Mortel ennui ou mortelle impudence?

Créatrice du podcast et du compte Instagram Mécréantes, voici sa réponse à la tribune de Mazarine Pingeot paru dans Le Monde le 28 juillet 2020.

Chère Madame Pingeot, 

Mortel ennui ou mortelle impudence ? 

Cette mortelle impudence qui vous prend devant les chants et les danses des manifestantes, n'ayant d'autres armes que leurs voix face à la violence, m’ennuie. 

Qu’elles sont fières et vivantes pourtant, celles qui luttent pour l’égalité des droits, des chances et des genres. Ne le voyez-vous donc pas ? 

Combats politiques et non moraux.

Vous semblez découvrir une énergie féministe en ouvrant pour la première fois Facebook. Pourtant, les femmes ont toujours été puissantes. Ont toujours élevé leurs voix. Aujourd’hui comme hier. Elles ne demandent, ni plus ni moins, que le respect. Seulement d’être dirigées par des humains qui ont à coeur, la moitié des leurs. C’est être extrémiste que de si peu demander ? 

 De simples danses qui renvoient pourtant dans les yeux des impudents le stigmate qui les poursuit depuis 150 ans : l’image de celle qui hait, celle qui dérange et qu’il faut donc, réduire au silence. Se taire, rester à genoux, ramper, est-ce cela la place naturelle de la femme ? Reprenons depuis le départ. Et si – sans vouloir bousculer vos certitudes - la femme n’avait pas de « place naturelle » ? 

 Cette mortelle impudence qui vous saisit, devant une jeunesse vivante, aimante, déterminée. 

 Jeunesse qui a pour rôle essentiel et historique de porter le progressisme et l’avenir. Jeunesse qui ne semble finalement pas tant vous ennuyer, au regard des ressentiments qu’elle semble chez vous provoquer. Une jeunesse qui reprend avec honneur et passion le flambeau de celles qui autrefois finissaient brûlées sous le regard de la foule. Elles, ainsi que nos mères et nos grands-mères, ont déblayé le terrain avec courage pour que nous continuions de le tracer, sans jamais faiblir. 

 Mieux loties que nos aînées ? Peut-être, mais je l’espère moins bien que nos filles qui ne sont pas encore nées. N'en doutez point, à l’instar des opposants aux mariage pour tous, les impudents d’aujourd’hui seront les moqués de demain. N’est-ce pas l’essence même de l’évolution ? 

Aujourd’hui, elles s’élèvent et vous le disent fièrement : nous sommes reines de nos corps. Corps qui seront couverts ou suggérés, au gré des envies profondes que chantent nos âmes. Alors, oui, elles se connaissent, s’aiment et s’écoutent. Il y a les précaires, celles qui n’oublient pas l’importance de lutter pour toutes; il y a les riches, les pourvues socialement et culturellement, qui décortiquent les rapports de dominations profonds et cherchent à enfin -je l’espère- partager la scène.  

Cette mortelle impudence, que vous portez devant cette génération qui entend jouir pleinement des joies clitoridiennes, organe dont la découverte remontant au début de la Renaissance leur a été injustement caché. Jouir ou ne pas jouir : qu’importe tant que libres et reines de leurs corps, l’apaisement du consentement elles connaîtront.

Qui est-il alors, le vrai moralisateur ? N’est-il pas celui qui prend le temps de ramener une femme aux vêtements qu’elle porte, alors que celle-ci est trop occupée à repenser le monde? Elles repensent votre monde, oubliant en son élan les futilités que sont le « bon goût », que vous chérissez tant. Il faut parfois accepter d’appartenir à cette ancienne génération, qui rejette de nouvelles formes de féminismes en phase avec leur temps. Il faut parfois accepter de laisser la place aux autres. 

Quel combat fut déjà remporté sans colère ? J’ose vous le demander. Devant le règne de l’impunité, de la lâcheté, de la malhonnêteté intellectuelle, et, pire que tout, de l’exaltation narcissique de se croire appartenir au camp du juste, de s’en revendiquer, d’en être le bras armé. Bras armé qui cherche à oppresser, à faire taire et à soumettre du haut de son ministère. Bras armé misogyne, qui est aujourd’hui à la tête de nos institutions policières et judiciaires. Face à la violence quotidienne et bien que nous utilisions déjà tous les outils démocratiques pour tenter de nous faire entendre, ce qui vous indigne le plus ce sont donc nos cris ?

Railler la haine mais la propager, ça aussi c’est ennuyeux, Madame Pingeot.  

Cette mortelle impudence devant ces combattantes qui communiquent enfin à travers le monde. Liées les unes aux autres malgré leurs différences, et qui n’oublient pas, lorsqu’elles sortent manifester, de sortir masquées.

Sortir masqué non pas pour elles : mais bien pour protéger les plus vulnérables des leurs. Cela vous semble dangereux, Madame Pingeot, la solidarité ? Ensemble, elles ont choisi le moyen de lutte le plus pacifique qu’il soit : celui de danser et de chanter. Comme leur aînées, on leur reprochera alors de détester les hommes, de vouloir les anéantir, lorsqu’elles savent pourtant que la violence de ceux-ci n’a rien d’inné, la replaçant toujours dans un contexte social,établi sur un rapport dominant, dominés. 

Aujourd’hui elles ne demandent rien d’autres que le respect. 

Cela est-il trop ennuyeux, Madame Pingeot ?

La femme n’est pas un concept, puisqu’elle est incarné par toutes les femmes, indistinctement. La femme n’a rien d’universelle, elle est aussi unique que ses appartenances sont diverses. Elle sait que son expérience est intersectionnelle, lorsqu’outre son genre, on la ramènera inlassablement à sa couleur de peau, son orientation sexuelle, sa situation d’handicap ou son milieu social. 

Ce mortel ennuie effectivement, devant les dominants sûrs de leur bon droit, qui ne doutent jamais : ni de leurs stéréotypes, ni de leur légitimité. Criant à la radicalité chaque fois qu’une objection minime est prononcée. Radicalité qui, j’ose le rappeler, désigne le changement à la racine : changement profond et souhaitable, donc. Devant les défenseurs de la domination masculine, blanche, validiste, cisgenre, hétérocentré, et capitaliste nous avons comme seul projet de renverser cette domination. 

La renverser pour un monde plus égal où chaque individu jouira d’un état de droit, là où aujourd’hui nos dirigeants baignent en toute impunité, dans l’abus de pouvoir et le conflit d’intérêt. 

J’ose vous le demander : Pourquoi se sentir violenté par un mouvement de lutte pacifique ? N’est-ce pas parce qu'il relève, avec justesse et aux yeux de tous, la violence de notre système ? Violence qui devenue visible, est effectivement insupportable à regarder.

Et vous vous demandez madame, ce qu’il adviendra de l’art, dans tout cela ? 

Cette mortelle impudence, lorsque trop obscuré par votre propre prisme, vous vous privez de la richesse réelle de l’art. Richesse ultime, lorsque celui-ci est produit par les mains de celles et ceux à qui vous n’accordez jamais un regard. Lorsqu’il est créé par celles et ceux pour qui le simple fait de vivre est un combat. N’en doutez pas, demain, les artistes invisibilisés et dans une énergie résiliente vous partagerons la beauté de leurs créations. 

Impudence mortelle que vous exprimez devant celles et ceux qui osent sortir de vos sentiers -bien trop- battus. 

Aussi, vous prétendez vous émouvoir de la condition des femmes excisées en Afrique. 

Je vous réponds que celles-ci, dont les ancêtres ont été asservies par les nôtres, ne nous ont pas attendues pour se battre. Elles ne comptent pas sur la femme blanche pour être libérées : elles s’en chargent elles-mêmes. 

Que deviendra l’art au milieu de tout cela ? Plus que jamais, je vous le dis, il vivra. 

L’art ne se moralise que pour le dominant, là ou nous le libérons enfin dans les yeux du dominés. 

Les voix de celles et ceux qui ne sont jamais entendus, jamais lus, jamais vus, balayeront votre ennui mortel, n’en doutez point. L’art ne sera jamais aussi puissant que lorsque femmes et minorisés auront acquis leur pleine et entière liberté. 

Car c’est bien cela, la quête républicaine du féminisme : liberté, égalité, adelphité. 

Mortelle impudence. Lorsque le concept même de la remise en question vous semble inconnu. Mortelle impudence. Lorsque au nom de la liberté, vous luttez activement pour qu’elle reste seulement l’apanage du puissant. Mortelle impudence que d’appartenir à ces gens emplis de grossiers préjugés, prêts à dire que les féministes confondent compliments et viols. Car c’est précisément là que votre simplicité est… ennuyante. 

Qu’est-ce qu’une morale, adossée à de l’ignorance ? 

Si votre ennui vient manifestement de votre paresse intellectuelle, le nôtre nous vient d'épuisement. C’est éreintant de se voir ainsi pointées, prenant tour à tour dans vos yeux, l’archétype de la salope ou de la nonne. Cependant je vous remercie de nous sous estimer, Madame Pingeot, vous nous offrez ainsi le marchepied me permettant de monter à La Tribune.

Mortel ennui, pour nous aussi devant la répétition d’une poignées de phrases, à la saveur tiède et réchauffée, ab(usant) de formulations dépourvues de sens autant que d’originalité. 

Mortel ennui.

Alors, pour lutter contre le vôtre, permettez-moi de vous inviter parmi celles et ceux qui oeuvrent pour un peu plus de vivre ensemble, afin de vous faire découvrir la fraîcheur et la ferveur d’un combat si pétillant, si dynamique : Bienvenue dans un monde féministe, vous ne saurez vous y ennuyer.

Respectueusement, 

Une féministe, une salope, une vieille fille, une frustrée ou une médiocre… On ne sait plus.

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