Veolia – Suez : Macron recadre son gouvernement, contraint de faire volte-face

Avec leur soutien public à l’offensive de Veolia contre Suez, Castex et Le Maire ont ouvert un nouveau front pour une opération complexe qui risque de s’étirer sur de longs mois. Au risque de venir perturber la prochaine campagne présidentielle et d’hypothéquer les chances du Président sortant avec un meccano financier sulfureux ?

Demi-tour toute ! Le Président de la République aurait-il appris de ses erreurs ? Après avoir soutenu l’OPA de Veolia sur Suez, le gouvernement français rétropédale. Il faut dire que ce dossier avait tout du casse-tête pour l’État, empêtré malgré lui dans cette fusion financière par les membres du gouvernements issus de la droite.

Et ce n’est pas la première fois : le mandat d’Emmanuel Macron a été émaillé de crises qui ont trouvé leurs origines dans des arbitrages pris par d’autres. L’entêtement d’Édouard Philippe sur les 80km/h a initié la séquence des Gilets jaunes, la pression de Bercy pour transformer la réforme des retraites en réforme « paramétrique » a paralysé le pays pendant de longues semaines…

Et en soutenant ouvertement Veolia dans son rachat du groupe Suez, Jean Castex et Bruno le Maire mettent eux aussi un beau bâton dans les roues du chef de l’État. Un dossier qui risque de compliquer la stratégie d’Emmanuel Macron, soucieux de se débarrasser de l’étiquette de « président de la finance » ou du « bradeur des fleurons nationaux ».

 

Cesser de courir après la droite, la victoire est toujours au centre

En effet, le Président du « ni de droite ni de gauche » de 2017 pourrait, à 18 mois d’une élection présidentielle indécise, pâtir de cette réputation. Par ailleurs, il va devoir, selon toute vraisemblance, se résoudre à opérer un difficile recentrage politique s’il ne veut s’aliéner le vote des nombreux électeurs centristes, de gauche et écologistes qui lui avaient confié leur vote il y a trois ans.

En d’autres termes, après avoir tué la gauche et la droite, Macron doit rassembler la gauche et la droite. Mais le macronisme souffre de dextrisme, et penche à droite. Mais là où les journalistes pointent une stratégie politique destinée à séduire un électorat LR ou RN, il faudrait davantage souligner la sociologie, le parcours et les amitiés d’une cour présidentielle qui enserre désormais le chef de l’État. Car volontairement ou non, Emmanuel Macron s’est entouré d’une garde rapprochée issue des rangs de l’ancienne UMP, de véritables « réseaux de droite » internes au gouvernement, dont les prises de position répétées continuent d’embarrasser le président et très probable candidat à sa propre succession.

 

Veolia-Suez : Les anciens UMP à la manœuvre

Et c’est précisément le cas du dossier Veolia-Suez. Le numéro 1 mondial des services à l’environnement vient d’annoncer sa volonté de racheter à Engie l’essentiel de ses parts dans Suez (29,9 % sur un total de 32,1 %), pour 2,9 milliards d’euros. S’en suivrait une OPA « amicale » sur le reste des actions de Suez, donnant naissance, toujours selon Veolia, au « champion mondial de la transformation écologique ». Une ambition loin d’être partagée du côté de Suez, dont le patron, Bertrand Camus, considère que l’OPA n’est « ni amicale, ni pertinente », qu’elle fait peser des « risques majeurs et des incertitudes fortes » et qu’elle s’apparente à « une tentative de déstabilisation majeure d’une entreprise phare de notre pays (…), une opération financière opportuniste, avec une démarche baroque (qui) sous-valorise les actifs de Suez ». Fermez le ban.

Il est rare d’observer une telle tension, pour ne pas dire une telle animosité, au sommet du CAC 40. Et il est encore plus rare que l’État n’observe pas, dans pareille situation, la neutralité qu’on attend de lui. En déclarant respectivement que « l’opération a du sens » et que « toute offre peut être améliorée », le Premier ministre Jean Castex et le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, semblent pourtant bien choisir leur camp : celui de Veolia, dont ils reprennent assez fidèlement les éléments de langage. Une fois de plus, les « anciens de droite » sont à la manœuvre. Ils cornérisent Macron à la droite — libérale — de sa droite, en laissant libre cours au flot de critiques qui ne manquera pas de tomber sur une opération économique qui pourrait, si le président n’y prend garde, se transformer en boulet politique. Il sera en effet difficile de contrer les accusations de « Président des riches » en 2022 si l’exécutif soutient aussi ouvertement ce que les syndicats dénoncent déjà comme une pure opération financière, aux conséquences sociales sur l’emploi particulièrement lourdes.

 

Les boulets des macronistes de droite

Ce n’est pas la première fois, tant s’en faut, que les macronistes de droite plombent le bilan et la popularité de leur chef de file. On se souvient de feu la réforme des retraites, portée jusqu’à l’obstination par un Édouard Philippe « droit dans ses bottes » – l’ex-Premier ministre, transfuge de l’UMP, se revendiquant en cela de son mentor, un certain Alain Juppé. Un entêtement que celui qui est redevenu maire du Havre avait également fait sien lors de la tragicomédie des « 80 kilomètres/heure ». Avant, sous la pression de l’opinion et de l’Élysée, de faire machine arrière, concédant aux départements le droit d’édicter leurs propres limitations de vitesse.

Chacune de ces malheureuses initiatives s’est soldée par une humiliante reculade — imprévisible, il est vrai, pour la réforme des retraites, abandonnée aux premiers jours de la crise sanitaire. Avec pour seuls résultats, une dégradation de la cote de popularité d’Emmanuel Macron et l’impression d’une certaine cacophonie au plus haut sommet de l’État. Mais jamais deux sans trois : Jean Castex et Bruno le Maire vont-ils encore plomber le Président de la République avec leur soutien à Veolia dans cette guerre fratricide entre géants du CAC40 ? L’affaire tombe en tout cas donc au plus mal pour Emmanuel Macron : à un an et demi de la présidentielle, le chef de l’État est-il vraiment prêt à faire une telle erreur et à laisser sa droite l’encombrer d’un tel boulet ?

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