Je suis une femme, je voyage seule et je ne serai jamais coupable

En France comme en Argentine, des victimes sont toujours considérées comme coupables.

La journée d'hier commençait mal, avec un sondage commandé par l'association française Mémoire traumatique et victimologie qui révèle que pour 27 % des Français la responsabilité d'un violeur est atténuée si une femme porte une tenue sexy, 40 % si elle a eu une attitude provocante en public. Bref, pour pas si loin d'un tiers des Français, la notion de viol, un crime, rappelons-le, et celui du statut de victime sont sinon flous, totalement inexistantes. Sur les réseaux sociaux,  c'est l'indignation (ouf!), et parfois la remise en question d'un tel sondage, "pas représentatif", selon certains.

En Amérique du Sud, un double meurtre met en lumière ce que démontre le sondage français : des victimes que l'on juge coupables, des propos machistes et des clichés tenaces à l'égard des femmes. Pas d'échantillon représentatif, cette fois-ci, mais des commentaires, très nombreux, sur les réseaux sociaux.

Deux Argentines, originaires de Mendoza, à l'ouest du pays, ont été tuées, fin février, en Équateur, à Montañita, ville touristique prisée des voyageurs. Accompagnées de deux amies, elles voyageaient en Équateur et au Pérou, depuis deux mois. Le périple devait s'achever le 22 février. Alors que la moitié du groupe décide de rentrer à Mendoza, Maria José et Marina, 22 et 21 ans, font le choix de prolonger leur voyage de deux semaines. Après plusieurs jours sans nouvelles, puis l'alerte donnée par leurs familles, les corps des deux femmes sont finalement retrouvés, mutilés, couvert par un sac plastique. Une enquête est ouverte, deux suspects sont interpellés ( Source La Nacion).

" Elles voyageaient seules "

Le procès de la société a lui, déjà commencé, par une avalanche de commentaires paternalistes, sexistes, accusateurs. Des réactions faisant écho à des informations pour l'instant pas établies : elles auraient été tuées après que les deux auteurs présumés ont tenté de les violer, elles auraient suivi les suspects, cherchant peut-être un hébergement, elles n'avaient plus d'argent. "Pire", elles auraient bu.

On leur reproche d'avoir " tenté le diable", d'avoir voyagé seules. "Seules l'étaient-elles ? s'insurge, à raison, la  journaliste argentine Mariana Sidoti sur son mur Facebook : Ce sont deux femmes, majeures, voyageant ensemble, et pourtant, elles étaient seules, comment ça, seules ? Qui manquait-il ? Elles étaient deux. Mais ce sont des femmes, être deux ne leur suffisait pas, ironise-t-elle. Pour ne pas être seules, il leur manquait quelque chose,... devinez quoi". Ou plutôt qui.

Les internautes, s'ils s'indignent et veulent que justice soit faite, n'invitent à aucun moment au respect de la femme, à changer les mentalités, cherchant d'autres coupables et, en creux, pointant du doigt un manque de prudence :

" Excusez-moi, mais pour le cas des Argentines assassinées, tout cela ne se serait pas passé si les parents ne laissaient pas autant de liberté à leurs enfants. "

" Si deux filles veulent visiter un pays d'Amérique latine, elles peuvent constituer un groupe plus grand, si jamais il y a un problème, elles peuvent mieux se défendre."

" Peu importe l'âge, une fille NE PEUT PAS voyager seule en Amérique latine, c'est extrêmement dangereux [...] Je ne permettrai jamais à ma fille qu'elle le fasse. Je peux comprendre qu'après 20 ans, les filles veulent voyager, ce n'est pas de leur faute, mais les lieux qui ne sont pas sûrs."

" C'est la faute des parents, pas celle des assassins. Prison préventive pour eux ! "...

" Recommandez à vos filles de bien réfléchir avant de suivre des inconnus."

Mais ces attaques ne sont pas restées sans réponses. Des journalistes, des anonymes en Argentine et en Équateur, des voyageuses lassées d'être accusées, ont exprimé leur colère, mettant en perspective ce double meurtre avec les cas de plusieurs féminicides en Amérique du Sud, et posant les vraies questions : " Pourquoi les adolescentes ne peuvent pas voyager en Amérique latine et rentrer saines et sauves à la maison ?, s'interroge la journaliste  Mariana Carbajal. Ou aller danser pour fêter leur anniversaire en boite sans prendre le risque d'être séquestrées et tuées, mises dans un sac poubelle comme Melina Romero ? Ou marcher seules sur la plage en Uruguay sans finir asphyxiées, enterrées sur une dune, comme Lola Chomnalez ? Ou rentrer du collège à sa maison, dans le quartier de Palermo (Bueno Aires), comme Angeles Rawson ? ".

On retrouve aussi l'initiative de l'étudiante paraguayenne Guadalupe Acosta, qui a écrit un billet, faisant entendre la voix de Marina et Marie José : " Hier, ils m'ont tuée [...] mais pire que la mort, est l'humiliation qui a suivie. Dès que l'on a retrouvé mon corps, personne ne s'est posé la question de savoir où était ce fils de pute qui a mis un terme à mes rêves, mes espoirs, ma vie. Non, ils ont commencé à poser des questions inutiles. A moi, imaginez, une morte, qui ne peut pas parler, qui ne peut pas se défendre. Quels vêtements portais-tu ? Pourquoi tu étais seule ? Comment une femme peut-elle voyager seule ? Tu es allée dans un quartier dangereux ? Qu'est-ce que tu espérais ? " En écrivant ce texte, elle répondait à des commentaires qui laissaient entendre qu'elles ne seraient pas mortes si elles avaient cédé aux demandes sexuelles des auteurs présumés.

Un sursaut qui fait penser au collectif " Ni una menos", et les vagues de manifestations contre les violences faites aux femmes, dans des villes d'Amérique du Sud, en 2015, après les meurtres de Daiana Garcia et Chiara Paez.

" Ton copain ne voyage pas avec toi ? "

J'ai voyagé neuf mois en Amérique du Sud toute seule - vraiment seule, on n'était pas deux... - J'ai entendu mille fois les mots : "Courage", "wahou, tu n'as pas eu peur ?", " ton copain ne voyage pas avec toi ?", " une fille toute seule ? Tu sais, y a des gens pas recommandables dans ce pays", "faire du stop ? c'est trop dangereux", " je sais que tu es prudente, mais j'ai pas confiance". Ces mots je les ai entendus en Argentine, au Chili, au Pérou et ... en France. Je n'ai jamais répondu sèchement  à ce genre de commentaires, mais j'aurais peut-être dû. Si mon frère, par exemple, avait entrepris le même voyage, lui aurait-on asséné ces mêmes conseils, balancé à la figure ces mêmes inquiétudes, angoissantes, culpabilisantes ? Ces mêmes personnes m'auraient-elles accablée s'il m'était arrivé quelque chose quand j'ai fait du stop, seule, pour rejoindre Puerto Madryn, depuis Bahia Blanca, en Argentine ? Aurais-je été la parfaite coupable, se jetant dans la gueule d'un loup passif ?

Je suis une femme, j'ai l'habitude de voyager seule, mais je ne serai jamais coupable de cela. J'évolue librement dans les lieux que j'ai choisis et je n'ai pas à me justifier. Marina et Maria José ont sans doute entrepris le même type de voyage que moi, ou comme des milliers de jeunes, moins jeunes, en Amérique latine, qui partent en sac-à-dos, découvrir les richesses des pays. Il s'agissait de leur liberté, en tant qu'individu. Voyager sans leurs pères, copains, chiens de garde, également.

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