Casbah d'Alger: réponse de Jean Nouvel

Le 20 décembre dernier, nous étions plus de 400 à signer une lettre adressée à Jean Nouvel l'enjoignant à refuser d’être complice d'un projet de soi-disant «revitalisation» de la Casbah d'Alger financée par la Région Ile-de-France. Sa réponse, loin de nous satisfaire, nous fait réagir à nouveau à propos des effets persistants du colonialisme et de la légitimité ou non des architectes à intervenir.

La réponse que Jean Nouvel nous a adressée le 11 janvier 2019 est lisible à la fin de ce texte. Notre lettre ouverte du 20 décembre est quant à elle disponible sur le site de l'Humanité.

Cher Jean Nouvel,

Tout d’abord, je vous remercie d’avoir pris le temps de nous répondre et ainsi, d’avoir pris au sérieux le message que nous vous transmettions. La teneur de votre lettre révèle cependant un certain nombre de malentendus (ou peut-être de malécoutés!). Il me paraît donc important de débuter cette réponse par une courte mise au point que j’espère salutaire.

Nous sommes trois personnes a avoir rédigé cette lettre ouverte. Bien que l’une d’entre nous soit algéroise, nous vivons tou.te.s trois en France et nous ne concevions comme seule réaction utile et légitime à l’encontre d’un projet que nous désapprouvons que de vous écrire. Aurions-nous adressé nos reproches à la Wilaya d’Alger, vous auriez pu à raison nous reprocher le même interventionnisme que nous dénonçons dans notre lettre. Quant à Valérie Pécresse, je pense que notre propos est clair: nous n’avons rien à lui dire et nous nous battons chaque jour contre les politiques qu’elle et les élu.e.s du parti auquel elle appartient ont développé à l’échelle internationale et nationale et continuent de développer à l’échelle régionale et municipale. Des trois signataires de la convention pour la soi-disant “revitalisation” de la Casbah, vous étiez ainsi pour nous le seul interlocuteur que nous souhaitions contacter.   

Votre lettre nous expose longuement ce que vous estimez être la qualité de votre travail; nous laissons à chacun.e le droit de juger celle-ci et nous n’avons à aucun moment pris part aux nombreux débats qui se demandent si votre agence d’architecture possèdent les competences adéquates pour un tel projet ou non. Là n’est pas la question selon nous. Et bien que la quasi-totalité de votre réponse soit dédiée à cette question; une phrase grave fait pourtant irruption et révèle qu’il ne s’agit pas seulement d’un malentendu. En effet, vous écrivez vers la fin de votre lettre “Un demi-siècle après, personne n’est responsable des crimes et des erreurs des générations d'alors.”

Ici se joue sans doute tout le problème et toute la nécessité que je ressens à vous écrire une nouvelle fois. Je vous rappelle tout d’abord que de nombreuses personnes ayant participé aux “erreurs” (sic) que vous évoquez sont toujours vivantes. Vous-même ne manquiez que quelques années pour avoir le même âge des plus jeunes des policiers de Paris qui massacrèrent près de 300 manifestants pacifiques algériens le 17 octobre 1961. Il est vrai que les responsabilités à imputer sont moins individuelles que collectives. La France (dont nous formons tous deux une partie, que nous le voulons ou non) n’a jamais demandé pardon au peuple Algérien pour 132 ans de meurtres, pillages, destructions, tortures et humiliations. Le “crime contre l’humanité” que constitue le colonialisme (que dénonçait il y a peu un candidat désormais président moins vocal à ce sujet) n’a pas de prescription et tout.e français.e (à fortiori, tout.e français.e blanc.he) partage une certaine responsabilité de ce crime tant que celui-ci ne sera pas reconnu, regretté et réparé. Ca n’est donc pas à nous de dire que la page est tournée et que “l’ heure est au respect mutuel et à l’amitié”.

Cela m’amène à parler d’architecture puisque votre réponse se focalise principalement sur cet aspect et, étant moi-même architecte, je pense pouvoir vous répondre. Vous parlez d’amitié, mais celle-ci, lorsqu’elle est saine, se caractérise par une position d’égalité. Vous parlez de don, mais celui-ci n’est généreux que lorsque celles et ceux à qui il est destiné sont en mesure de le refuser. La relation qu’entretient un.e architecte avec celles et ceux qui seront sujets de l’architecture n’est pas une relation d’égalité; c’est une relation de pouvoir. Bien-sûr, cela ne veut pas dire que les architectes ne peuvent qu’être malveillant.e.s à l’égard des personnes que les lignes qu’iels tracent organiseront dans l’espace lorsqu’elles deviendront des murs, mais plutôt qu’iels se doivent de considérer si la position qu’iels occupent au sein de cette relation de pouvoir est légitime ou non. Dans le cas de la Casbah, la relation de pouvoir que la Wilaya d’Alger, Valérie Pécresse et vous-même vous proposez d’exercer envers un quartier ayant déjà fait tant de fois les frais d’une telle équation ne peut être que néfaste à ses habitant.e.s.

Malheureusement il n’existe pas de serment d’Hippocrate pour les architectes qui empêcherait quiconque de concevoir un projet néfaste aux habitant.e.s d’un site donné – beaucoup d’agences d’architecture devraient alors fermer boutique! Je ne peux donc faire appel qu’à votre conscience pour vous demander à nouveau de ne pas vous rendre complice de ce que vous appelez un “mécénat” – remarquez comme vous même n’avez pas pu vous empêcher d’utiliser des guillemets – de la région Ile-de-France. Veuillez laisser la Casbah à celles et ceux qui attendent toujours que les marques physiques et symboliques que le colonialisme a laissé sur leurs corps et leurs villes soient reconnues pour qu’elles puissent enfin s’estomper; celles et ceux qui sont ce que la Casbah a fait d’elles/eux; celles et ceux qui vivent celle-ci non pas comme un patrimoine d’un UNESCO lointain, mais comme un lieu de vie, un lieu de mémoire et un symbole urbain de la lutte contre le colonialisme. Ces personnes ont parmi elles, toutes les compétences, toute la connaissance et toute la légitimité à répondre aux difficultés que la Casbah traverse.

Je vous remercie à nouveau pour votre écoute.

Léopold Lambert


Réponse à la lettre ouverte à Jean Nouvel signée par plus de 400 personnes essentiellement architectes, urbanistes et universitaires…

A la lecture de cet appel et des tweets qui l’ont accompagné, j’ai compris que l’immense majorité des signataires ne me connaissent pas, m’imaginent comme un autre, tant les suspicions sont nombreuses : colonialiste ? Affairiste ? Gentrificateur ? Incompétent ? Prédateur ? Étranger ? Profiteur ? Amnésique ?

Je me permets donc de vous exprimer qui je suis. Ce n’est pas un autoportrait. Simplement, c’est un curriculum vitae sommaire et orienté sur la situation présente.

J’ai toujours été un homme de convictions et d’engagements. Fils d’enseignants laïques, ils m’ont inculqué le sens de la droiture et de la tolérance. Ils m’ont appris aussi à exprimer sans honte mes pensées, à ne pas rester silencieux face à l’humiliation.

Dans les années 1960, admis à l’Ecole des Beaux-Arts en section architecture, j’ai été choqué par l’idéologie dominante qui marquait tous les projets : le style international, le même style pour tous les pays, pour toutes les villes, pour tous les climats, toutes les cultures… J’ai été aussi sidéré par le fait que tous les projets se développaient sans localisations, sans terrains, sans contextes… Aujourd’hui, cette idéologie a triomphé, mais je continue à la combattre. Je suis un engagé. Cet engagement est total depuis 50 ans. Tout site, tout programme, tout client a droit à une architecture spécifique. Cela s’appelle le droit à l’architecture, le droit à une pensée, à une stratégie étudiée à un moment précis pour un lieu précis. Parce que l’Histoire et la Géographie ne peuvent être oubliées.

Les engagements qui en découlent : d'abord le choix de Claude Parent et Paul Virilio comme professeurs loin des Beaux-Arts. Puis la création du mouvement Mars 76 avec des architectes de ma génération pour critiquer l’urbanisme officiel français qui appliquait la même recette pour toutes les villes françaises. Le même plan urbain basé sur un zoning brutal et sommaire caractérisé par les zones pavillonnaires, les zones d’habitations, les zones commerciales, les zones industrielles… l'ensemble complété par des gabarits et des densités obligatoires ! Après, mon engagement suivant, fut la création du syndicat de l’Architecture contre le corporatisme des architectes pour expliquer que la meilleure façon de défendre les architectes, c’était de défendre l’architecture, le droit à l’architecture. Si les architectes ne font plus d’architecture, leur rôle sociétal est annulé. La différenciation architecture et construction est cruciale. La frontière entre aménagement du territoire et urbanisme-architecture est à établir objectivement. L’aménagement du territoire est une donnée politique et stratégique qui s’impose à tous. L’urbanisme doit être considéré comme de l’architecture à grande échelle. L’organisation de l’espace et le choix des sites constructibles sont des actes architecturaux. Or, l’architecture est un art. Si les choix et les options sont catastrophiques – ce qui est souvent le cas – l’architecture ne peut plus exister. Si l’architecte, les architectes n’ont plus de vision et n’ont plus de pouvoir, c’est dramatique. Pas pour les architectes, ils se reconvertiront. C’est dramatique pour tous les habitants et habitantes, du plus jeune au plus vieux et évidemment pour l’équilibre et le plaisir de vivre tous ensemble. Le rôle de l’architecte est de défendre l’habitant. Or l’architecte n’a plus de pouvoir, ne peut plus exercer une légitime autorité pour le bien commun. Pour ces raisons ce syndicat de l'architecture fut créé. Pour ces raisons aussi mes engagements furent nombreux. Sur la mutation du centre de Paris, du Marais, des Halles, sur les polémiques publiques sur l’évolution parisienne, sur le développement de Seine Rive Gauche, puis sur le Grand Paris où les architectes avaient obtenu l’organisation d’une consultation internationale de dix équipes en 2008 pour, au-delà des schémas directeurs existants, imaginer les nouvelles stratégies de développement métropolitain. Sur tous ces sujets, des alternatives ont fait l’objet d’études urbaines. J’ai pour ma part participé et formalisé des projets sur l'ensemble d'entre eux. Ces études en ont amené d’autres à l’échelle internationale. En Espagne à Valencia, puis à la Corogne, à Barcelone, puis en Allemagne à Berlin, puis en Italie à Colle Val d’Elsa, cité historique entre Sienne et Florence, puis à Pérouse pour l’implantation du Mini-métro, puis en Suède sur les îles du centre historique de Stockholm, enfin en Chine pour l’étude d’un quartier de Shenzhen pour la création pour Tencent d’une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants. Autant d’exemples d’engagements sur des études lourdes et longues, invitations généralement liées à mes références et ma capacité à répondre à la question de l'intégration de programmes importants en milieu urbain historique et protégé. En relation directe avec les administrations des monuments historiques à Paris, à Lyon, à Lucerne, à Madrid, à Barcelone, à Tokyo, à Vienne, à Londres et à Manhattan.

Il est donc pour moi étonnant de lire que tant de professionnels de la profession (comme le disait si bien Jean- Luc Godard) soient contrariés du choix d’un architecte comme moi pour réfléchir sur une thématique de même ordre pour la ville d'Alger.

Mes engagements urbains ne sont pas les seuls. La question du logement social aujourd’hui cloné et étriqué est pour moi une longue bataille. La politique de Réalisation Expérimentale (Rex) sous François Mitterrand m’a permis de réaliser des logements sociaux avec 30 à 50 % de plus de surface habitable pour le même prix à Nîmes, mais aussi à Saint-Ouen et à Bezons en banlieue parisienne, démonstrations très mal vues par les bailleurs sociaux de l'époque. 15 ans après pour le centième anniversaire de la cité ouvrière de Mulhouse, j'ai été invité à étudier des habitations individuelles sociales et expérimentales, expérience que j'ai proposée de partager et de construire avec mes confrères Lacaton & Vassal, Duncan Lewis, Matthieu Poitevin et Shigeru Ban. En 2010 la bataille a continué à Bordeaux avec Mia Hagg, puis aujourd'hui à Nice et Marseille. Marseille qui fut aussi pour moi l’objet d’un engagement majeur pour pérenniser la Friche de la Belle de Mai, véritable quartier urbain culturel où des producteurs de multiples disciplines invitent des artistes de tous horizons (souvent méditerranéens), Friche que j'ai eu l'honneur de présider pendant 7 ans. L’architecte et l’architecture doivent être liés à un savoir transculturel, trans-artistique, malheureusement sous-estimé aujourd’hui dans la plupart des écoles internationales. Cette intime conviction m’a conduit à être l’architecte de la Biennale d’art de Paris pendant 15 ans dans les années 80, puis à créer la Biennale d’architecture, puis à être commissaire du Pavillon français à la Biennale de Venise (2000) sur le thème « Moins d’esthétique, plus d’éthique » pour demander l'engagement des architectes sur les scandaleuses conditions de logement dans le monde. Puis architecte du musée des civilisations du Quai Branly (2005) pour concevoir mon projet avec des artistes de ces civilisations vivantes (artistes Aborigènes), et j'ai déjà aussi rendu hommage à la culture arabe dans de nombreux projets, depuis la réalisation de l'Institut du Monde Arabe à Paris jusqu'à celles du Louvre Abu Dhabi et du Musée National du Qatar. Aujourd’hui mon implication est de formuler des propositions pour le Grand Paris et pour une politique d’élaboration des territoires français.

Je pense que la proposition de la Région Île-de-France de « mécéner » des études urbaines pour Alger et sa Casbah va dans le sens de l'Histoire. Attitude déjà initiée par l'accord d’amitié et de coopération signé en 2003 entre la Ville de Paris et la Wilaya pour la sauvegarde et l'étude du Jardin d’Essai du Hamma. L’heure est au respect mutuel et à l’amitié. Un demi-siècle après, personne n’est responsable des crimes et des erreurs des générations d'alors. J’ai toujours considéré que l’architecture doit être un don, un cadeau, un acte d’amour pour un lieu et ceux qui le vivent.

Je vais essayer, avec tous ceux qui s’impliquent avec moi dans cette étude qui débutera mi-janvier (la Wilaya d’Alger, la Région Île-de-France, l'Institut d’aménagement et d'urbanisme d' Île-de-France, l’Agence Nationale algérienne des Secteurs sauvegardés, l’Agence Nationale algérienne de Gestion des Téalisations des Grands Projets de la Culture, l’Association des Amis d’Alger "Sauvons la Casbah", des architectes et urbanistes algériens…), de formuler une contribution qui pourrait se développer et évoluer à l’échelle du territoire et du temps urbain et… toutes les bonnes idées sont et seront les bienvenues.

Jean Nouvel Janvier 2019

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