Lesbos, pandémie et demandeurs d’asile

L'île de Lesbos et le camp de réfugiés de Moria n'ont pas échappé à la crise du Covid-19. Malgré la fin du confinement en Grèce et la réouverture de l'île, le camp reste en isolation, au grand dam de sa population.

Le lendemain de mon arrivé sur l’île en février, la capitale de Lesbos fut le théâtre d’affrontements entre la population locale et des troupes de policiers anti-émeute envoyées par Athènes pour préparer une fermeture du camp. 

Je parlais de cet événement dans mon premier billet, à une époque où je pensais écrire d’une manière hebdomadaire (La fougue de la jeunesse).

Pour résumé, le camp de Moria est actuellement sous-dimensionné (le fameux 20 000 personnes pour un camp de 3500 places) et la majorité de sa population réside dans des tentes sur les terres environnantes. L’idée du gouvernement était de construire un camp plus grand mais de le fermer afin de limiter les déplacements de sa population (évitant ainsi les interactions entre demandeurs d’asile, locaux et touristes). Suite à des protestations, cette idée fut abandonnée et les policiers renvoyés sur le contient.

Ensuite il y a eu le coup de pression de la Turquie avec « l’ouverture » de ses frontières, les tensions entre ONG et groupes d’extrême droite et enfin le covid-19 !

La Grèce fut assez réactive, en fermant par exemple assez tôt ses frontières avec l’Italie, limitant le nombre de cas dans le pays (au début d’année en tout cas). Sur Lesbos, nous avons eu une quarantaine pour la population, la restriction des arrivés par bateau ou avion et enfin l’isolement du camp.

Le camp face au corona-virus

Je vais commencer par présenter mon vécu personnel. J’ai commencé à travailler pour une clinique médicale dans le camp (Kitrinos Health Care) au mois de Mars, juste au début du confinement quand le nombre de cas explosait en France, Espagne et Italie. J’ai donc été amené à échanger avec des docteurs travaillant sur le terrain.

Le camp a été mis en isolation très tôt par principe de précaution pour éviter la contamination du camp. La population étant vulnérable, la propagation aurait été rapide et, en cas de panique, aurait dégénéré rapidement (pour rappel, la population du camp était de 20 000 personnes contre 38 000 habitants à Mytilène).

Dans la clinique, masques et gants obligatoires avec l’interdiction de laisser rentrer des gens présentant de la toux et de la fièvre, qui sont malheureusement des symptômes courants ici.

La ligne devant la clinique était énorme (les gens faisaient la queue pendant 2h au soleil simplement pour éventuellement rentrer dans la clinique) et illustrait un problème du camp. Les gens passent leur temps à faire la queue. Pour la nourriture, pour l’eau, pour l’accès aux soins, pour faire leur demande d’asile etc. La mise en place de mesures d’hygiène pour éviter une propagation est impossible.

Les premières semaines, les nouveaux cas sur l’île font présager une percée dans le camp, notamment lorsque ces cas sont détectés sur les nouveaux réfugiés en quarantaine. On sent que personne n’est vraiment préparé à affronter une pandémie.

Des associations essayent de faire de la promotion concernant l’hygiène et les gestes barrières, d’autres fabriquent des masques. La réalité est que le camp manque de ressource, notamment l’accès à l’eau.

En mai, après plus d’un mois de confinement, le gouvernement grec demande la création du Central Triage (à prononcer avec un mauvais accent français), une zone où les patients doivent être examinés  avant de pouvoir voir un docteur afin de détecter les cas potentiels. La demande vient des autorités mais les ONGs doivent fournir une quantité non négligeable de masques, gants, staff etc.

En parallèle, La première (et seule) zone d’isolement pour cas potentiels fut construite par MSF à quelques centaines de mètres du camp. Elle ouvrit cependant au mois de Mai, plus d’un mois après le confinement, et dû être fermée au mois de juillet suite à une pression du gouvernement grec pour installation illégale. (https://www.msf.fr/communiques-presse/grece-msf-contrainte-de-fermer-son-centre-covid-19-a-lesbos)

La gestion de la crise est donc assez chaotique, le gouvernement grec assez en retrait et les ONG sous-dimensionnées pour affronter une pandémie.

Si le virus n’est pas encore arrivé à Moria, c’est principalement grâce à la mise en quarantaine de l’île avec un test et un isolement de 14 jours obligatoire pour les nouveaux arrivants. Cependant, depuis la réouverture des liaisons avec le continent, de nouveaux cas furent confirmés parmi la population locale, ce qui laisse craindre la contamination du camp, justifiant la prolongation de son isolement.

Enfin pas vraiment…

 En effet, si le camp est toujours en isolement, empêchant la majorité de ses habitants d’en sortir, il n’est pas difficile pour des étrangers d’y rentrer. L’objectif de limiter la propagation du virus semble donc être en partie une excuse pour bloquer les gens à Moria. (cette situation avait été dénoncé par MSF courant juillet : https://www.msf.fr/actualites/grece-aucun-cas-de-coronavirus-dans-les-camps-des-restrictions-de-mouvements-injustifiees)

Ce qui est assez mal vécu par cette population.

La vie à Moria

Au début du confinement, la population du camp était estimée à 20 000 personnes. Même si un certain nombre arrivent à sortir du camp (en évitant les routes principales), la majorité est contrainte de rester à Moria.

Avant Mars, les demandeurs d’asile étaient autorisés à se déplacer, notamment à Mytilène, la capitale située à environ 8 km. Cette liberté permettait à beaucoup d’éviter la violence du camp, faire leurs courses dans les supermarchés, se rafraichir à la plage ou tout simplement aller retirer de l’argent liquide à la banque. Rester à Moria toute la journée, à attendre, est une source de stress importante pour beaucoup.

Cette situation rend également difficile l’accès aux soins. Les cliniques dans le camp font un travail remarquable mais elles ne peuvent remplacer un hôpital.  Bien sûr, les cas les plus graves sont transportés pour être soignés, créant une situation malsaine où il est préférable de laisser s’aggraver certains problèmes.

Pour la population l’accès à l’eau est limité. La faute à une infrastructure sous dimensionnée. Des bouteilles d’eau sont distribuées quotidiennement, 1,5L d’eau par personnes et par jour.  Idem pour la nourriture. Même s’il est encore possible d’acheter des pâtes ou des légumes dans les marchés improvisés du camp, la majorité provient de distributions par le gouvernement et quelques ONGs. Il n’est cependant pas rare que celle-ci soit avariée à cause des conditions de transport.

Le processus de demande d’asile est aussi impacté. Au mois de Mars, toutes les applications étaient suspendues. Il est possible d’attendre des mois simplement pour réaliser le premier entretien et faire la demande d’asile en Europe à quoi il faut ajouter plusieurs mois pour avoir une réponse. Depuis quelques semaines, de nombreuses personnes ont reçu le « blue stamp » les autorisant à se déplacer à Athènes. Cependant, sans argent et sans la possibilité de travailler légalement (dans un pays où la situation économique est déjà difficile), beaucoup terminent à la rue dans la capitale…

Des manifestations sont régulièrement organisées dans le camp par des groupes de demandeurs d'asile souhaitant exprimer leur colère. Celles-ci sont malheureusement généralement ignorées, voir réprimées par la police.

En conclusion, le camp devient se transforme en prison à ciel ouvert un peu plus chaque jour. D’ailleurs, une rumeur circule sur la confiscation des terrains environnant et la mise en place d’un grillage barbelé tout autour de la zone.

Il est donc clair que cette crise sanitaire est actuellement utilisée pour acter ce que le gouvernement de Kyriakos Mitsotakis souhaite faire depuis des mois : fermer complètement le camp.

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