Fuir dans la futilité

quand on est prisonnier de la prison que l'on s'est forgée...

Cette fois je touche le monde de la nuit inébranlable
Je perçois l’ouverture sur le silence et
l’au-delà du silence
Fleuve à la majesté la plus sinistre sans dommages
Fleuve sans remous dans sa fixité sans bords
Fleuve qui me fait fuir dans la futilité qui
sonne son triomphe
Là le son a disparu
La note claire qui tinte
L’appel de la voix humaine dans ce qu’elle
a d’une chanson désespérée
Là ici le renversement
La face soudain révélée de l’anéantissement
le plus achevé
Le plus achevé
Cette fin d’un poème qui ne fut jamais écrit
Ce don qui toujours inventé sema la plus
sombre illusion
Là enfin l’envers du lieu dont la seule évocation
Entraînait le flux naissant
Fleuve d’une feuille sans nervures
Main du moine de la religion du Sexe des ténèbres
Là l’étreinte qui laisse collé à la paroi
spiralée d’une fontaine d’insectes
dans son flot invalide
Fleuve sans eau fleuve de la boue suprême
dans son miroir éteint brutalement

Ô monde dans son tourbillon prisonnier de sa prison
Ô monde amoureux dément de sa prison

        Gérard Lemaire   1999

publié dans "Quelque part ils ont tué le peuple" aux Deux Siciles (Ozoire la Ferrière, 77) en février 2000 par Daniel Martinez

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