Gilets Jaunes : un centrisme révolutionnaire ?

Passée la chronique interminable des petites phrases ou des dérapages qui sont autant d’obstacles à la pensée, essayons de convoquer l’analyse historique sans convoquer l’Histoire, de convoquer la perspective révolutionnaire sans en convoquer le romantisme et le fantasme. Et si nous n'avions pas les lunettes pour voir les points de cohérence du mouvement ?

La phase terminale du matérialisme ?

De tout mouvement social d’une ampleur comparable émerge nécessairement un renouvellement idéologique. Ce fut le cas à chaque moment trouble ou décisif de l’Histoire des idées politiques. Souvent, en réalité, ce renouvellement émerge avant les troubles, sous forme gazeuse, sans expression nette, sans conscience commune structurée, mais sous forme de ressenti diffus et puissant. Ces ressentis se précisent, s’agrègent et forment une poche de gaz dont la membrane est de plus en plus fragile à mesure que persistent ou augmentent les maux les plus visibles.

La membrane a commencé à se fissurer, et nul ne peut dire encore si les étincelles actuelles épuisent ou annoncent une explosion plus grande. Dans cette membrane en proie aux fissures se trouvent tous les éléments qui séparent le rationnel de l’irrationnel dans l’expression de la colère. On y trouve la confiance dans les institutions, le sentiment d’appartenance à une même communauté nationale et même, et ce n’est pas le moins important, le sens de ses intérêts individuels immédiats, qui va de la crainte d’une situation de rupture pour ses biens au confort d’un monde que, sans trouver idéal, l’on a l’assurance de connaître à peu près.

Ce sont, un à un, tous les éléments de cette membrane qui sont en train de s’affaiblir. Et de ce point de vue, la société matérialiste montre toutes les limites qu’on pouvait imaginer. Le désenchantement du monde cher à Weber arrive en phase terminale et l’idéal libéral a cessé d’être vu comme un idéal.

Les signes de la rupture avec le matérialisme pleuvent chaque jour qui passe. La conscience écologique est, contrairement à ce qui est dit, bien plus partagée au sein des classes populaires qu’elle ne l’est au sein des élites économiques et politiques. Des augmentations, même conséquentes, de toutes sortes d’allocations consenties par le pouvoir politique, n’ont pratiquement plus aucun effet sur le sentiment d’injustice, voire même l’amplifient par un sentiment paradoxal de charité d’Etat. Le seuil de tolérance collective, enfin, aux violences et aux dégradations contre les biens, notamment les biens publics, n’a peut-être jamais été aussi élevé.

Changer de lunettes : vers un nouveau spectre politique ?

Pour autant, aucun parti politique existant n’est à même de véritablement récupérer le mouvement ou de lui offrir un débouché politique concret. Ce mouvement lui-même, toujours en proie à son état gazeux et aux risques qu’il sait faire peser sur sa propre cohésion, ne semble pas à même de générer un débouché politique dans le système existant.

Alors, pourquoi cette impasse ? Le premier niveau d’explication seriné par le bal des éditorialistes de plateau tourne en boucle : défiance contre les partis et refus du système. Conclusion : impasse. Devenez raisonnables. Ou réfugiez-vous dans « les extrêmes », là où se trouve votre place.

Mais les choses sont toujours et heureusement plus complexes que les aphorismes de Christophe Barbier.

Si le mouvement ne trouve pas de débouché politique, c’est peut-être parce que notre grille de lecture idéologique, héritée de 30 ans de vie politique et de globalisation, empêche de révéler dans les revendications des gilets jaunes autre chose que des contradictions et des utopies inspirées par le nouveau point Godwin de l’analyse : « le populisme ».

En clair, si le mouvement est illisible sur le fond, c’est peut-être moins un problème d’écriture qu’un problème de lunettes.

Cela impose aux analystes et commentateurs de produire un effort intellectuel inédit, et aux militants et acteurs politiques, qui n’y étaient plus habitués depuis longtemps, à faire de même.

Premier préalable. Emmanuel Macron n’est ni idiot, ni Gaston la gaffe. Ses petites phrases ne sont pas des dérapages. Ce sont les phrases et les mots honnêtes d’un produit du néolibéralisme. Il est le produit sociologique d’une partie de sa génération, et comme tous les penseurs libéraux, il renvoie d’abord la situation des personnes à leur responsabilité individuelle et célèbre le mythe du self made man. Rien de nouveau sous le soleil ? Si. Son mouvement et son élection ont eu le mérite de rompre une hypocrisie idéologique qui durait depuis 1983 entre ce qu’on appelait « la gauche » et « la droite » qui s’incarnaient dans deux partis ralliés au libéralisme et coconstruisaient avec d’autres sociaux-libéraux une Union européenne sur la base de ces dogmes.

Second préalable. Les gilets Jaunes ne sont pas récupérables, dans leur expression même, par les partis qualifiés de « populistes ». Ils ne signent ni la revanche d’une gauche arborant le culte de l’Etat jacobin, ni le triomphe d’une droite célébrant la patrie sur le cheval du poujadisme.

C’est un mouvement hétéroclite aux apparences contradictoires si on conserve cette grille de lecture.

Mais si on fait l’effort de penser radicalement en dehors des idéologies du XXème siècle, pour ne pas dire moins, on trouve des points de consensus évidents et loin d’être contradictoires :

Centrisme révolutionnaire contre centrisme du vieux monde

Les gilets jaunes ne veulent pas d’un Etat faible et désargenté, qui n’ayant plus les moyens de règlementer le marché, démontre son existence quotidienne dans la réglementation des corps en multipliant les interdits individuels, en imposant un nouvel ordre moral aux individus tandis qu’il n’est plus capable d’imposer la moindre morale au marché.

Mais les gilets jaunes ne veulent pas non plus d’un Etat omnipotent, qui rabote toute individualité au profit d’un égalitarisme délétère. Aucun des gilets jaunes de la première heure n’invoque la rupture avec le capitalisme. Ils veulent pouvoir vivre simplement, sans avoir le sentiment d’être écrasés par les normes et par une fiscalité injuste tandis qu’ils voient s’éloigner chaque jour les services concrets de l’Etat dont ils portent la principale contribution financière.

Ceci n’a rien de contradictoire, au contraire.

Simplement, pour offrir un débouché politique à ce « consensus populaire », il faut repenser radicalement l’Etat et l’action collective autour d’un secteur marchand et d’un secteur non-marchand, beaucoup plus large et opérant que l’impasse du « secteur public » que l’on oppose aujourd’hui au « secteur privé ».

Il faut accepter de sanctuariser un secteur marchand, au niveau micro, qui remet à plat la définition technocratique des normes et l’illisibilité de la fiscalité. Accepter de ne plus surprotéger des « géants » ou des « champions » industriels mondiaux qui fiscalement ne portent plus que de manière minoritaire l’effort fiscal et de redéfinir complètement le curseur des normes et des contraintes en échelonnant le plus finement possible du plus petit acteur au plus gros. Accepter que le succès économique ne se mesure plus au fait de devenir un grand groupe mais qu'on peut identifier le succès dans un maillage équilibré de multiples petites entreprises. C'est d'ailleurs revenir aux fondamentaux du libéralisme, battus en brèche par un néolibéralisme qui a érigé la concentration et la valeur financière en indices de succès.

Mais dans le même temps, il faut accepter de sanctuariser avec la même force un secteur totalement extrait du marché, redéfini autour de ce que sont aujourd’hui les ressources indispensables à la vie et les besoins perçus à ce jour collectivement comme des socles communs de bien-être. De l’énergie à l’eau, des télécommunications aux transports, de la santé à l’éducation élémentaire, il faut assumer de reconstruire des monopoles publics dont la maîtrise exclusive revient à la communauté des citoyens en dehors de toute logique marchande. Dans ce secteur non-marchand renouvelé, l’Etat ne fait pas nécessairement tout lui-même et collabore avec un tiers-secteur associatif, vraiment mutualiste, qui peut assurer localement ces services sans avoir à tout mettre sous le régime unique d’une fonction publique qui retrouverait pour sa part tout à coup un rôle valorisé et une fierté.

En résumé, et sans contradiction, l'exercice sain et protégé des libertés économiques au niveau micro, et la reconquête au niveau macro d'une souveraineté politique et économique collective et d'un Etat qui retrouve la pleine maîtrise des biens publics essentiels au bien-être de tous sans condition de fortune.

Vu comme cela, du mouvement des gilets jaunes, ou demain d’une autre poche de gaz émanant de ces ressentis à la fois sourds et partagés, peut émerger en réalité une cohérence politique et même programmatique puissante.

Loin des rives du populisme, de toute forme de poujadisme ou de romantisme révolutionnaire, il pourrait bien en réalité exprimer un nouvel humanisme, refusant tout à la fois le culte passé de l’Etat jacobin et le culte actuel du libre marché. Au contraire d’être renvoyé aux extrêmes pour mieux souligner l’impasse du mouvement, il peut apparaître comme profondément central et pourquoi pas, même, être le vrai centre d’un nouveau spectre politique.

Evidemment, ça n’a rien à voir avec le centrisme apparent qui converge aux points sacrés du néolibéralisme et du libre-échange sur lesquels reposent l’actuelle construction européenne et l’actuelle mondialisation. Ce centrisme-là est en réalité le centrisme du vieux monde dont l’émergence d’En Marche peut aussi être vue comme un ultime soubresaut.

Le pire dans ce dangereux gâchis, c’est que bien des voix et des militants sincères qui se sont portés sur l’initiative d’Emmanuel Macron n’étaient eux-mêmes pas très loin de ces ressentis et de ce renouvellement intégral de la pensée politique. Et bien des militants marcheurs de la première heure pourraient converger avec des gilets jaunes si l’orgueil et l’amour propre n’avaient pas été autant blessés de part et d’autre par des circonstances impossibles.

De part et d'autre sans doute faudra t il passer par un deuil difficile.

Accepter de sacrifier ses vaches sacrées. De faire le deuil peut-être, de l’Euro à l’Union européenne, si ces outils – qui ne sont encore une fois que des outils- doivent eux-mêmes être réinventés, ou si une vraie refondation est possible, de les transformer.

Accepter d’autre part, de faire le deuil d’un romantisme révolutionnaire qui est d’abord un romantisme, et qui dans l’Histoire a en même temps le visage du sang et de nouveaux autoritarismes.

Chacun son « en même temps ».

Avec d’autres lunettes, nous saisissons peut-être l’émergence d’un centrisme révolutionnaire, bien loin des amalgames et des impasses de l’analyse de plateau et du culte de l’image.

Sous les pavés, le chantier est d’abord idéologique, mais c’est un chantier à portée.

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