Quartiers populaires et violences policières: l'éternelle guerre de communication

« En finir avec les violences policières » tel est le cri des ressortissants des cités de France.

 « Ce ne sont pas des bavures policières » dénonce Amal Bentounsi, porte parole du collectif « Urgence Notre Police Assassine » , lors de notre entretien téléphonique. Elle poursuit : « Le terme de ''bavures policières'' est destiné aux erreurs, aux accidents. Lorsque qu'il s'agit de coups portées volontairement, alors on ne parle pas de bavures mais bien de violences délibérées et illégitimes ! ».

Délit de faciès, délit d'appartenance sociale : les ressortissants des quartiers populaires de France dénoncent et condamnent. Depuis le début du confinement national, de nombreuses vidéos montrant des contrôles de police douteux, à l’issu desquels les personnes interpellées ressortent blessées, circulent sur les réseaux sociaux, enflamment la toile et alimentent un sentiment de révolte généralisé au sein de ces milieux sociaux défavorisés.

Le hashtag #Abaslesporcs sur Twitter vise directement la police et les témoignages affluent, particulièrement dans les banlieues parisiennes. À Marseille, dans les quartiers nord, les langues se délient un peu moins sur ce sujet. Trop tabou, les marseillais ressentent une certaine pudeur et une gêne quant au fait de se positionner sous le statut de victime, du moins c'est ce qu'affirme un jeune adulte de 20 ans résidant dans le XIIIe arrondissement de la cité phocéenne, qui a souhaité garder l'anonymat.

Comme des victimes de viol, les victimes de certains membres des forces de l'ordre seraient amenées à se taire, imprégnées d'un sentiment de honte. S'ajoute à cela la peur d'être réprimées si elles venaient à parler de ce qu'elles ont vécu. Malgré tout, certains résidents des quartiers nord se lèvent pour crier à l'injustice comme Ibtissem, une jeune femme de 23 ans et agent de sécurité, dont le frère a, lors d'un contrôle de police qui suivait une course-poursuite, été violemment battu par des policiers et jeté d'un pont de douze mètres, d'après ce qu'elle rapporte.

Ce qu'elle dit regretter profondément, c'est que seule la version des policiers a été retenue dans cette affaire. Cela donne naissance à des articles qu'elle accuse d'être calomnieux, dans lesquels on peut lire que le jeune homme s'est délibérément jeté du pont pour fuir la police, ce que son frère Kader, la victime, nie fermement. De plus, certaines de ses blessures témoignent de la violence des coups qui lui ont été infligés en plus de sa chute comme le montre le bilan médical qui a suivi son hospitalisation et les différentes photos prises par sa famille.

Sans le dévouement et la soif de justice de sa sœur, Kader n'aurait probablement pas cherché à porter plainte. Il ne fait pas office d'exception, il est à l'image de tous ces « jeunes » qui culpabilisent à l'idée de ne pas être coupables. C'est paradoxal, mais lourd de sens. Quand on grandit dans les banlieues ou les quartiers nord, on acquiert instantanément ce qu'on pourrait appeler le « capital de vaurien », malgré nous. On nous fait sentir qu'on n'a pas de place au sein de la société française, on nous associe constamment à la délinquance et au banditisme et le pire, c'est qu'on intègre nous même involontairement ces attributs pour nous caractériser.

« Voyous, sauvages, jeunes, racailles... » voici une liste non exhaustive des termes couramment utilisés pour qualifier les ressortissants des quartiers populaires âgés entre 15 et 35 ans.

Certaines mères de famille, d'origine maghrébine et comorienne, que j'ai eu à interroger dans les quartiers marseillais pour la rédaction de cet article, ont répondu à la simple question « Que pensez vous des violences policières ? » en défendant la police, à ma grande surprise. Leur argument principal étant que si les policiers avaient eu recours à la violence, c'est probablement parce qu'ils étaient poussés à bout. Elles semblaient cautionner le caractère « légitime » de ces actes. Les victimes seraient donc des « voyous » contre lesquels les policiers doivent nous protéger. Elles font ainsi une généralité et ne tiennent pas vraiment compte de toutes les nuances que cache la question des violences policières. Théo, ce jeune éducateur qui a été gravement blessé suite à un contrôle de police en 2018, était-il un voyou ?                

Serait-ce un réflexe commun aux personnes issues de l'immigration ? Montrer patte blanche et défendre la police parce-que pendant longtemps on leur a fait sentir, malgré leur nationalité, que la France est leur terre d'accueil mais qu'elles n'y ont pas réellement leur place. Qu'elles doivent tout à l’État et ceux qui remettent en cause le système seraient des ingrats. Ou bien c'est peut-être réellement leur ressenti, car elles sont aussi quotidiennement spectatrices du trafic de drogue et de la délinquance au sein de leur quartier.

Le poids des mots utilisés pour désigner les jeunes adultes des quartiers est lourd de conséquences et contribue largement à la stigmatisation de ces personnes. C'est d'ailleurs ce que souligne Assa Traoré, porte parole du comité « Vérité Et Justice Pour Adama », alors que je lui ai demandé si elle s'attendait à l'éclatement de nouvelles émeutes comme en 2005. Ces mêmes émeutes qui ont été perçues par l'opinion publique comme des actes perpétrés par des « sauvages ». Elle est interpellée par ma réflexion et me déclare en guise de réponse : « On ne doit pas utiliser leur lexique. ''Sauvages'' c'est un terme qu'eux utilisent pour nous qualifier, on ne l'a jamais été. De plus, tu parles des ''émeutes'' de 2005, pourquoi utilises-tu ce terme ? Est-ce que quand on parle de mai 1968 on parle d'émeutes ou de révoltes ? Pourquoi la plupart des insurrections populaires on les qualifie comme telles et quand il s'agit des banlieusards on parle constamment ''d'émeutes'' ? Ces termes ont une ampleur et des conséquences. Ils nous collent une image de personnes indisciplinées, qui provoquent, qui pillent, qui cassent. Ils nous retirent toute notre crédibilité. A ce propos on parle tout le temps des ''jeunes'' pour qualifier des banlieusards et ce, même quand ils ont dépassé la majorité depuis un moment. A l'inverse, pour parler d'un homme de plus de dix-huit ans ailleurs, dans le centre de Paris, on parle de ''jeune adulte'', de ''jeune homme'' ».

Effectivement le processus de décrédibilisation des ressortissants des quartiers populaires passe par un langage bien défini. Le terme « jeunes » qu'elle a mentionné, est réducteur puisqu'il contribue à l'infantilisation de ces personnes qu'on considère dans l'inconscient collectif comme d'éternels adolescents qu'il faudrait corriger pour palier à leur manque d'éducation.

« Tous sont responsables ! ». En prenant l'initiative de rédiger cet article j'avais peur de susciter l'amalgame entre les policiers acteurs de violences policières et l'ensemble des forces de l'ordre. Ce que je craignais c'était de prendre le risque de stigmatiser tout un corps de métier. Un métier qui est d'autant plus honorable qu'il consiste à protéger et assurer la sécurité auprès des citoyens.

Néanmoins, il me semble nécessaire de remettre en cause un système à deux vitesses car c'est un fait : il existe deux polices, pour deux types de citoyens et toutes deux ont des méthodes procédurales bien différentes. Pour Assa Traoré, sœur d'Adama Traoré, tué en 2016 sous les coups des policiers, tous les policiers sans exception sont responsables : « Mon frère à moi quand il se fait tuer, il n'y a pas qu'un policier dans la caserne. Il y a tous les collègues du bourreau sur le lieu de la scène mais parmi eux tous, qui a dénoncé ses agissements ? Il faut se poser les bonnes questions. Pourquoi quand un blanc voit un policier, il ne court pas ? Pourquoi est-ce toujours les noirs et les arabes qui ont peur de la police ? Il y a du racisme dans la police, c'est un fait. Le délit de faciès c'est un fait. Les violences policières que nous subissons dans nos quartiers, c'est un fait ! Se taire c'est cautionner. Ne pas essayer de changer les choses de l'intérieur, c'est contribuer ».

Cela peut amener à se demander quels sont les facteurs qui expliquent le silence autour de ces questions au sein même du corps de police. Serait-ce exclusivement due à une peur de la hiérarchie ? Y aurait-il des conséquences si les témoins venaient à parler ?

Pour Amal Bentounsi c'est une évidence. Parmi les témoignages que recense son collectif, on peut en trouver plusieurs provenant de policiers qui souhaitent conserver leur anonymat par peur des représailles de la part de leurs collègues de travail. Néanmoins, il arrive que des policiers prennent quand même le risque de dénoncer leurs collègues lorsqu'ils sont témoins de ces scènes de violences physiques illégitimes.

En effet, à Marseille, le 12 avril 2020, à l'occasion de ce qui s'apparenterait à un contrôle de police banal, un jeune afghan de 27 ans nommé Jamshed S se fait violemment plaqué au sol à clé de bras et est roué de coups par des brigadiers, dont un particulièrement, qui aurait déclaré « ça fait du bien, ça soulage » d'après ses collègues. La victime est transportée loin du lieu de l'interpellation avant d'être abandonnée. Ils auraient également cassé le téléphone portable du jeune homme pour s'assurer qu'il ne prenne pas en photo la plaque d'immatriculation du véhicule de service.

Le 6 mai 2020, les trois policiers sont jugés par le tribunal correctionnel de Marseille lors d'une comparution immédiate : un an de prison avec sursis pour le premier, dix-huit mois de prison ferme pour le second et quatre ans de prison ferme pour le dernier. Une grande victoire mais un phénomène perçu comme rare pour beaucoup. Selon l'apprenti avocat Rémy Dandan, il existe de nombreuses condamnations de policiers, il ne faut pas les minimiser même si certains considèrent qu'elles sont souvent insuffisantes.

« Une véritable guerre de communication » ce sont les mots employés par Amal Bentounsi. Suite au décès de son jeune frère Amine, assassiné d'une balle dans le dos par un policier, elle décide de se battre pour défendre à son tour les victimes de violences policières. C'est pourquoi elle fonde le collectif « Urgence Notre Police Assassine » et décide d'entreprendre des études de droit à l'âge de quarante ans, dans le but de devenir avocate.

Aujourd'hui en troisième année de cursus universitaire, elle raconte : « Je suis débordée, j'ai des enfants et des projets liés à mon combat à mener en plus de mes études, mais il est nécessaire de continuer ». Le 13mars 2020, elle lance son application UVP avec pour ligne de conduite : « filmer la police peut sauver des vies ».

Cette application méticuleusement conçue, a pour but de faciliter la procédure d'inculpation des policiers qui ont recours à des formes de violences physiques illégitimes lors des contrôles qu'ils exercent en banlieue ou dans d'autres milieux populaires. Elle explique : « Il y a aujourd'hui plusieurs vidéos qui passent à la trappe, que la police détruit volontairement pour ne pas être condamnée. C'est justement pour palier à cette censure qu'on a mis en place une application qui envoie automatiquement la vidéo filmée dans nos serveurs, avant même qu'elle puisse être supprimée ».

L'application utilise également la géolocalisation du smartphone afin de déterminer le lieu et l'heure de la scène. Elle recommande aux victimes ou autres témoins de prendre en photo la plaque d'immatriculation de la voiture de service des policiers afin de reconnaître de quelle équipe de patrouille il s'agissait exactement au moment des faits. Selon elle, la condamnation des trois policiers marseillais constitue bien évidemment un élan d'espoir car il commence à émerger une réelle prise de conscience chez certains policiers.

Pour autant, les syndicats policiers sont mécontents et accusent le juge correctionnel d'avoir été sévère : « La lourdeur des peines prononcées par le Tribunal correctionnel de Marseille est incompréhensible » annonce Yves Lefebvre, secrétaire général du syndicat Unité SGP Police FO.

Pour Amal Bentounsi ce refus de justice est révélateur de l'atmosphère qui règne au sein des forces de l'ordre. Ces derniers se sentent au dessus de la loi alors même qu'ils sont censés en garantir le respect. Elle cite alors Montesquieu : « C'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ».

Pour elle comme Assa Traoré, le combat est bien loin d'être gagné. Cependant elles considèrent que les réseaux sociaux et les preuves vidéos qui circulent ont largement contribué à la prise de conscience de nombreux citoyens. Le phénomène des gilets jaunes a également aidé à la considération de l'existence des violences policières illégitimes car cette fois-ci, les victimes n'étaient plus seulement les personnes issues de l'immigration et vivants en banlieues, mais aussi d'autres groupes sociaux, blancs et prolétaires pour la grande majorité.

Il faudrait donc continuer de relayer l'information, continuer de partager les vidéos et les témoignages pour que justice soit faite car tout l'enjeu repose sur cette « véritable guerre de communication ».

« L'heure est au désarmement des racailles, à leur punition et à leur neutralisation » peut-on lire sur une publication parue sur le compte Twitter de Marine Le Pen suite à un soulèvement populaire survenu à Villeneuve-la-Garenne (banlieue parisienne) la nuit du 19 avril 2020.

Cette insurrection fait suite à une série de violences policières ayant eu lieu dans les quartiers populaires pendant le confinement. La violence dans ces milieux marginalisés fait ici office de réponse à la violence des forces de l'ordre, longtemps dénoncée mais trop peu traitée. Ce type de révolte fait bien évidemment écho à ce qui a été médiatisé sous le nom de « La crise des banlieues » de 2005.

Ce qui est évident, c'est que les personnes issues des cités ne se sentent ni protégées, ni écoutées et qu'elles ne disposent pour moyen de se faire entendre que le recours à la violence. Elles reconnaissent tout de même prendre le risque de se donner une mauvaise image. Pour cette population à qui l'on donne le sentiment d'être des citoyens de seconde zone, il est important d'agir et de s'exprimer sur ce sujet qui les concerne directement. Ces soulèvements doivent être considérés comme des actes de désespoir car c'est ce qu'ils sont.

Pour autant, beaucoup continuent de croire en la justice et se battent au sein de collectifs, pour agir sans violence par le biais de moyens légaux en réalisant un travail à la fois de communication et de contre-pouvoir : soutien aux victimes, manifestations, médiatisation, procès… Comme le jeudi 21 mai, où une marche blanche s'est déroulée à Argenteuil, cette banlieue parisienne où quelques jours plus tôt des soulèvements ont eu lieu suite à la mort de Sabri, un jeune homme de 18 ans décédé près d'une voiture de police.

Les proches de la victime soupçonnent la BAC (Brigade Anti Criminalité) d'être à l'origine de sa mort et réclament la vérité sur ce qu'il s'est réellement passé. Ce mouvement fait bien évidemment une fois de plus écho à l'affaire Adama Traoré et a pour slogan « Lumière(s) Pour Sabri ».

 En 1983, avait lieu la « marche des beurs ». Cette manifestation pacifique dont le but était de dénoncer le racisme à l'égard des personnes issues de l'immigration mais aussi les violences policières auxquelles elles étaient confrontées. En 2005, c'est l'affaire Zyed et Bouna, ces deux adolescents de 17 et 15 ans qui perdent la vie en fuyant un contrôle de police, qui a secoué les banlieues. L'affaire Adama Traoré en 2016 et l'affaire Théo en 2018, marqueront une fois de plus l'indignation générale des ressortissants des quartiers populaires.

Une indignation qui se poursuit encore en 2020 et qui s'adapte aux outils numériques contemporains pour se faire entendre. Dans cette lutte, le nombre fait la force. Assa Traoré tout comme Amal Bentounsi incitent les gens à se documenter et à se sensibiliser à cette cause car le changement fait toujours suite à une généralisation de l'indignation. Amal Bentounsi finira l'interview en déclarant : « Nous sommes comme les colibris dans la forêt : pour éteindre le feu, il faut être plusieurs ».

Lee Na B.

 

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