Ce que le COVID-19 révèle de la société occidentale, observations et perspectives

Alors que la France semble se diriger vers une véritable catastrophe sanitaire, il est nécessaire de réfléchir sur la situation actuelle afin de l’améliorer dès aujourd’hui, et de prévenir d’autres situations similaires à l’avenir. Mes propos restent généraux, n’engagent que moi et sont politiquement orientés.

Le feu d’artifice du manque de précaution initial et son bouquet final, la tenue des élections municipales

               Politiquement d’abord, le retard dans la prise de mesures a favorisé la propagation du virus. Alors qu’en janvier, la Ministre de la Santé Agnès Buzyn annonçait un risque faible d’arrivée massive du virus en métropole, nous voici avec plus de 5000 cas officiels deux mois plus tard. Officiels seulement, car les tests sont désormais effectués en cas de symptômes déjà avancés.

               Alors que le virus poursuit son petit bonhomme de chemin, le Conseil des Ministres de fin février vit l’approbation du « 49-3 », afin de faire passer en force le projet de loi instituant un régime universel de retraites. Les premières mesures finissent par tomber. Quelques gestes barrière, puis une réquisition des gels hydroalcooliques et des masques pour le personnel soignant et les malades, puis des restrictions de rassemblement, et enfin, des fermetures des lieux de vie « non indispensables à la vie du pays » -voir allocution du Premier ministre du 14 mars- et bientôt, la réduction des transports en commun. Des mesures fortes, lourdes de sens, mais qui restent entachées par la tenue du scrutin municipal des 15 mars.

               Mais pourquoi diable avoir maintenu ce scrutin ? Pour rester dans les clous de la loi ? Pour satisfaire des demandes parfois avérées des ténors de certains partis politiques, de maintenir coûte que coûte ce premier tour, sous peine de voir une partie de leur électorat ne pas se déplacer aux urnes ? Ces questions ne trouvent pour l’instant pour réponse que quelques éléments de langage en provenance des élus, ou des mordus du vote, qui ne jurent que par le devoir civique. Comme si parmi les 36 000 communes françaises, une queue ou une proximité certaine entre citoyens ne pouvait pas se produire. Si Paris vaut bien une messe, il semble bien que voter vaille bien un contaminé en moins. On rit jaune en pensant à Christian Jacob, qui dénonçait un « coup d’Etat » si le premier tour des municipales était reporté. Il a lui-même été testé positif le dimanche soir des résultats, après avoir côtoyé un parterre de personnalités de son bord politique la semaine précédente.

              

Dernier avertissement. Après la crise économique criminelle de 2008, remettre en cause la financiarisation de l’économie, l’austérité et le capitalisme de marché

               Le saccage des services publics dans certains Etats, à la suite des mesures d’austérité imposées par les institutions monétaires pour redonner de l’oxygène à l’économie et aux banques, aurait dû constituer une première alerte. De l’argent public a été utilisé à des fins privées et, au final, ce sont les classes moyennes et précaires qui ont dégusté. Il est de coutume d’apprendre de ses leçons lorsque l’on fait des erreurs. Pour autant le modèle économique mondial n’a pas été remis en question. Pire même, il s’est ancré dans les mœurs et les esprits, toute idéologie contraire au libéralisme finissant sur le bûcher. Résultat, la gangrène de la recherche du profit gagne les commerces, les prix des gels et des masques s’envolent, obligeant Bruno Lemaire à promulguer un décret d’encadrement des prix. En Italie, 70 000 lits ont été supprimés en dix ans, selon l’économiste Thomas Porcher. Au nom de la politique d’austérité, la sécurité sanitaire a été sacrifiée. Aujourd’hui, l’Italie est débordée face à plusieurs centaines de morts[1] et plusieurs milliers de cas avérés, et opère parfois à une sélection parmi les patients à sauver.

               Lors de son allocution télévisée, le président Macron a rappelé son attachement à l’Etat providence, véritable « bien commun », presque le joyau de la couronne sur la tête de Marianne. A présent, il est temps de cesser de le dépecer morceaux par morceaux, et de réhabiliter les services publics de santé. L’Allemagne a su trouver cinq cents milliards d’euros pour lutter contre la pandémie. La Banque Centrale Européenne, 750. Les Etats-Unis, 850 milliards de dollars. Alors maintenant qu’on sait que « l’argent magique » existe, allons frotter la lampe du génie des autorités financières, et demandons lui d’exaucer ce vœu. 

 

Dépasser la clause de sauvegarde des frontières prévue par Schengen et dessiner une Europe de la santé : Euro-santé ?

               A l’échelle européenne, l’Europe forteresse telle qu’elle est parfois désignée depuis l’afflux massif de réfugiés et demandeurs d’asile, a une nouvelle fois dressé ses remparts internes. Les accords de Schengen prévoient en effet une clause de sauvegarde des frontières en cas de situations exceptionnelles, et force est de constater que c’est bien le cas. La fermeture des frontières, tardive, n’a pas empêché la propagation rapide du virus qui désormais est parti pour s’installer durablement chez nos voisins européens.

               Il est nécessaire de travailler à construire une Europe de la santé afin de répondre en amont à des menaces de pandémie à venir, la santé publique étant l’affaire de tous. Et encore plus en Europe, là où nombre de frontières ont disparu. Les aigreurs nationalistes n’ont pas leur place en matière de santé, et chacun doit pouvoir compter sur la solidarité de son voisin en termes de découvertes scientifiques visant à combattre ces pandémies.

               Ainsi, sur le long terme, il n’est plus question de se contenter de tweets « rassurants », de visio-conférences et autres méthodes dégotées devant le fait accompli. Il nous importe de réfléchir à la mise en place d’un arsenal de mesures fortes à prendre en cas où pareille situation se réitèrerait. A la louche :

  • Organiser dès les premiers signaux d’alerte des réunions des autorités compétentes afin de décider d’un plan d’action à l’échelle européenne
  • Prévoir du matériel en réserve dans les hôpitaux : lits, matériel nécessaire aux traitements
  • Dessiner une ébauche de sécurité sociale à l’échelle européenne, tels des droits minimaux pour les patients infectés. Pour être très utopiste, cela serait peut-être même l’occasion de remettre sur le tapis la directive organisant le travail détaché.
  • Réouverture de postes et de places dans les hôpitaux, quitte à s’endetter. Le service public n’a pas vocation à se transformer en service marchand, mais à assurer les besoins de tous les citoyens.
  • Mutualiser les expériences vécues à l’échelle des Etats, des régions, des communes.
  • Créer un dossier médical partagé européen, en prenant les mesures de cybersécurité nécessaires pour protéger les données médicales de chacun et chacune.

N’étant pas qualifié en politiques publiques de la santé, ces affirmations ne valent sans doute pas grand-chose. Mais si je parviens à avoir cette courte réflexion, nul doute que des individus compétents en la matière y parviendront. Y compris si cela prend plusieurs décennies.

 

Panne d’électricité au pays des Lumières

               Il y a quelques semaines, la France cinéaste assistait à la cérémonie des Césars. C’est plutôt regrettable, car on aurait pu, avec un léger décalage, envisager de récompenser le prix du meilleur film d’horreur. Le scénario aurait été le suivant. Malgré un virus qui se transmet par le contact humain, des centaines d’inconscients se ruent dans les espaces publics, bravant les consignes des autorités politiques et sanitaires, voire même la Haute autorité du bon sens.

               A Saint-Ouen où je me trouvais, les célèbres puces se sont tenues, encadrées par quelques hommes en bleu qui, passifs, ne tentaient pas de réguler l’entrée aux puces pour éviter la cohue. Dans Paris, des boutiques bondées, des manifestations, des bières et mojitos en terrasse. Et oui, c’est bien connu, lorsque l’on se dirige vers le confinement, on profite une dernière fois de pouvoir se retrouver tous ensemble. C’est donc ça, penser à tous les patients pris en charge. Continuer à vivre au risque de les rejoindre et de réduire encore la qualité des soins dispensés. Le personnel soignant, déjà au bout du rouleau, doit sans doute apprécier.

Les mouvements de panique dans certains centres commerciaux témoignent également d’un individualisme plus qu’inquiétant. J’ose espérer que ces gens-là, atteints d’une paranoïa manifeste, réaliseront après coup la folie dont ils ont fait preuve. A vouloir confisquer toute la couverture du lit, ils finiront par créer ce qu’on leur a demandé d’éviter, une pénurie.

Certains tweets qui circulaient relayaient des opinions internationales tentant de justifier le comportement d’une partie de la population française qui semblait refuser toute mesure de sécurité. Certains l’expliquaient par notre attachement profond à la liberté. Pas la peine de chercher midi à quatorze heures les amis, c’est surtout une paire d’écervelés qui ne tarderont pas, s’ils sont contaminés, à dénoncer leur mauvaise prise en charge dans les services hospitaliers. Alors qu’ils n’avaient qu’à ouvrir un pack de bière et regarder des émissions culturelles, « Touche pas à mon poste » par exemple.

Finalement, c’est peut-être ça aussi le chauvinisme à la française. Montrer que même dans la connerie, on sera meilleurs que les autres.

 

[1] Elle a depuis dépassé le millier de victimes et n’a a priori par encore atteint le pic de l’épidémie.

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