Les gilets jaunes et la révolution 3

À propos des gilets jaunes, une réflexion sur les rapports entre le peuple, l’État et l’argent, et sur ce qui signifie aujourd’hui le mot révolution.

Compte tenu de l’inégalité qui a prévalu dans les sociétés humaines tout au long de l’histoire depuis l’apparition des États, il y a deux choses aussi difficiles à comprendre qu’à imaginer. La première est : comment des systèmes aussi déséquilibrés ont-ils pu réussir à fonctionner ? La seconde : comment un système juste pourrait-il fonctionner ?

C’est la difficulté de répondre à ces deux questions, la première ayant fini par obscurcir la seconde, qui rend les révoltes si confuses et les condamne en général à échouer. Sauf rares exceptions, aucune n’atteint le degré où la justice pourrait être instaurée. Quand, par chance, elles y parviennent, ou bien les meneurs de l’insurrection rétablissent l’inégalité en prenant la direction de la société nouvelle, ou bien la révolution est écrasée et l’inégalité est restaurée par ceux sur qui l’insurrection avait été gagnée.

Après plusieurs millénaires de monarchies, d’empires, et quelques républiques, la bourgeoisie française a fait une révolution au nom de la liberté et de l’égalité comme conditions de la légitimité du pouvoir (appelé « le Souverain » par Rousseau après Montesquieu). C’était une nouveauté par rapport à la démocratie antique, qui n’accordait la citoyenneté (c’est-à-dire « le droit de participer aux affaires publiques », selon la définition d’Aristote) qu’à une minorité, dans une proportion de 0,5% à Athènes au Ve siècle (où il y avait 20 000 citoyens pour 10 000 étrangers et 400 000 esclaves, soit 200 esclaves par citoyen, la bourgeoisie de l’époque).

En moins de trois mois, la bourgeoisie française, formée d’intellectuels et de commerçants d’une rare audace, s’est constituée en force politique autonome et a formé un gouvernement. Elle a alors aboli les privilèges de la noblesse et s’est approprié les biens du clergé – un foncier qu’elle s’est vendue à elle-même en masquant cette escroquerie par l’émission d’une monnaie d’état fictive, les assignats.

Cette double main basse faite, elle a décapité le roi et a commencé à s’entre-décapiter elle-même entre nouveaux riches et révolutionnaires irréductibles. Finalement, ayant ligué contre elle toute l’Europe qu’elle prétendait illuminer de son « universalisme », elle a procédé à la première levée en masse de l’histoire humaine : un millions de conscrits, massacreurs de réfractaires au nom de la « liberté et de l’égalité », offrant une nation en armes à la dictature de Napoléon Ier.

Dès lors tout se passe dans une ronde de régimes en alternance d’empires, de monarchies et de républiques, avec une tendance commune à la répression des ouvriers.

Le XXe siècle arrive. France et Allemagne liquident leur paysannerie dans l’holocauste de 14-18 pendant que la révolution prolétarienne s’internationalise. En quelques décennies, un tiers de l’humanité passe sous dictature communiste. La Russie devenue l’URSS s’industrialise tandis que la Corée du Nord, le Laos, la Chine, le Viêt Nam, Cuba se communisent en se libérant du colonialisme…

La mondialisation du nazisme évitée grâce ultimement à la bombe atomique, le monde entre dans le temps de la guerre froide et de la croissance effrénée, entraînant une dépendance croissante des pays industrialisés envers le pétrole. Vingt huit ans après, en 1973, les pays exportateurs de pétrole (l’OPEP) imposent au États-Unis leur décision d’en limiter la production. Moins de vint ans plus tard, en 1991, l’URSS implose et la bipolarité vole en morceaux. Provisoirement sans rivaux idéologiques, les USA s’empressent de privatiser tout ce qu’ils peuvent, avant d’être rattrapés par la Chine convertie au capitalisme après le Japon, l’Inde et l’URSS redevenue la Russie. Et depuis, plus aucune révolution. Plus aucune lutte de classes. En tout cas plus aucun prolétariat mobilisé pour la révolution.

C’était la fin d’un cycle. La révolution était entrée dans une éclipse... jusqu’en 2010, elle réapparut comme phénomène de masse épidémique, dans une situation de volonté américaine d’imposer un « nouvel ordre » au monde, sur fond de crises financières répétitives, de « guerres contre le terrorisme » masquant une guerre énergétique, de désastres humanitaires et de catastrophe écologique.

La farce menée par tous

On ne peut entreprendre une réflexion sur les avatars de la révolution sans évoquer le mot de Marx : « Tous les grands événements et personnages historiques se répètent deux fois. La première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. »i

Il aurait pu ajouter : Tous comptes faits, ce n’est pas deux fois que les grands événements et personnages historiques se répètent, mais trois, quatre, dix, vingt fois, comme dans une chambre d’échos multiples.

Et plus la répétition prend des airs de farce, plus la situation devient tragico-comique.

En six mois, qu’ont fait les gilets jaunes? Ils n’ont pas pris l’Élysée, ils n’ont pas dégagé Macron, ils n’ont pas touché aux grandes fortunes, ils n’ont investi ni le Sénat ni le Palais Bourbon. Et ils n’ont formé aucune assemblée constituante. Bref, ils n’ont pas pris le pouvoir, même symboliquement. Et ils ne sont pas près de former un gouvernement. Passés trois mois ils ont commencé à se réunir pour dresser la liste de leurs aspirations. Et ils continuent, weekend après weekend, à aller dans les grandes villes défier le gouvernement et ses LBD40. Mais ils n’ont mené aucune guerre contre un ennemi clairement désigné, ni gagné contre lui aucune victoire qui l’aurait obligé à baisser les armes. En un mot, ils n’ont pas fait un pas vers « le gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple » inscrit dans la constitution.

On aura rarement vu un soulèvement d’une pareille ampleur durer aussi longtemps sans aller au bout de la première étape sur le chemin de la révolution : l’insurrection.

Pourtant on entend de plus en plus parler de révolution. Comment expliquer cela?

Par auto-intoxication ? Parce qu’il y a quelque chose qui n’est pas clair dans le rapport entre le peuple et l’État ? Parce qu’on ne sait plus ce que c’est qu’une révolution ? Ou, le gouvernement ayant répondu à la protestation populaire par une mobilisation policière emblématique, par la conscience sous-jacente du prix de sang auquel se paie la volonté de faire du « gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple » autre chose qu’un simulacre tout juste bon à inscrire au fronton d’une constitution ?

Tel pourrait bien être le point commun entre les gilets jaunes et l’ordre… on n’ose plus dire « établi », tant dans son forcing actuel on le voit aspiré vers des solutions extrêmes : point de retenue tacite entre ceux qui proclament « le peuple c’est moi » et ceux qui ont encore la main sur l’armée, le capital et tous les appareils de l’État. Mais il est de taille : avec le retour de quelque chose qui recommence à ressembler à une lutte de classes, la grande peur de la Révolution.

 

i Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1851.

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