Lettre ouverte de professeurs de Lettres de Beauvais (60)

Lettre ouverte adressée à Jean-Michel Blanquer par des professeurs de Lettres de lycées beauvaisiens.

Monsieur le Ministre,

Cette lettre est un appel à l'aide : notre seul véritable moyen d'exprimer toute l'ampleur de notre désarroi professionnel, intellectuel et moral.

Vous semblez nous mépriser et nous crier notre incompétence, tout en faisant des économies honteuses sur le dos de contractuels qui ne sont justement ni formés ni diplômés, tout en diminuant toujours plus les dotations horaires, obligeant certains collègues à mettre en place des heures de permanence bénévoles pour remplacer les heures d'accompagnement personnalisé et à se battre auprès de l'administration avec les collègues d'autres disciplines pour conserver une malheureuse heure dédoublée.

La réforme du lycée nous infantilise et nous prive de notre libre-arbitre. En seconde, elle nous impose des tests de positionnement, comme si nous ne savions pas déceler nous-mêmes les difficultés de nos élèves. En première, elle nous impose de nous justifier lorsque nous n'aurons pas fait le nombre de textes exigé pour l'oral du bac, comme si nous pouvions avoir d'autres raisons moins avouables qu'un pragmatisme parfaitement professionnel et notre bienveillance à l'égard de nos élèves ‒ comme si nous pouvions être sanctionnés pour cela !

La réforme du lycée, et en particulier celle des programmes de français de première, avec ses œuvres imposées, nous ôte notre liberté pédagogique : la liberté de faire étudier des œuvres que nous maîtrisons particulièrement et qui nous touchent personnellement, mais aussi, et surtout, la liberté de choisir des œuvres adaptées à nos élèves.

La réforme du lycée, et en particulier celle des programmes de français de première, nous impose des contenus beaucoup trop ambitieux, complètement déconnectés de notre réalité quotidienne qui est composée de classes hétérogènes de 35 élèves. Elle nous impose un bachotage vide de sens, pour nous comme pour nos élèves. Elle induit la fabrication de moutons, non l'éducation de citoyens.

La réforme du lycée, et en particulier celle des programmes de français de première, se fait la complice des préjugés éhontés qui discréditent notre profession (mais n'encouragent pourtant pas les inscriptions aux concours). Le renouvellement, même au quart, chaque année, des œuvres imposées, entretient le mythe de l'enseignant fainéant, comme si nous ne passions pas déjà des heures à reprendre, modifier, adapter nos cours, à revoir nos approches pédagogiques ou changer nos supports en fonction des profils de nos classes.

La réforme du lycée reste floue, et en particulier sur la spécialité « Humanités, littérature et philosophie ». Aucun cadre n'est prévu pour nous aider à mettre en œuvre le co-enseignement avec les collègues de philosophie et nous n'avons aucune information précise sur les attentes de l'épreuve de bac et sur les conditions de correction. Les thèmes choisis sont exagérément ambitieux pour un maigre volume-horaire tandis que l'épreuve réservée aux renonçants, réduite à une heure par discipline, est ouvertement dénuée d’exigences. La suppression d’une des trois spécialités en terminale conduit de nombreux élèves à choisir celle-ci dans l’optique de l’abandonner, ce qui induit un manque de motivation des élèves malgré un travail conséquent des enseignants. Enfin, la mise en concurrence avec d’autres spécialités aboutit à une surenchère, met sous tension des postes dans certaines disciplines et conduit les élèves à adopter un comportement de consommateurs ou de spéculateurs soucieux de rentabilité à court terme.

Les mêmes griefs pourraient être formulés concernant la spécialité pompeusement intitulée « Littérature, langues et cultures de l’Antiquité », censée accueillir des débutants qui devront en quelques mois être capables d’analyser des « faits de langue » avec des horaires bien souvent réduits ! Ceux-ci ne savent même pas si la spécialité sera maintenue en Terminale, du fait des petits effectifs, et sont regroupés, pour la même raison, avec des initiés et des élèves ayant choisi le latin en option.

Nous restons persuadés que l'éducation d'êtres humains et de futurs citoyens n'a pas vocation à être rentable, que ce soit d'un point de vue financier ou électoral, et que nos élèves sont bien plus que des quotas.

Nous vous prions d’agréer, Monsieur, l’expression de nos salutations les plus respectueuses.

Des enseignants de Lettres des lycées Paul Langevin, Jeanne Hachette, François Truffaut et Félix Faure.

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