soleil gris de midi, traversant le parking désert d’une immense zone commerciale. Nous sommes plusieurs à nous diriger lentement vers la même direction, vers nulle-part. Je décide de suivre ceux qui connaissent le chemin. Après la traversée d’un terrain vague et d’un petit bois, nous nous retrouvons derrière la glissière de la D131. De l’autre côté de la route, deux filles en gilets fluorescents guettent notre passage, entre deux voitures roulant à toute allure. Puis c’est encore de la marche qui nous attend, sur le terre-plein de la route, piétiné par des milliers de pas, bordé de barrières de sécurité installées par la mairie. Et puis soudain, au détour d’un rond-point, derrière d’immenses talus de terre grise, des cris d’enfants retentissent, ils sont une douzaine à faire du vélo sur les graviers. Un gigantesque préau abrite des hommes, très jeunes, qui rechargent leurs téléphones, jouent au baby-foot ou revendent des cigarettes et quelques canettes de soda.

En attendant l'Angleterre © Léa Coffineau En attendant l'Angleterre © Léa Coffineau

A l’entrée du « Camp de la Linière », un container vert indique « Welcome Volonteers ». J’y dépose mes sacs, me présente rapidement auprès des bénévoles qui s’agitent dans tous les sens, talkies-walkies greffés à la main. Finalement, la petite nouvelle que je suis a droit au bizutage local et est envoyée relayer les deux filles en gilets fluos croisées sur le bord de la départementale. La prise au vent, le bruit et la pollution sont difficilement supportables. C’est pourtant sur ce bout de nulle-part que la réalité de la situation me saute à la gueule pour la première fois. Quand, lassée par l’attente, je demande l’heure à un jeune homme prêt à traverser et qu’il m’annonce partir pour l’Angleterre, son petit sac sur le dos. « Good luck ! ». Et puis il disparaît. Il y a aussi ces automobilistes qui nous saluent en signe de soutien et puis ce jeune en Clio qui s’arrête à notre hauteur pour nous offrir un chocolat chaud et repart aussitôt pour aller réchauffer les gilets fluos, un peu plus loin. C’est une toute autre humanité que je découvre aujourd’hui.

De retour au camp après l’arrivée de la relève, je suis envoyée par les coordinateurs au« Thé-Café », cahute confortable où sont servies boissons chaudes et brioches de jour comme de nuit. La tente est adossée au corps de ferme investit par la cuisine centrale et les stocks. La plus grande partie du vieux bâtiment en pierres accueille quant à elle l’hôpital de Médecins Sans Frontières. Il y a foule et la chaleur est étouffante sous la tente. Les hommes du camp se retrouvent tous ici et enchaînent les thés noirs très sucrés. Certains m’aident à faire la vaisselle et à réunir les tasses vides abandonnées sur les tables. D’autres ne disent pas un mot, montrent la théière du doigt et restent debout, le regard vide et les épaules voûtées. Puis ils s’en vont ; ils reviendront plus tard. Vers 20h, il est temps de passer le relais à une association allemande présente sur le camp depuis la jungle de la forêt du Basroch. Ils passeront la nuit à veiller sur le camp, à saluer les courageux en route pour l’Angleterre, avec l’espoir de passer, cette fois-ci.

Un shelter plein d'espoir © Léa Coffineau Un shelter plein d'espoir © Léa Coffineau

Après une première soirée entre bénévoles autour d’un plat de pâtes à rien dans le décor kitsch d’un mobil’home gonflé par l’humidité, nous nous écroulons dans nos sacs de couchage pour une courte nuit. Les nuits du nord de la France sont froides, même en plein mois d’avril. Le jour se lève sur le camping endormi, nous nous partageons les places dans les voitures en direction du camp. C’est une nouvelle journée qui commence.

A peine arrivée sur place, je suis assignée au filtrage des entrées de véhicules. Emmaüs, MSF, Gynécologie Sans Frontières, les compagnons menuisiers, le service de propreté de la ville, des anglais, des anglais, des anglais… Ils ont traversé la Manche avec du matériel scolaire pour l’école en construction mais aussi de la nourriture, beaucoup de nourriture. Il en faut pour faire tourner la cuisine centrale qui nourrit 1500 personnes chaque jour. On m’avait dit que les bénévoles présents sur la jungle de Calais étaient à 80% anglais, et je ne peux que le vérifier aujourd’hui. Révoltés par le refus de leur pays d’accueillir les réfugiés souhaitant traverser la Manche, ils éclusent leur culpabilité sur les camps de notre côté de la frontière invisible. Quelques policiers font également leur apparition, histoire de faire un tour, et ne nous rendent pas nos saluts.

L’allée centrale du camp © Léa Coffineau L’allée centrale du camp © Léa Coffineau

Deux heures plus tard, je rejoins le « Workshop », l’atelier construction du camp, où je me vois remettre un pistolet à joint et une échelle. Ma mission si je l’accepte : isoler les shelters du vent et de la pluie. Ces petits abris pouvant accueillir quatre à cinq personnes ont été construit dans l’urgence par les équipes de Médecins Sans Frontières au moment de la création du camp mais souffrent de défauts que les bénévoles et habitants tentent aujourd’hui d’estomper. Il est encore tôt, les familles dorment encore, mais le soleil me réchauffe et la précision de la tâche me plonge dans une concentration quasi méditationnelle.

Je passe la fin de la matinée postée au rond-point, à l’école de la patience. Le temps se fait long aux check-points. Une voiture s’arrête à notre hauteur et le passager se penche, l’air menaçant : « Juste une petite chose, vous êtes payées pour faire ça ? ». J’ai à peine le temps d’étudier son veston militaire et d’apercevoir la Croix de Lorraine épinglée sur son coeur que la voiture est déjà repartie. Après en avoir discuté avec les volontaires expérimentés, je comprends que la présence de néo-nazis et d’extrémistes nationalistes est courante aux abords du camp.

Après le terrain vague, la départementale D131 © Léa Coffineau Après le terrain vague, la départementale D131 © Léa Coffineau

Cet après-midi, je suis chargée de faire les courses pour le repas du soir au mobil’home. Après avoir avalé une succulente assiette de lentilles servie au « food-truck », point de ralliement pour le repas du midi, j’emprunte le chemin du centre commercial. Vingt minutes de marche. Un trajet surréaliste. Les remorques d’un cirque sont garées sur le parking et un petit groupe de réfugiés demande à voir les fauves. L’entrée dans la galerie marchande me fait l’effet d’un choc des cultures. Mes yeux sont agressés par la lumière artificielle et le gigantisme du magasin me donne la nausée. Moi qui pensais faire une pause loin de l’agitation, j’ai soudain le mal du pays. Face aux visages pâles et bouffis des clients en promenade, l’extérieur me manque. Les sourires du camp me manquent.

De retour dans ma « zone de confort », je suis dirigée vers la cuisine où je découvre une équipe énergique de jeunes kurdes, concentrée sur la découpe de dizaines de kilos d’oignons et de tomates pour le repas du soir. C’est la première fois depuis mon arrivée que je vois les habitants prendre en main l’organisation de la vie collective. Nous dansons au son d’une pop kurde assourdissante, interrompue par de fréquentes coupures de réseau. La cuisine est simplement équipée de grands réchauds à gaz, de plans de travail et d’eau froide. L’eau chaude est préparée à l’extérieur dans une énorme cuve chauffée au feu de bois. Chacun sa tâche. L’ambiance est à la détente, nous faisons connaissance. Ici on demande d’abord de l’aide pour porter un sac de patates avant de demander un prénom. On est ce que l’on fait. Alors on fait.

Le terre-plein de la D131 © Léa Coffineau Le terre-plein de la D131 © Léa Coffineau

Troisième matin dans la fraîcheur endormie du camp. Le soleil est déjà là, au-dessus des nuages, le vent n’est pas encore levé. Je retourne travailler dans les stocks, passer le balai, étiqueter les étagères en quatre langues à l’aide d’un jeune kurde ravi de donner un coup de main. Les bénévoles allemands qui ont passé la nuit là ont le nez plongé dans leur bol de céréales. On dirait de grands gamins, de grands gamins version punk. 

Le camp est très calme, tous ceux qui ont tenté de traverser la Manche cette nuit dorment encore. Il règne cet étrange mélange de désespoir et de force de vie. « It’s impossible but we try ». Dix fois, quinze fois, vingt fois… Ils essaieront toujours, jusqu’au jour de chance. Car ça arrive, tous les matins, lors de la tournée d’inspection des shelters effectuée par les bénévoles, un cabanon est trouvé vide : une famille a gagné son pari. Alors ils continuent tous d’y croire, parce qu’il n’y a pas d’autre choix. C’est le camp de la survie, du transit, le camp qui n’existe pas, le temps perdu qu’il faudra oublier. Et nous sommes là pour rendre cet espace-temps le moins pénible possible.

Un village en contrebas de l’autoroute © Léa Coffineau Un village en contrebas de l’autoroute © Léa Coffineau

En me promenant dans l’allée principale, je suis abordée par un jeune homme qui me propose de partager ses graines de tournesol et me demande ce que je prends en photo. « Pretty things » je lui réponds. Ironique, et pourtant. Nous sympathisons. Aro me propose, dans un anglais approximatif, d’aller boire un thé. Moi qui pensais me diriger vers la tente « Café-Thé », je me retrouve chez lui, dans la chaleur de son shelter. Tout est incroyablement propre et bien rangé, compte tenu des conditions. Aro a 25 ans mais en paraît bien 5 de plus. Lorsqu’il me montre, amusé, une photo de lui prise dans son ancienne vie, je peine à le reconnaître.

Aro a quitté le Kurdistan irakien et sa ville chérie de Souleimaniye il y a près d’un an et vit depuis cinq mois  à Grande-Synthe. Il a connu l’ancien camp, la jungle boueuse de la forêt du Basroch, et apprécie le confort et la sécurité de cette initiative conjointe de la mairie et de MSF. Il aimerait rester en France, il aime Paris et ses bars à chicha, mais ses demandes n’ont pas reçu de réponse. Alors il tente, comme tous les autres, de passer en Angleterre, même si aucune famille ne l’y attend. Traverser la Manche apparaît plus réaliste que d’obtenir le droit de rester en France.

Je suis retournée plusieurs fois au camp de Grande-Synthe. A chaque fois, j'ai constaté une nette baisse du nombre d'habitants du camp. Parce qu'il n'y avait plus de migrants dans le Nord ? Non. Parce que l'Etat, mécontent de la liberté d'initiative du maire de Grande-Synthe, n'a pas soutenu son ambition humaniste. Un ordre simple a été donné : chaque shelter vidé de ses habitants devait être fermé et détruit. Aucun nouvel arrivant ne devait être accepté à l'entrée du camp. Bien entendu, MSF et l'association Utopia 56 ont choisi d'ignorer cette directive indigne.
Aux dernières nouvelles, Aro s'est installé en Angleterre où il a trouvé une place dans un barbershop.

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